‹ MusiqueChapitre 57 sur 61 · LISZT ÉCRIVAIN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LISZT ÉCRIVAIN FRANÇAIS

Juillet 1882.

Au temps déjà reculé où PVanz Liszt faisait des séjours fréquents et prolongés en France, émerveillant Paris et la province par son jeu d'une puissance incomparable, il avait donné aux jour-

I. Je l'ai reproduite in extenso dans mes Musiciens d'aujourd'hui (2» série), article Meyerbeer^ chapitre sur les Huguenots.

naux de musique alors réputés différents travaux ou fragments d'études qui n'avaient pas été sans attirer l'attention sur leur auteur. Un pianiste, si éblouissant qu'il soit comme virtuose, est assez rarement un écrivain ; tout au plus trouvera-t-il l'expression technique pour parler de son art, le plus souvent d'assez médiocre façon; mais de là à posséder un style coloré, à rencontrer des expressions qui fassent image et saisissent l'esprit, il y une distance énorme. Ajoutez à cela que Liszt écrivait dans une langue étrangère : il a rédigé presque tous ses écrits sur la musique en français et la traduction allemande, lorsqu'elle existe, est venue après.

Deux journaux de critique et de discussion musicale avaient alors de l'importance à Paris : d'abord la Revue et Ga:{ette musicale^ à laquelle la direction de Fétis, la collaboration de Schumann, de Berlioz, de Wagner et de tous les écrivains d'un talent reconnu dans cette branche toute spéciale donnait une valeur exceptionnelle, ensuite la France musicale, d'origine beaucoup plus récente et de moins de crédit, mais encore assez bien dirigée par Marie Escudier. Il a fallu que ces deux journaux disparussent tour à tour pour donner à telle autre feuille, alors dépourvue de toute considération, un semblant d'intérêt et de valeur : on la lit davantage aujourd'hui, sans plus l'estimer qu'autrefois.

Quoi qu'il en soit, Liszt, partageant également ses faveurs entre ces deux feuilles estimables — c'était aux environs de i85o, — donnait à Tune

une longue étude sur la vie, les œuvres et le talent de Chopin, qui venait de mourir, et publiait dans l'autre plusieurs morceaux détachés se rapportant aux peuplades bohèmes et jugeant la musique de ces tribus qu'il avait fréquentées dans son pays natal, en Hongrie. Et ces deux travaux ditférents devinrent par la suite deux volumes édités soit à Paris, soit à Leipzig, mais en langue française ici et là.

Ces deux ouvrages qui se recommandaient par le nom de l'auteur, étant donnés surtout les sujets qu'il avait traités et sur lesquels il possédait des lumières spéciales, eurent un débit assez régulier pour s'épuiser avec le temps. L'attrait de la rareté se joignant alors à celui du livre en luimême, on en était arrivé à ne plus pouvoir se les procurer que difficilement, lorsque les éditeurs de Leipzig imaginèrent d'en publier une édition nouvelle et s'abouchèrent avec un libraire de Paris bien connu pour son amour de la musique Cl les excellentes publications musicales dont il a su se faire 'ine sorte de spécialité : j'ai nommé M. Fischbacher. De façon qu'on peut aujourd'hui lire en PVance, et sans les aller chercher si loin, ces ouvrages écrits en France, en langue française, à l'intention des amateurs français.

Et, par le fait, ces deux livres : F. Chopin et Des Bohémiens et de leur musique en Hongrie, valent grandement qu'on les lise et qu'on les étudie : ils sont écrits par endroits dans un français bizarre, avec des mots forgés dont il faut deviner le sens; mais le musicien-critique a de

'2^1 /'/l^\ /'li^'in,.^:^

rares bonheurs d'expression et l'on retrouve en Liszt écrivain la même puissance, la même fantaisie, la même fougue indomptée qu'on applaudit chez le pianiste : il écrit comme il joue, avec une exubérance et une furie incroyables.

On aurait pu, ce me semble, effacer au moins les plus grosses fautes de français lorsqu'on publia ces études à Paris, et Liszt, s'il avait consulté quelque ami de bon conseil, n'aurait probablement pas refusé de donner une forme plus correcte à mainte phrase par trop extra-française, à celle-ci tout d'abord : « Fantasmes illus(jires, célestes visions, il (Chopin) vous a vu luire dans cet air si rarescible! Il avait deviné quel essaim de passions y bourdonne sans cesse Cl comment elles Jîojlottent dans les âmes! Il avait suivi d'un regard ému ces passions toujours prêtes à s'entre-mesurer et à s'entre-entendre, à s'cntre-navrer, à s'entre-ennoblir, à s'entre-sauver. sans que leurs pétillements et leurs trépidations viennent à aucun instant déranger la belle eurhythmie des grâces extérieures, le calme imposant d'une apparence simple et sciemment tranquille. »

Mais à côté de ce galimatias, qui permet de se demander si Liszt savait précisément ce qu'il voulait dire en accumulant tant de mots discordants, tel autre passage n'était-il pas charmant et très purement écrit, celui, par exemple, où il nous dépeint Chopin tout jeune enfant:

" ... Comme il était frêle et maladif, l'attention de sa famille se concentra sur sa santé. Dès lors.

QUELQUES ÉCRITS DE MUSICIENS 4o3

sans doute, il prit Thabitude de cette affabilité, de cette bonne grâce générale, de cette discrétion sur tout ce qui le faisait souffrir, nées du désir de rassurer les inquiétudes qu'il occasionnait. Aucune précocité dans ses facultés, aucun signe précurseur d'un remarquable épanouissement ne révélèrent dans sa première jeunesse une future supériorité d'âme, d'esprit ou de talent. En voyant ce petit être souffrant et souriant, toujours patient et enjoué, on lui sut tellement gré de ne devenir ni maussade, ni fantasque, que l'on se contenta sans doute de chérir ses qualités sans se demander s'il donnait son cœur sans réserve et livrait le secret de toutes ses pensées. Il est des âmes qui, à l'entrée de la vie, sont comme des riches voyageurs amenés par le sort au milieu de simples pâtres, incapables de reconnaître le haut rang de leurs hôtes ; tant que ces êtres supérieurs demeurent avec eux, ils les comblent de dons qui sont nuls relativement à leur propre opulence, suffisants toutefois pour émerveiller des cœurs ingénus et répandre le bonheur au sein de leurs paisibles accoutumances. Ces êtres donnent en affectueuses expansions bien plus que ceux qui les entourent; on est charmé, heureux, reconnaissant; on suppose qu'ils ont été généreux, tandis qu'en réalité ils n'ont encore été que peu prodigues de leurs trésors. »

Et, plus loin, Chopin débutant dans le monde. Il s'était lié, sur les bancs de l'école, avec le prince Calixte Czetwertynski, et il allait souvent passer les fctes ou vacances chez la mère de celui-ci,

une charmante femme, excellente musicienne, qui sut bientôt découvrir le poète dans le musicien, et <( fit connaître à Chopin le charme d'être entendu en même temps qu'écouté » : c'est l'expression même de Liszt, et elle est tellement heureuse, à mon sens, qu'un artiste a seul pu la trouver. Ce salon était un des plus brillants de Varsovie, et Chopin y rencontra les femmes les plus distinguées de la capitale; il y connut ces séduisantes beautés dont la célébrité était européenne, alors que Varsovie était si enviée pour l'élégance et l'éclat de sa belle société; il fut présenté chez la princesse de Lowicz par la princesse Czetwertynska, qui le fit admettre également chez la princesse Zamoyska, chez la princesse Micheline Radzi\vill,chezla princesseThérèse Jablonowska, ces enchanteresses qu'entouraient tant d'autres beautés moins renommées: c'est Liszt qui parle ainsi, ne vous y trompez pas.

a Bien jeune encore, continue-t-il, il lui arriva de cadencer leurs pas aux accords de son piano. Dans ces réunions, qu'on eût dit des assemblées de fées, il put surprendre bien des fois peut-être, rapidement dévoilés dans le tourbillon de la danse, les secrets de ces cœurs exaltes et tendres; il put lire sans peine dans ces âmes qui se penchaient avec attrait et amitié vers son adolescence. Là, il put apprendre de quel mélange de levain et de pâte de rose, de salpêtre et de larmes angéliqucs est pétri l'idéal poétique des femmes de sa nation. Quand ses doigts distraits couraient sur les touches et en tiraient subitement quelques

Entre tous lesgueniers /./.»;.' c-i >.iil sans reproche Car malgré son grand sabre ou s:iit que ce héros N'a vaincu que des doubles cruches Et tué que des pianos.

K R A N Z LISZT par Lorentz.

émouvants accords, il put entrevoir comment coulent les pleurs furtifs des jeunes filles éprises, des jeunes femmes négligées; comment s'humectent les veux des jeunes hommes amoureux et jaloux de gloire. Ne vit-il pas souvent alors quelque belle enfant, se détachant des groupes nombreux, s'approcher de lui et lui demander un simple prélude ? S'accoudant sur le piano pour soutenir sa tête rêveuse de sa belle main, dont les pierreries enchâssées dans les bagues et les bracelets faisaient valoir la fine transparence, elle laissait deviner, sans y songer, le chant que chantait son cœur, dans un regard humide où perlait une larme, dans sa prunelle ardente où le feu de l'inspiration luisait. N'advint-il pas bien souvent aussi que tout un groupe pareil à des nymphes folâtres, voulant obtenir de lui quelque valse d'une vertigineuse rapidité, l'environna de sourires qui le mirent d'emblée à l'unisson de leurs gaietés? » L'ouvrage de Liszt sur les Bohémiens est plus volumineux du double et cependant plus généralement connu que celui sur Chopin. Non pas qu'on l'ait lu davantage en son entier, mais parce que la vogue obtenue aux diverses Expositions universelles, par les bandes de musiciens tziganes, avait donné idée à certain journaliste ayant de la lecture et de la mémoire, de rechercher dans ce livre les chapitres traitant plus spécialement de musique, et que ces extraits si intéressants furent rapidement cités par tous les journaux.' Il n'en coûtait rien de les copier une fois qu'on les avait lus ; le difficile aurait été de les découvrir.

Le succès de ces curieux fragments s'explique amplement, d'ailleurs, par leur mérite et leur précision : nul n'a plus fréquenté et mieux étudié que Liszt ces peuplades bohèmes, non seulement au point de vue musical, qui aurait pu l'absorber, mais au sujet des mœurs et de leur vie intime. Aussi son livre est-il d'un intérêt plus général qu'on ne pourrait l'attendre d'un artiste ordinaire, et ses renseignements, ses considérations sur la race même des Bohémiens, sur le sentiment qu'ils ont de la nature et sur leur chère oisiveté, sur les rapports plus ou moins cordiaux qu'on peut nouer avec eux, sur leur origine et leurs lois, sur le rôle qu'ils ont dû jouer dans l'art européen, sur la juxtaposition de la race bohème, en Hongrie, avec la race hongroise, etc., forment autant de chapitres très curieux, très attachants et qu'on croirait être d'un économiste ou d'un ethnographe accompli.

Reste la musique. Ici, Liszt a écrit plusieurs pages dont je recommande la lecture à tous les gens qui ont apprécié le charme étrange de cette musique à l'Exposition de 1878. Liszt l'étudié en homme du métier, mais aussi en poète, et ses explications pourront paraître un peu techniques seulement aux belles dames blondes ou brunes qui s'en allaient stationner autour de la czarda hongroise, à défaut de place libre où s'asseoir, et qui perdaient souvent patience avant d'avoir entendu la moindre note : il y avait tant de monde et il faisait tellement chaud !

Pour Liszt — et personne, assurément, ne s'y

connaît mieux que lui — le trait prédominant de la musique bohémienne est l'absence des modulations qui nous font quitter graduellement un ton avant d'entrer dans un autre, système que facilite Temploi constant des passages enharmoniques ; mais après cette caractéristiaue essentielle, « on peut résumer, dit-il, ce qu'il y a de plus important à dire à son sujet en étudiant trois points principaux qui constituent sa nature et dont toutes les autres particularités dérivent: ses intervalles, inusités dans l'harmonie européenne; ses rhytlimes, essentiellement propres à la race ; S2i fioriture luxuriante, éminemment orientale...» Enfin, comment conclut-il? « Tout ce que l'imagination peut se figurer de plus lugubre et de plus charmant, de plus grandiose ou de plus délicieux, se retrouve là, selon que l'artiste en appelle aux facultés riantes ou aux capacités douloureuses de son auditeur; selon qu'il veut eniénébrer son âme dans de noirs linceuls, à travers lesquels se dessinent des visions terrifiques et atterrantes, ou (ju'il se plaît à l'accroiser, à l'inonder de lumière, à la rasséréner, à l'épanouir, à la bercer dans des langes d'azur frangées de gouttelettes diaprées, à la transporter en des sensations qui, frisant le ravissement, injectent dans les veines on ne sait quel bien-être suave, dont les tièdes pulsations semblent rendre le corps plus léger, faire oublier son poids, faire disparaître ses chétivités, en communiquant à toutes ses articulations une élasticité qu'on eût cru l'attribut des demi-dieux ! ! ! »

Que s'il fallait coudre une conclusion littéraire à cet article sur un musicien-littérateur, j'y mettrais volontiers celle-ci. Malgré ses écarts fantasques et ses belles envolées poétiques, le français du Hongrois Liszt est infiniment préférable, en somme, au jargon de certains Français, nés de ce côté-ci du Rhin et qui croient écrire en notre langue alors qu'ils pensent en allemand. Ils font les gracieux cependant et visent à l'esprit. Cela fait rire. Heureux qui ne s'en doute pas!

ni

Page 1