‹ Musique d'autrefois et d'aujourd'huiChapitre 2 sur 22 · LES VIRTUOSES DE L'ORCHESTRE · texte numérisé non relu

LES VIRTUOSES DE L'ORCHESTRE

iiAr)UEannée,à pareille époque, la visite périodique de M . Weingartner vient nous annoncer leprintemps.Je confesse avoir été moins frappé, le mois avant-dernier, j)ar cette agréable coïncidence, que de la rencontre qui lui fît diriger ses deux concerts entre le mardi gras et la mi-carême. M. Weingartner fut, chez nous, l'introducteur du virtuosisme des chefs d'orchestre. Depuis lui, nous avons dû subir les teutonnes prouesses d'une kyrielle de ses congénères, leur a interprétation » toujours différente et implacablement «personnelle » des chefsd'œuvre des maîtres défunts. Mais nul batteur de mesure ne surpassa jamais M. Weingartner pour la volubilité gesticulatrice. Je n'insisterai pas aujourd'hui sur les libertés qu'il prit cette fois envers la musique des autres ; sur la singulière facétie qu'il eut de supprimer — ou de souffrir qu'on

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Fosàt — rune des cloches de la Symphonie fantastique, pour remplacer le glas du finale, c/o, do, sol, par la rengaine de trois do successifs et d'ailleurs faux ; non plus sur l'inepte pianissimo sentimental dont il lui convint d'affadir la mélopée agreste du hautbois au début de la Scène aux champs ; mais j'ai peine à croire que tant de turbulence soit absolument indispensable afin que M. Weingartner obtienne de l'excellent orchestre Lamoureux une exécution conforme à ses désirs. Ce qui me paraît certain, c'est que cette interposition d'un personnage agité entre l'œuvre d'art et l'auditeur se prête mal à favoriser, sur la réceptivité de celui-ci, l'action directe de la musique. On est bien obligé d'en remarquer d'abord l'eifet sur M. Weingartner, mieux que révélé, traduit etfsignifîé par une abondante et expressive pantomime. Pour qui veut se résigner à cette substitution de la comédie au concert, le spectacle est quelquefois réjouissant ; mais si l'on préfère éprouver une émotion purement musicale, à l'anxiété de voir M. Weingartner se casser quelque chose au cours de ses évolutions, une telle gymnastique peut devenir horripilante. La sveltesse de l'aimable Kapellmeister prend les proportions d'une calamité. On sent tout le bienfait d'une corpulence qui induisait jadis un Pasdeloup et un Lamoureux à laisser au moins leurs pieds à la même place. Pour l'ingambe juvénilité de

M. Weingartner, — (qui donc lui soupçonnerait trente-neuf ans d'âge au 2 juin prochain ?) — pirouetter sur les talons n'est qu'un jeu, comme aussi bien d'ailleurs tout ce qui, sauts, écarts ou flexions, ressortit des extrémités inférieures, et le trémoussement des supérieures entend ne le céder en rien à la locomotilité de leurs opposites. On l'aperçoit de profil, le corps exactement coudé en angle obtus, tricoter du doigt gauche et du bâton droit le trait difficile échu aux premiers violons, puis, soudain retourné, lancer un invisible hameçon dans l'embouchure des trombones ou parmi les méandres circonvolutés des cors. L'instant d'après, le magnétisme flou de sa verge d'ébène transmet l'adéquat effluve au soupir nuancé de la clarinette ; un spasme impérieux autorise ou retient les borborygmes des bassons ; sous la trajectoire d'un zigzag olympien, la batterie éructe son tonnerre illuminé de l'éclair des cymbales. On est déjà un peu ahuri. Mais combien cet émoi se décèle illusoire aux prix du trouble dont on est saisi quand le discours sonore a mission d'illustrer le canevas d un programme. Entre les mains — et les pieds — de M. Weingartner, la Marche au supplice devient un mélo funambulesque, et son zèle en prétend mimer, tragiquement et par le menu, les péripéties hétéroclites. Encore qu'on ne le puisse contempler que de dos, on frémit de l'énergie qu'on le voit déployer à se fric-

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tionner de haut en bas les pectoraux en cadence ; de l'escrime où, le poing sénestre crispé sur la couture du pantalon, il défie, embroche ou lacère un chimérique ennemi. On se rassure comme il se calme et, hiératique, bénit des deux bras étendus son orchestre ou le condamné ; mais lorsque, d'un geste homicide, il coupe à la fois la queue de Vidée fixe et la tête de l'infortuné, on se constate angoissé de la moelle aux hjpocondres et transi jusqu'au fond des entrailles viscérales.

Il arrive toutefois, chez quelques intestins mal faits, que la rate ait le contre-coup de ces commotions répétées et en détourne à son profit les vertus désopilatives. M. Weingartner est mince et long. C'est plus qu'il n'en faut pour avoir droit à l'élégance. J'ouïs même, et naguère, d'estimables esprits priser son « atticisme » à Finstar de celui de feu M. Fouquier. Sans doute, ce qu'on nomme « élégance » est affaire de goût, de convention étroitement régionale, et Avarie avec et selon le degré des longitudes aussi bien que des latitudes. Ces réserves posées et sous leur bénéfice, j'oserai faire l'aveu qu'une expansion circonspecte me parut de tout temps esthétiquement favorable aux grâces importées d'outre-Rhin, voire d'outre-Danube. Nos voisins ont souvent belle allure au repos, mais s'il s'agit pour eux de se mettre en branle, — (je parle, bien entendu, du sexe fort) — il semble à nos yeux étrangers que ce ne puisse aller sans quelque rai-

MUSIQUE d'autrefois ET d'aUJOURd'iIUI

deur spécialement confinée dans l'axe dorsal, et dont l'ankylose envahit volontiers l'humérus, de l'épaule à la saignée. 11 en résulte assez souvent, dans la gesticulation animée, un battement des avant-bras qui nous remémore à peu près l'effarement du kangourou. Ainsi notre vivacité welche engagea quelquefois la gravité tudesque à des rapprochements simio-mé taphoriques. De part et d'autre on erre, évidemment, — à moins que chacun, peut-être, n'ait raison. Mais la moralité qu'en doit tirer le voyageur serait plausiblement la discrète méfiance de soi-même, sinon l'appréhension du ridicule éventuel. Né Dalmate, M. Weingartner émigra vers les bords de la Sprée et autres lieux poméraniens ou souabes d'où, tous les ans, il vient nous voir. Gomme il ignora jusque hier la Symphonie de César Franck, que M. Ghevillard dut aflicher à son intention, il connaît vraisemblablement aussi peu les fables de notre La Fontaine. Le bonhomme en fit une appelée rAne et le petit chien, qu'une belle portion du public mélomane apprit par cœur étant enfant. La lecture en est facile en secret et même en voyage entre Berlin ou Munich et Paris. 11 est bon de savoir par avance et dès l'embarcadère les préjugés latents qu'on risque de réveiller chez quelques-uns de ceux où l'on pérégrine. Et si ces préventions, injustes en tant que telles, sont pourtant suscitées chez certains, en recherchant pour elles une excuse dans la cause qui

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