‹ MusiqueChapitre 7 sur 61 · BACCHANTE · texte numérisé non relu

BACCHANTE

d'après Bérain.

savait varier à Tinfini la forme de ces douceurs ou de ces ironies, qui restaient au fond toujours les mêmes. Adroit et intrigant, insatiable d'honneurs et de protits, très convaincu d'ailleurs de la supériorité de ses mérites, Benserade sut longtemps tenir à distance tous ses compétiteurs par son savoir-faire autant que par son talent. Cependant, comme il avait peu d'invention, il se bornait généralement à composer les vers et récits pour les personnages et laissait le soin du surplus à autrui, bien sûr qu'il éclipserait toujours ses collaborateurs, si belles que fussent les machines, la musique et les combinaisons chorégraphiques par eux imaginées. Les inventeurs et organisateurs habituels de ces spectacles se recrutaient dans toutes les classes. C'étaient tantôt des bourgeois, tantôt de grands seigneurs, d'autres fois des artistes : l'Italien Bouty, Hesselin, le conseiller d'Etat Clément, M. de Tubœuf, le duc de Saint-Aignan, le duc de Guise, enfin et surtout le marquis de Villequier. Bcauchamp et Vertpré réglaient habituellement les danses ; Torelli, Vigarani ci quelquefois Antoine Houdin, l'architecte du Louvre, combinaient les machines Cl les décorations; enHn Desbrosses, Lallouette, Michel de la Guerre, Lambert, qu'on appelait familièrement le petit Michel, et son gendre Lulii, désigné souvent sous le seul nom de Baptiste, écrivaient la musique ^ Ce dernier ne

». M. Guttave Chouquct croit pouvoir assurer, dans

f'iirc de la musique dramatique en France (p. «9),

H t'.u» ces ballets, la music]uc de danse n'était

tarda pas à évincer tous ses rivaux et à régner à peu près seul dans son domaine, comme Benserade dans le sien.

Celui-ci avait débuté par un coup de maître en reléguant au second rang un rival dangereux qui l'avait précédé dans la faveur des grands, le sieur Louis de Mollier, ancien gentilhomme servant de la comtesse de Soissons, puis musicien ordinaire de la chambre du roi, et qui réunissait en lui toutes les aptitudes de l'auteur et de l'acteur de ballets, à la fois poète et galant, savant musicien, excellent danseur, aussi bon chanteur, touchant même du luth et du théorbe en perfection. Cet homme universel, qui jouit en son temps d'une renommée extraordinaire et qui est si complètement oublié aujourd'hui qu'on le confond d'habitude avec Molière, brilla au premier rang des divertissements de la cour à peu près pendant vingt ans, jusqu'en 1664, époque à laquelle il se retira devant la faveur croissante de Benserade, et vécut à l'écart, mettant seulement en musique divers petits opéras de l'abbé Tallemant, qui se chantaient dans des maisons particulières où l'on donnait des espèces de concerts de société.

pas due au compositeur '.]ui e'crivait les airs, les chœurs et les morceaux d'ensemble, et il s'appuie, pour garantir l'exactitude de cette distinction, sur certaines relations des fêtes de la cour de France, comme sur le curieux recueil de Philidor l'aîné, conservé au Conservatoire de musique. Il serait cependant téme'raire de vouloir tirer une loi ge'ncrale de cette remarque, car les ballets de cour ayant toujours e'té des œuvres collectives, il pouvait y avoir, et il y avait en effet, tantôt un seul musicien, tantôt deux ou plusieurs.

Benserade lui-mcmc ne tarda pas à exciter bien des jalousies et des rivalités. Le premier qui tenta de le détrôner fut le président de Périgny, qui s'était fait à la cour une réputation facile pour la façon aisée dont il tournait les petits vers; mais le malheureux président ayant risqué une partie importante au théâtre du Palais-Royal avec son Ballet des amours déguisés^ et rayant perdue, Benserade ne se tint pas de joie de voir son rival échaudé et lui décocha ce méchant quatrain :

Amy lecteur ou président, n'importe, La mascarade est belle, et vous l'entendez bien; Vos amours déguisés le sont de telle sorte Que le diable n'y connoist rien.

A quoi le président, qui avait la langue bien pendue, riposta sur les mêmes rimes:

Méchant plaisant ou poète, n'importe, La mascarade est belle, et la cour l'entend bien; Mais pour les gens de vostre sorte, On est ravy qu'ils n'y connoissent rien.

La querelle était trop vive : elle s'arrêta là loui net, chacun des deux rivaux ayant pu s'attribuer la victoire. Si Benserade avait complètement fait oublier le pauvre Louis de Mollier, s'il avait eu si bon marché du président rimailleur, il ne devait pas avoir autant de bonheur avec Molière. Déjà, en 1661, celui-ci avait orné ses Fâcheux d'intermèdes chorégraphiques; ensuite iîinieni venus, en 1664, le ballet du Mariage

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forcée dansé par le roi*, et la Princesse d'Elide, comédie-ballet, puis, durant les années suivantes, les comédies-ballets de l'Amour médeciti et du Sicilien. Molière s'était trouvé directement aux prises avec Benserade dans le Ballet des Muses., et celui-ci voyait d'un œil jaloux ce jeune rivol s'étendre peu à peu sur un domaine où il avait cru devoir toujours régner sans partage : il comprenait qu'il ne suffisait plus au roi ni à la cour et découvrait que la faveur de Molière allait s'affermissant chaque jour. Le dépit et la jalousie une fois excités chez lui, il n'eut plus de repos et décida de se tenir à l'écart pour mieux faire sentir le prix de sa perte à ses oublieux admirateurs. Il annonça publiquement cette résolution, motivée par la fatigue, en plaçant ce joli Rondeau aux Dames en tête de son Ballet de Flore :

Je suis trop las de jouer ce rolet; Depuis longtemps je travaille au ballet; L'office n'est envié de personne...

Je ne suis plus si gay, ni si follet, Un noir chagrin me saisit au collet.

Et je n'ai plus que la volonté bonne ; Je suis trop las.

I. La comédie-ballet le Mariage forcée danse'e par le roi au Louvre, le 29 janvier 1664, était alors en trois actes; c'est le 5 février suivant qu'elle fut jouée devant le public ordinaire, au théâtre du Palais-Royal, réduite en un acte et sans airs de chant ni de ballot. En 1867, ^L Ludovic Cellcr a publié, à la librairie Hachette, une édition d\x Mariage forcé, avec toute la niusiciuc de Lulli réduite pour piano, absolument conforme au manuscrit de Lhili ior l'aîné, qui est conservé au Conservatoire de

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Que de gros mensonges en peu de mots ! Que de vains prétextes et de vaines critiques auxquels il aurait été désolé de voir le public ajouter foi ! Il se retira donc à l'écart, et dès la même année (1669) Molière occupait ouvertement cet « office envié de personne » en donnant le Divertissement de Chambord ou la comédie-ballet Monsieur de Pourceaugnac, et en recevant du roi l'ordre bien tlaiteur de composer pour l'année suivante un grand ballet dans lequel Sa Majesté voulait figurer : ce devait être le Divertissement royale ou les Amants magnifiques.

Cependant Molière arrivait un peu tard, et quel que tut son génie, il devait lui être impossible de donner une nouvelle vie, un nouvel attrait au ballet de cour, dont le goût commençait à s'affaiblir et qui allait recevoir un coup irréparable du jour où le roi se déciderait à ne plus danser en public. Celui-ci prit cette résolution presque au lendemain de la retraite de Bcnscrade. Le premier ballet dans lequel avait paru Louis XIV était celui de Cassandre et datait de i65i; le dernier fut celui des Amants magnifiques, dans lequel il tint les rôles de Neptune ei d'Apollon lors des fêtes de février 1670, au

musique de Paris. Ixs plus jolis airs de cette partition, écrit» dans des ions trop peu varies, sont le gracieux récit de la Beauté, chante par M"" Hilaire, et la grande scène Ixjuffe du magicien, scène très animée et très varice de ni' :it, chantée par Dcstival. Ce long mf)rccau est

cil : de répliques de Sganarclle, qui ne figurent

daiift aucune autre édition de cette comédie et que M. Cellcr atirllnic ;'• M'ihcrc, non sans apparence de raison.

moins pour la première représentation qui fut donnée le 4 de ce mois ^ A partir de celte époque, il ne reparut plus jamais sur la scène. Il est bien difficile de parler de la retraite du roi sans se demander si les vers souvent cités de Britannicus ont eu la moindre influence sur la décision de Louis XIV. M. Fournel remarque avec raison qu'à supposer Racine assez audacieux pour oser donner un conseil indirect au roi, — ce qui est bien invraisemblable, — cet avis n'aurait toujours pas eu les conséquences immédiates qu'on lui a attribuées. Britannicus est du i3 décembre 1669, et en février 1670, Louis XIV paraissait encore dans les Amants magnifiques. C'est là, il est vrai, la dernière fois qu'il ait dansé, et il pourrait bien l'avoir fait parce qu'il lui coûtait trop de ne pas paraître dans un ballet commandé par lui-même à Molière et dont il avait peut-être tracé le plan, à ce que laisse entendre le poète dans sa préface.

Dès la seconde représentation des Amants magnifiques, qui eut lieu le i3 février, le roi abandonna ces rôles à deux de ses courtisans. « Leurs Majestés, dit la Ga:{ette, ont continué de prendre, avec toute la cour, le divertissement

I. La carrière chorégraphique du grand roi comprit donc dix-neuf années ; mais il faut remarquer que s'il dansa longtemps le ballet mythologique, il se montra beaucoup moins dans le genre de la mascarade, qu'il aborda plus tard et qu'il quitta plus tôt : il parut pour la première fois dans une mascarade le 2 janvier \f)?b chez le cardinal Mazarin, et pour la dernière dans le Cartxaval, de Benserade (18 janvier 1668).

royal où se trouva aussi hier le roi Casimir de Poloi^ne, qui admira la magnificence et la beauté de ce spectacle, compose de come'dies et d'entrées de ballets dans lesquels le comte d'Armagnac et le marquis de Villeroi représentent Neptune et Apollon, en place du roi qui n'y danse pas. » Heureux Racine, auquel la retraite du roi, suivant d'aussi près la représentation de Britanniciis, allait faire attribuer le mérite d'un conseil qu'il n'aurait jamais osé donner ! Moins heureux Molière qui voyait disparaître ainsi le plus illustre appui du genre où lui-même ne faisait que d'arriver au premier rang, où il n'avait donc pas encore pu se faire apprécier en toute liberté ! Il est bien vrai que s'il ne dansait plus, le roi n'avait pas perdu son goût pour les ballets et qu'il continua d'en demander à Molière pour les faire représenter devant la cour; mais, du jour où il cessa d'y paraître en personne, ces divertissements, si magnifiques et si luxueux qu'ils fussent, avaient perdu leur plus bel éclat, leur plus solide soutien : ils devaient entrer dès lors en pleine décadence et rapidement déchoir.

Il faut reconnaître aussi que, malgré cette victoire éclatante sur son rival, Molière luimême ne parvint pas à faire oublier Bcnserade. • Les qualités et les défauts de celui-ci, dit très justement M. Fournel, le rendaient plus propre que tout autre au ballet, genre qui demandait moins de génie que de finesse ingénieuse, de r lillcrie délicate et d'agréable frivolité dans l'es-

)rit. Il n'était pas jusqu'au genre de vie de Ben- ;erade, lié avec tous les grands seigneurs et mêlé, )Our ainsi dire, à toutes leurs habitudes, qui ne ui assurât un avantage particulier. » Aussi Bussy- Rabutin, qui s'entendait mieux que pas un à ces livertissements de cour, reconnaît-il pleinement e talent supérieur de Benserade en ce genre orsqu'il écrit avec un accent de regret à la comesse du Bouchet : « Je vous rends grâce du ivre de ballet, on me l'a déjà envoyé ; on voit )ien que ce n'est plus Benserade qui en fait les -ers ^ » Et plus tard, en 1686, le même Bussy •ipostera à Furetière, qui maltraitait Benserade : ( C'est un génie singulier, qui a plus employé l'esprit dans les badineries qu'il a faites qu'il n'y m a dans les poëmes les plus achevés. «

En 168 1, lorsqu'on voulut organiser une fête ncomparable pour le mariage du Grand-Dauphin ivec Marie-Anne-Christine-Victoire de Bavière, — Molière, il est vrai, était mort depuis 1673, — 3n alla relancer dans sa retraite le vieux Bense- -ade, qui boudait depuis dix ans, et qui ne consentit à reprendre la plume que sur les plus vives sollicitations, sur l'ordre formel du souverain. Et il écrivit alors cet opéra-ballet du Triomphe de l'Amour qui fut la dernière et la plus merveilleuse manifestation du ballet de cour : il réparait d'un seul coup dix ans de déclin pour ce ^enre, dix ans d'oubli pour lui-même, et sortait de la carrière en vainqueur.

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