Lettre du 17 février
LE TRIOMPHE DE l'aMOUR
Avant d'arriver au récit de cette représentation, qui marque à la fois l'apogée et le terme des ballets de cour, il faudrait donner quelques explications sur certains points curieux de ces divertissements. Et d'abord en quels lieux et à quelle heure se jouaient-ils? Il y avait bien des théâtres spéciaux pour les ballets, le Louvre d'abord, dont presque toutes les grandes salles servirent à quelque divertissement royal, puis le théâtre du Petit-Bourbon qui touchait au Louvre et s'élevait sur l'emplacement actuel de la colonnade ; mais ces fêtes avaient lieu fréquemment aussi dans les appartements du roi ou des reines. On ne dansait pas seulement au Louvre, aux Tuileries, au Palais-Royal, au Luxembourg, mais aussi à l'Arsenal, à l'Hôtel-de-Ville, à Vinccnnes, à Fontainebleau, à Saint-Germain, à Saint-Cloud, à Versailles, dans tous les domaines des ministres, des princes, des grands seigneurs, partout où séjournait la cour, partout où s'établissait le roi : un ballet était bien vite improvise, appris et dansé en quelque endroit qu'on se trouvât.
Les ballets avaient lieu habituellement la nuit, et toujours aux lumières, même quand ils se donnaient en plein jour, parce qu'on avait reconnu combien les lumières aidaient à l'illusion théâ-
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traie. La plupart de ces représentations duraient un temps qui nous paraîtrait aujourd'hui singulièrement excessif: quatre, cinq, six heures pour le moins. Joint à cela qu'il fallait arriver de très bonne heure pour se placer et qu'on avait toujours trois ou quatre heures d'attente avant que Ton ne commençât ; bref, ce délassement équivalait presque à un supplice. Beauchamp rapporte que le ballet de Circé dura de dix heures du soir à trois heures et demie du matin, et ce n'i"tait rien encore auprès de celui du Château de Bissêtre, dans lequel « les acteurs dansèrent depuis les huit heures du dimanche au soir jusqu'au lendemain matin pareille heure. » Enfin Loret note quelque part qu'il resta treize heures sans pouvoir bouger de l'un de ces spectacles, Loret, l'infatigable rimeur, et spectateur encore plus infatigable!
C'est pendant cette longue attente qu'on distribu».iit aux gens de qualité, surtout aux dames, le livre du. ballet, sorte de programme détaillé qui contenait d'habitude une explication sommaire des dirtérentes entrées, le nom des personnes qui y figuraient avec les vers des récits et ceux qui s'appliquaient aux danseurs de chaque entrée. Ce sont ces livrets qui nous restent et dont M. Fournel a reproduit une vingtaine parmi les plus réputés pour leur magnificence et les plus curieux pour l'histoire des mœurs et de la sociétéà cette époque. Molière a mis en scène, dans le Bourgeois gentilhomme, cette distribution de livres que toute rassemblée se disputait à grands cris : on y voit
que le distributeur jetait les feuilles à la volée là où il ne pouvait atteindre et qu'on apportait déjà des petits bancs aux dames. Les nombreuses personnes qui allèrent, vers 1876, assister aux matinées dominicales de la Gaîté pour voir jouer le Bourgeois gentilhomme avec la musique et les danses prétendues du temps, ne savaient trop ce que voulait dire cette distribution de livrets par un coureur affairé, poursuivi de nombreuses gens. Et pourtant on avait raccourci cette scène au point de la réduire presque à rien : on n'y avait conservé, avec le chœur, que l'ariette du vieux bourgeois babillard.
Ces livrets n'étaient pas tous exactement pareils; il y en avait de plus ou moins luxueux selon le rang des personnes auxquels ils étaient destinés. Dans les pièces si curieuses sur Molière que M. Emile Campardon a découvertes aux Archives nationales et réunies en volume, on trouve précisément le détail exact des dépenses faites pour les deuxième, troisième et quatrième représentations des Amants magnifiques avec Monsieur de Pourceaugnac, données les i3 et 17 février et le 4 mars i 670 : il y a dans ce compte une mention particulière pour Ballard, l'imprimeur ordinaire de la musique du roi. Il lui est dû 693 livres pour avoir fourni 1,040 livrets de CCS deux ballets; mais sur ce nombre, 760 de ces livrets, destinés aux courtisans ordinaires, étaient de petits livres tout simples, tandis que les 2H0 autres, offerts au roi, aux princesses et aux personnes de leur intimité, avaient une couver-
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ture de papier marbré et se fermaient avec des rubans ^
A l'occasion, le poète du ballet se chargeait lui-même de la distribution de ses vers; parfois encore on la faisait entrer dans le spectacle et Ton en réglait la mise en scène dans le corps même de l'action. L'Oracle de la Sybile de Pansoust^ imité de Rabelais, offre un exemple encore plus singulier que celui fourni par le Boiwgeois genîllliomnie : ici, c'est l'auteur lui-même qui paraît en scène. A la troisième entrée, Rabelais « allait consulter sur le succez du ballet et revenait donnant les vers du ballet » :
Je viens consulter la sorcière Pour sçavoir, touchant ce ballet, Dont on prit chez moi la matière, S'il doit estre agréable ou laid!
A quoi Toracle répondait :
Il n'est pas juste qu'il se flatte De l'espoir de donner plaisir :
On l'entreprit trop à la haste, On le dance trop à plaisir.
Et c'était là toute la troisième entrée de ce ballet, dont l'amusante rapidité n'était pas la moindre qualité.
Nous avons nommé, au courant de cette étude, les principaux compositeurs qui s'étaient, à dif-
I . Nouvelles pièces sur Molière et sur quelques cum . dieus de sa troupe, publiées par M. Emile Campardon (un vol. in-i8; Paris, Bergcr-Levrault, 1876).
férentes époques, distingués dans le ballet et qui avaient eu Tlionneur envié de voir danser au son de leur musique les plus grands personnages de France; mais il y a une remarque importante a faire sur la musique de ballet prise en général et sur le changement radical qui s'opéra en elle durant ce long espace d'un siècle et demi. « Le caractère des danses de ballet, dit M. Victor Fournel, se modifia à plusieurs reprises, suivant les transformations de la musique elle-même. D'abord les airs étaient d'un mouvement lent et posé, fût-ce dans la plus grande gaieté. C'est surtout Lulli qui commença à composer pour ces représentations des airs de vitesse^ malgré les réclamations des conservateurs, qui trouvèrent qu'il corrompait le bon goût de la danse, et qu'elle allait devenir un baladinage. De Pure, lui-même, tout en lui rendant justice, regrette les vieux airs et les vieilles danses, et prédit que sa réforme aura de funestes conséquences entre les mains oie successeurs moins habiles que lui. Lambert, Boésset et Mollier ne furent pas non plus étrangers à cette amélioration, dont toutefois il faut regarder Lulli comme le principal auteur. Kn même temps, vers i658, on renforçait l'orchestre en joignant aux violons les flûtes, les guitares, les clavecins, les théorbes et les luths. La réforme de Lulli, une fois admise, fut prise à son tour pour la perfection; on voulut derechef 5 en tenir là, et il fallut conquérir chaque nouveau pas sur la résistance des amis du vieux temps et des vieilles rnL-thndcs. ..
La remarque est plaisante, mais elle ne vise pas seulement le dix-septième siècle et le ballet. Elle peut s'appliquer en bonne justice à tous lesgenres de musique, depuis la romance jusqu'à la symphonie ou l'opéra, à toutes les époques, au temps actuel comme au début de ce siècle, comme au siècle dernier ou au dix-septième; et nous nous plaisons à croire que cette protestation contre les « conservateurs » ou les routiniers d'il y a deux siècles a bien cette acception générale sous la plume de M. Fournel. Nous serions vraiment surpris qu'un esprit aussi distingué et qui raille si bien les vaines résistances des « vieux temps et des vieilles méthodes » contre le génie novateur, — lorsqu'il s'agit de créations si anciennes — ne fût pas aussi du côté des novateurs à l'époque même où il vit; car les gens peu éclairés ou qui ne réfléchissent pas sont seuls accessibles à cette idée que leur simple caprice, ou leur préférence plus ou moins savante, pourra arrêter les progrès incessants de l'art et faire que tel ouvrage, jugé à bon droit comme un chef-d'œuvre en son temps, ne sera pas, dix, vingt, trente ans plus tard, égalé, peut-être éclipsé par une nouvelle conception de génie.
Il y eut, il y a de tout temps des novateurs comme Lulli, et ceux-là rencontrèrent toujours des gens pour crier au scandale, pour assurer que le moindre changement serait la ruine de l'art, que cette fantaisie, bonne tout au plus entre les mains du créateur, amènerait des catastrophes épouvantables avec les continuateurs. On
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s'échauffe alors, on crie, on dispute, on s'injurie, Cl surtout Ton injurie ces hommes supérieurs jusqu'au jour où, les clameurs cessant, ces innovations épouvantables sont prises à leur tour pour la perfection et pour le dernier terme de l'art, — le dernier jusqu'à ce qu'on aille au delà. L'histoire musicale, à considérer seulement les véritables créations de génie, n'est guère qu'une longue série de démentis éclatants donnés par les fils aux jugements précipités de leurs pères. Le malheur est qu'il y a toujours des gens disposés à croire que l'œuvre qu'ils ont vue au début de leur âge mur cl qu'ils ont admirée avec toute l'ardeur d'un juvénile enthousiasme, marque l'apogée absolu de l'art; et ce sont ces personnes-là qui, sans trop savoir pourquoi, forment le bataillon sacré de la résistance contre les empiétements ininterrompus du génie niusical, que ce génie s'appelle Lulli, Rameau, Gluck, Spontini, Weber, Beethoven, Schumann, Berlioz ou -de quelque autre nom. Elles n'arrêtent jamais les progrès de l'art : d'accord ; mais elles les entravent et les retardent : c'est une satisfaction suffisante pour leur petit amour-propre et leur étroit esprit.
Le roi, comme il a été dit plus haut, avait cessé de danser en scène à partir de 1670, et le ballet proprement dit semblait lui-même avoir disparu depuis 1G71. Avec Molière, en effet, ce divertissemcni avait subi une modification considérable Cl s'était transformé en comédie-ballet. Presque tous les grands ouvrages qu'il composa pour les fcics de la cour sont des comédies mêlées de
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musique et de danse, mais où la danse et la musique ne sont admises qu'en guise d'intermèdes : le principal devenait dès lors l'accessoire, et un accessoire si peu nécessaire qu'on le peut très bien laisser de côté, comme on a fait souvent depuis deux siècles pour le Bourgeois gentilhomme. Cette comédie-ballet fut celle qui suivit les Amants magnifiques ; après quoi vinrent le second ballet de Psyché^ auquel Molière prit part avec Corneille et Quinault, et le Ballet des ballets, composé des plus beaux endroits des divertissements représentés à la cour depuis plusieurs années et auxquels la Comtesse d'Escarbagnas servait de lien. Aussi, lorsqu'il s'agit de composer et de représenter ce magnifique ballet du Triomphe de V Amour, s'aperçut-on bien vite que non seulement, au point de vue de l'exécution, le personnel des danseurs de qualité était à renouveler à peu près en entier, mais aussi que la cour avait déjà subi un changement notable depuis la maturité du roi, et que le poète en devait forcément garder plus de réserve que par le passé.
Les préparatifs de ce ballet paraissent avoir été très longs, car ce fut une grande affaire à la cour que cette résurrection solennelle d'un spectacle disparu depuis plusieurs années et qui avait laissé des souvenirs dans toutes les mémoires, des regrets dans bien des cœurs. Lorsque Benserade, alors presque septuagénaire, fut rappelé pour collaborer au spectacle qui allait clore dcfiniiivement la série des ballets de cour sous Louis XIV, il n'eut à composer que les vers pour
les personnages, dans lesquels on retrouve d'ailleurs son esprit ingénieux et la finesse de ses allusions; mais comme on voulait faire du Triomphe de r Amour un divertissement complet et grandiose qui réunît les charmes de l'opéra à ceux du ballet, on lui adjoignit Quinault pour remplir le sujet proprement dit, en mGme temps que Lulli était chargé de la musique et Vigarani des machines. Quinault était alors dans toute sa gloire : il avait imaginé en 1672 de bâtir une œuvre mixte où les entrées de ballet se mêlaient habilement au développement de la pastorale, et ses Fêtes de l'Amour et de Bacchus avaient obtenu le plus éclatant succès'. Son Triomphe de l'Amour était conçu sur le même plan et formait une sorte de pièce dialoguée et chantée, une sorte d'opéra, en un mot, dont la brillante réussite confirma l'heureux résultat de la première tentative. Dès lors, la danse, qui était autrefois la partie principale, la seule essentielle, fut reléguée dans un rang inférieur; elle dut se subordonner au chant et se résoudre à ne plus servir que d'intermède : l'opéra était créé.
Le Triomphe de V Amour fut représenté à Saint-Gcrmain-cn-Laye, le 21 janvier 168 1, et
I. Lulli avait composé la musique de cette partition tic la façon la plus cxpcditive, en réunissant simplement le» meilleurs airs antérieurement écrits par lui pour les hallrf» .-f «liveriisscments ilcs pièces de Molière. Celte ■ir pouvait sembler toute naturelle à Lulli, - -, qui se voyait réiluit à ne plus pouvoir exécuter ce» morceaux de musique avec ses pièces, en juj^ea ■lutrcment, et c'est ce qui les brouilla dcliniiivemcnt.
bien que le roi n'y dansât pas, ce fut un véritable succès d'enthiousiasme. Le personnel de TAcadémie de musique, institué en 1672, y figura à côté de tout ce que la cour avait de plus distingué en jeunesse et en beauté, à côté du Dauphin et de la Dauphine, de Madame, de Mademoiselle, du prince et de la princesse de Conii, du duc de Vermandois et de mademoiselle de Nantes, enfants naturels du roi, comme la princesse de Conti, qui n'était autre que M'^^ de Blois, fille de La Valliére. Presque tous les danseurs étaient très jeunes, quelques-uns même des enfants comme le comte de Guiche, âgé de neuf ans, ou M"e de Nantes, fille du roi et de M""^ de Montespan, qui n'avait encore que sept ans et demi. Elle figurait la déesse de la Jeunesse, et Benserade composa pour elle les vers suivants :
Que de naissantes fleurs! O que cette princesse
Représente bien la Jeunesse!
Et qu'elle aura de grâce et de facilité
A représenter la Beauté!
Heureuse de pouvoir un jour estre fidèle
A tous les traits de son modèle!
Le poète-courtisan ne plaisantait jamais quand il s'agissait du maître ou de sa royale progéniture : aussi ne trouve-t-on pas dans ce couplet la pointe ironique ou laudative qui se devine dans tous les autres. Dans celui-ci, par exemple, pour le comte de Brionne, figurant Bacchus conquérant, jeune garçon de vingt ans des plus aimables, le « premier danseur de son» temps », au dire de
Saint-Simon, et qui n'en était déjà plus à compter SCS bonnes fortunes :
Ce Bacchus, équipé pour plus d'une conqueste, Au triomphe des cœurs et des Indes s'appreste; Son vin est dangereux, pour peu qu'on en ait pris : Il en fera tâter à quantité de dames, El par ce vin nouveau, qui plaît à bien des femmes, Donnera dans la teste à beaucoup de maris.
Celui-ci encore, pourla duchesse de Mortemart, néréide, dont le mari était général des galères :
De tous ces dieux marins l'audace téméraire S'elTorceroit en vain de tascher à me plaire :
Elle y réussiroit fort mal; Et mon cœur ne s'émeut que quand d'une galère Je découvre de loin la poupe et le fanal.
Ou cet autre enfm'pour les filles d'honneur de la Dauphine, en dryades, toutes jeunes personnes de qualité, très sévèrement traitées par une gouvernante rigide et fort redoutée, Marguerite Boucher d'Orsay, marquise de Montchevreuil,qui prit plus lard tant d'ascendant sur M'"® de Mainicnon et devant laquelle tout tremblait, même les ministres, mcmc les filles du roi :
C'est nosire sort d'être peu fréquentées, Et l'on nous laisse où l'on nous a plantées. On n'ose qu'en passant nous dire un pauvre mot; Attendons-nous quelqu'un, il nous arrive un sot. Daphné fut plus heureuse : elle eut un cœur de marbre,
Ou du moins elle s'offensa Qu'un amant la suivist; un amant l'embrassa, Toutefois, dès qu'elle fut arbre :
pn—
DANS i: USE A CASTAGNKTTKS, d'après Bérain.
Elle inclina sa tcte et lui fit quelqu'accueil. Nous l'avons dans la fable assez souvent pu lire, Ou du moins l'aurons-nous peut-être entendu dire A madame de Montchevreuil.
Ce ballet ne dut pas cesser de se jouer pendant le carnaval, que la cour passait fort joyeusement à Saint-Germain; après quoi il put être donné à rAcadémic de musique, où Quinault et Lulli avaient tout intérêt à le transporter. Mais certain point délicat embarrassait le directeur de l'Opéra. Jamais danseuses n'avaient encore paru sur la scène de TAcadémie, et s'il était presque impossible, après le triomphe obtenu à la cour, de revenir à la vieille mode italienne qui ne faisait paraître que des danseurs, il n'était pas moins dillicile de trouver des danseuses et de les produire. C'était un dangereux essai que de présenter les quatre jeunes filles encore bien novices, qui formaient alors tout le personnel de l'Ecole de danse, et il était à craindre que le souvenir des splendeurs royales ne Ht pâlir ces modestes figurantes. Lulli risqua la partie, et le i5 avril, iruis mois après la fête de Saint-Germain, il les lança bravement sur la scène. Le théâtre suivait donc enfin l'exemple donné depuis longtemps déjà par la cour. Les quatre compagnes gagnèrent facilement la partie et furent unanimement applaudies: c'étaient M"" Roland, Lepeintre, Fernon et surtout M"' Lafontaine, qui conquit, dès le premier soir, son titre de Reine de la danse. Cette double victoire remportée par le sexe faible à
Saint-Germain et à Paris, assura d'une façon définitive l'entrée des danseuses sur la scène de l'Académie de musique ^
Le ballet de cour s'étaitdécidément fondu dans l'opéra, et le Triomphe de /'^7720z^r marque la date précise de cette transformation-. A partir de cette année 1781, l'ancien genre ne conserva plus d'asile que dans les collèges, surtout dans ceux des Jésuites, où il s'était déjà introduit depuis assez longtemps ; et si cette habitude s'est maintenue jusqu'au milieu du xviii^ siècle, il faut ajouter que ces ballets des Jésuites devinrent rapidement aussi mortellement ennuyeux que leurs tragédies, et que les railleries de Le Sage tombaient bien à point sur ces pièces extravagantes, où l'on « voyait danser jusqu'aux prétérits et aux supins ». Ce genre de spectacle ne reparut plus une seule fois jusqu'à la fin du long règne de Louis XIV, et ce fut en vain que le maréchal de Villeroy, un des
I. Voir aus^i sur ce sujet et sur les couplets un peu libres de Benserade notre Histoire du Costume au théâtre depuis les origines du théâtre en France jusqu'à nos jours (un vol. grand in-S", chez Charpentier, i8<S()).
2. On pourrait bien citer encore, comme postérieur de quatre ans, le Temple de la Paix, grand ballet en six entre'es, de Quinault et Lulli,danseà Fontainebleau devant Sa Majesté, en octobre 1785, puis à l'Académie de musique, pour célébrer la paix imposée à l'Espagne vaincue dans les Pays-Bas et signée l'année précédente à Ratisbonne. Mais, outre que ce ballet n'eut aucun succès ni à la cour, ni à l'Opéra, puisqu'il ne fut jamais repris nulle part, la proportion des danseuses ou chanteuses de profession était tellement forte que c'était bien moins un ballet de cour qu'un ballet à la cour, exécuté par les meilleurs sujets de l'Académie de danse et de musique.
beaux danseurs de la cour du Grand Roi, essaya de le remettre à la mode sous Louis XV, et de donner le goût de la danse à son royal élève. Il réussit assez mal dans cet essai, et ses tentatives n'aboutirent qu'à inspirer au jeune monarque un dégoût invincible pour ces divertissements chorégraphiques, et un dégoût tel qu'il le témoigna toute sa vie sans l'atténuer jamais. Le ballet de cour était bien mort après une période de magnitiques succès d'au moins cent années, et encore ne mourait-il pas tout entier puisqu'il avait trouvé un héritier et un successeur dans l'opéra-ballet, puis dans l'opéra, qui triompha lui-même durant deux grands siècles et qui n'est pas encore abattu, bien qu'un rival audacieux, le drame musical, tende à le détrôner.