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LA CRITIQUE MUSICALE AU JOURNAL DES DEBATS

Janvier i8go.

Quel beau livre! et combien il m'aurait plu d'examiner sous tous ses aspects le luxueux volume que les propriétaires et les rédacteurs actuels des Débats viennent de consacrer à l'histoire de leur journal centenaire, à la défense de leurs doctrines, à la mémoire de leurs illustres devanciers M Mais ma spécialité me condamne à ne pas sortir du domaine de la musique.

El cependant peu de personnes ont dû trouver un attrait plus vif, non pas seulement à feuilleter, mais à lire attentivement cet ouvrage où revivent tant de gens célèbres qu'il me fut donné de voir de près au temps de ma jeunesse et de mes études. J'ai si bien connu par mon père Egger et Patin, Victor Le Clerc et Littré; j'ai tellement entendu parler, dans mon enfance, et de Boissonnadc et de Villemain; on m'a raconté tant de

I. Le Livre du Centenaire du Journal des Débats, i-jH^tHHfj (un vol. 111-4% avec gravures et fac-similcs, chez Pion).

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choses sur Geoffroy, d'après les souvenirs de mon grand-père, son collègue au collège de Navarre; étudiant, j'ai suivi avec tant de passion le cours de Saint-Marc Girardin et dévoré avec tant d'ardeur les bulletins de Prévost-Paradol ; j'ai été si complètement initié à l'histoire secrète du romantisme par mes longues causeries avec mon vieil ami Renduel, par le dépouillement de ses

papiers et de sa correspondance!

Alors, jugez du plaisir que je devais prendre à voir ses figures s'animer en maint chapitre de ce livre excellemmentconçuet réalisé par M. Georges Patinot; pensez comme je dus savourer la notice un peu spéciale de M. Daremberg sur Littré et le piquant portrait de Geoffroy tracé par M. Jules Lemaître, les notes si curieuses, recueillies par M. André Hallays, sur les premiers empiétements du romantisme aux Débats avec Charles Nodier et Victor Hugo, et surtout le charmant article où M. J.-J. Weiss, éclairé par les jolies lettres d'Hugo à M"2 Louise Bertin, découvre et dépeint un grand poète absolument simple et familial, modeste à ne pas croire, en deux mots un Victor Hugo tout neuf!...

Mais je dois, je veux m'en tenir à la musique. Ici quatre noms bien connus se succèdent dans les glorieuses annales du Journal des Débats : Castil-Blaze et Berlioz, d'Ortigue et Reycr. Historiquement, deux de ces critiques brilleront d'un éclat bien plus vif que les deux autres — et ce sont ceux-là justement qui ont fourni la collaboration la plus longue au journal, Berlioz ayant

trainé son boulet, disait-il, pendant plus de trente ans, et M. Reyer ayant déjà vingt-trois ans de feuilleton sur le corps ; — mais la carrière remplie par Castil-Blaze et par d'Ortigue est également fort honorable, et tous les deux tiennent très dignement leur place à côté de ces illustres confrères. Jusqu'au mois de décembre 1820, époque de l'entrée de Castil-Blaze, il n'y avait pas de rédacteur spécial pour la musique, et c'était Geoffroy, puis Duvicquet, qui se prononçaient sur les œuvres et les questions musicales avec une assurance égile a leur ignorance. Ils s'en tiraient le plus souvent par de longues dissertations sur le poème et jugeaient brièvement la partie musicale; mais si peu qu'ils en voulussent dire, ils accumulaient bévues sur erreurs.

Rappelez-vous le jugement sans appel que Geoffroy porta sur Don Juan^ ses protestations patriotiques contre l'invasion de cette musique, t froide, triste, lugubre, d'une facture pénible et qui est baroque et difficile plutôt qu'originale « ; cntin, n'oubliez pas les belles appréciations de Duvicquet sur Gluck et Rossini, entre lesquels il ne fait aucune différence : « Armide a produit son effet ordinaire, celui d'intéresser pendant vingt minutes et d'ennuyer pendant deux heures et demie. Les jours se suivent et se ressemblent : mercredi Armide et jeudi Semiramide! Il eût été bien facile de faire disparaître ces refrains de plain chant; mais la routine est jalouse de ses droits : elle veut être enterrée avec sa perruque, etc., etc. »

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Avec Castil-Blaze, qui créa de toutes pièces la critique musicale en France, les feuilletons des Débats acquièrent une réelle importance et si Ton peut reprocher à l'ardent polémiste, à l'arrangeur forcené d'avoir un peu trop fait servir ses articles au succès de ses adaptations, du moins faut-il reconnaître qu'il parlait de musique en connaissance de cause, avec une chaleur communicative, et que ses intérêts seuls, ceux de ses traductions chéries, pouvaient l'aveugler et le rendre partial.

Dès les premiers temps de son entrée il eut une discussion des plus vives dans le journal même avec Duvicquct et Hoffman, qu'il avait blessés, en disant que les gens de lettres n'entendaient rien à la musique et n'en devaient souffler mot; or, malgré toute la force que lui donnaient ses connaissances spéciales et les bévues antérieures de Geoffroy et de Duvicquet, il fut assez vivement houspillé par Hotfman,qui tenait pour l'ancienne musique française en sa qualité d'auteur de poèmes d'opéras et d'opcras-comiques adoptés par Méhul et Nicolo.

Par exemple, Castil-Blaze n'eut ni la bonne foi ni les bonnes raisons pour lui quand Weber, arrivant en France, découvrit que son Freischiit^ s'y jouait couramment, sans qu'il en sut rien, sous le titre de Robin des bois, et que tous les bénéfices musicaux et commerciaux de cette œuvre avnient été prélevés par l'arrangeur, qui n'en voulut rien céder. En tout ceci, c'est triste à dire, Castil-Blaze a mérité les épithèies vengeresses

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dont l'a criblé son successeur aux Débais; mais cela n'empêche pas qu'il fut un novateur en son genre et qu'il rendit des services signalés à la musique — non sans en tirer profit lui-même — et qu'en aidant à la diffusion des œuvres de Beethoven, en encourageant les débuts de Berlioz, il a bien mérité de Fart musical.

En i832, il quitta les Débats pour entrer au Constitutionnel et fut presque aussitôt remplacé par l'auteur de la Symphonie fantastique. Ici, saluons un maître accompli, qu'il compose ou qu'il écrive. La verve et la fantaisie de Berlioz, comme feuilletoniste, sont intarissables. Il se plaît à proclamer qu'il lui en coûtait infiniment pour faire jaillir les idées de son cerveau, mais on ne découvre aucune trace de fatigue en lisant ses articles à la file et l'on arrive à se demander s'il n'exagérait pas par coquetterie. Il se répète bien un peu, c'est vrai; mais quoi d'étonnant à cela durant un si long exercice ? Et d'ailleurs, on voit que c'est sans le faire exprès.

Il ne se recopie pas, à vrai dire, et n'agit pas ainsi par paresse; seulement, lorsqu'une plaisanterie a effet s'est gravée dans sa tête, il la ressert machinalement à diverses personnes, dans ses lettres ou ses articles, sans autrement s'en apercevoir. H^xemple, la fameuse menace : « Je n'ai jamais été compte parmi les partisans du suicide; mais j'ai là une paire de pistolets chargés et, dans i'ciai où vous pourriez me mettre, je serais capable de vous brûler la cervelle! » qu'il lance d'abord dans une lettre à l'éditeur Schlesinger,

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puis dans un article des Débats contre les donneurs de concerts et enfin dans certaine lettre écrite de Bade à ses confrères de l'Institut.

Les feuilletons de Berlioz, qu'on a souvent mis, sans le dire, à contribution, sont une mine de boutades amusantes, d'aperçus nouveaux, de jugements passionnés, mais toujours sincères. Le plus souvent, il ne fait qu'indiquer une idée et passe outre en laissant courir sa plume acérée au gré de sa fiévreuse imagination. A de certains jours, il est tout ironie, il épanche alors sa bile avec bonheur ; d'autres fois, au contraire, il est on ne peut plus grave et traite en quelques mots des questions les plus importantes à ses yeux.

Exemple : « Bien que beaucoup de gens, dit-il à propos de la Esmeralda, prétendent lire dans une partition comme dans un livre et l'apprécier parfaitement à la simple inspection, sans avoir besoin d'en entendre une note, une foule d'observations faites sur de très grands musiciens m'ont prouvé jusqu'à l'évidence que cette prétention était au moins fort exagérée. On distinguera à la lecture un style vulgaire d'un autre qui ne l'est pas; on verra si l'harmonie est pure, riche, si l'instrumentation est traitée avec soin, si les voix sont bien écrites, si les mélodies ont un aspect nouveau, ou si l'ouvrage pèche par les défauts contraires; mais, quant à posséder une connaissance complète, quant à être ému absolument comme on pourrait l'circ à l'aide d'une bonne exécution, c'est ce que je nie. »

Et ne croyez pas que ce dernier trait se perdit

dans les airs ; il visait et frappait les membres de rinstiiut qui, sans l'entendre, avaient déclaré sa cantate d'Orphée inexécutable. Ah ! c'est que Berlioz, voyez-vous, avait l'admiration tenace — et la rancune aussi.

Le culte qu'il avait voué à Gluck, par exemple, ne ticchit jamais. Quels que fussent les dédains du public pour l'auteur d^Armide, il ne laissait échapper aucune occasion de proclamer son génie et de l'élever au-dessus des maîtres qu'on lui préférait par ignorance. « Le plus excellent prosodisic de la langue française est sans contredit l'Allemand Gluck, écrit-il un jour; il poussait le scrupule si loin à cet égard qu'il préférait, selon l'exigence des paroles, changer momentanément un rythme important et sur lequel était basée toute sa mélodie. Ainsi, après avoir dit dans Iphi génie en Tauride :

I)e noirs - pressen - liments - mon ame - inti - midée

il n'a pas continué à scander de deux en deux en disant:

De si • nisires - terreurs - est sans • cesse ob - sédée ;

ce qui serait d'une prosodie aussi fausse que peu euphonique, mais il a eu bien soin, en changeant son rythme, de faire porter l'accent sur la seconde syllabe de sinistre, sur la seconde de sans cesse Cl sur la troisième d'obsédée. )>

Ajoutons ce que Berlioz a négligé de dire ; c'est que Gluck, en même temps qu'il brisait ce rythme pour la partie vocale, le maintenait pour l'or-

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chestre et conservait ainsi Tunité de mouvement à cette page admirable; ajoutons enfin que Grétry, beaucoup plus Français que Gluck, n'avait pas de ces scrupules, et que sa touchante romance à deux voix de Richard : Une fièvre brûlante, est prosodiée d'un bout à l'autre à contre-sens. Aimez, admirez la vérité d'expression d'un Giétry, ce ne sera que justice; aimez, appréciez davantage le génie infiniment plus puissant d'un novateur tel que Gluck.

Berlioz, vous le savez, avait une sainte horreur des pianistes, et son disciple aimé, M. Ernest Reyer, a hérité de cette violente antipathie. Il les poursuivait de sanglants quolibets et se vengeait sur eux, sans leur taire aucun mal, il faut bien l'avouer, des tortures qu'ils lui infligeaient par leur bruyant voisinage ou leurs épouvantables concerts à bénéfices : « Dans quelques années d'ici, disait-il, quand tout le monde, sans distinction de rang, de sexe ni d'âge, sera devenu pianiste, quand nous aurons trente à quarante concerts par jour au lieu de trois ou quatre dont nous sommes atiiigés à cette heure, il faut croire qu'on payera très cher les auditeurs et que les critiques, s'il en reste, seront choisis parmi les forçats non libérés, condamnés à dix ans de boulet ou de piano par la cour d'assises. »

Voilà bientôt quarante ans que le maître entrevoyait ce riant avenir et le mal n'a fait qu'empirer. Les tortionnaires du piano ont augmenté dans des proportions considérables, et nous ne pouvons que répéter les lamentations de

Berlioz-Jérémie : « Trop misérables critiques! pour eux Thiver n'a point de feux, l'été n'a point de glaces. Toujours transir, toujours brûler. Toujours écouter, toujours subir!... Et ne pouvoir entin suspendre aux saules du fleuve de Babylone leurs plumes fatiguées, et s'asseoir sur la rive et pleurer à loisir !... »

L'auieur de Benvenuto ne perdit jamais l'espoir de rentrer un jour à TOpéra, et ce fut toujours un crève-cœur pour lui que de voir tel ou tel compositeur, si grand fût-il, avoir libre accès sur ces planches d'où lui-même était impitoyablement proscrit. Bien plus, la surveillance active et clairvoyante, mais infructueuse, qu'il exerçait autour de l'Opéra, lui rendit la vie encore plus amère en ne lui laissant ignorer aucune des intrigues qui se nouaient, aucun des marchés qui se concluaient en vue d'une œuvre à représenter.

Jamais il ne s'y trompe et quand l'administration de l'Opéra érige une statue de Rossini dans le péristyle du théâtre, il discerne aussitôt le but de cet hommage, et le dévoile ^n racontant une histoire édifiante : « Le vrai motif de l'Opéra, c'est de flatter Rossini pour obtenir un nouvel ouvrage; mais il est douteux que le grand compositeur se laisse séduire. N'est-ce pas dans une circonstance analogue qu'il répondit aux magistrats d'une ville d'Italie qui voulaient lui élever une statue en bronze : « Donnez-moi la moitié du '^ prix, et je viendrai moi-même monter sur le « piédestal, quand vous me l'écrirez, pour les

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« jours de fête; vous aurez ainsi l'original en a place d'une copie... »

Conclusion : L'Opéra, six mois après, représentait un mauvais pastiche fabriqué avec d'anciens airs de Rossini : Robert Bruce, et Berlioz, seize ans plus tard, en était encore à solliciter un tour de faveur pour ses malheureux Troyens.

Mais il convient que je m'arrête. Je me suis laissé allé au plaisir de feuilleter à mon tour les articles oubliés du maître, et me voici tout au bout de mon papier. J'aurais tant de choses à dire encore, en profitant de l'étude si pleine de faits que M. Reyer s'est fait un plaisir de consacrer à ses prédécesseurs ! J'aurais voulu parler un peu d'Oriigue, dont les consciencieux articles respirent une conviction si ferme, un amour si profond pour l'art musical ; et voilà qu'il me faut conclure.

Entre ces quatre écrivains, dont le dernier tient encore la plume avec une ardeur qui n'est pas près de faiblir, il put y avoir des différences de tempérament, des divergences d'opinion; mais tous les quatre eurent l'esprit ouvert, l'humeur indépendante. Il poussèrent la musique en avant, d'Ortigue un peu timidement, toutefois; tous les quatre répondent donc au portrait idéal du critique tracé par M. Paul Desjardins dans sa fine étude sur Hoffman et M. de Féletz : « La vérité est qu'un critique a pour fonction de préparer le public à un art nouveau; il a besoin d'être plus atiranchi de préjugés que les autres hommes, afin de les débarrasser des leurs; il doit

seconder l'évolution qui est la loi de l'histoire intellectuelje. »

Il la seconde, et c'est déjà beaucoup, lorsqu'il s'appelle Castil-Blaze ou d'Ortigue; il la provoque, et cela vaut mieux, quand il a nom Berlioz ou Rêver.

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