WAGNER
OÙ les ressources plastiques aussi bien qu'expressives de deux siècles entiers s'amalgament harmonieusement au service du prodigieux génie qui s'en empare, les enrichit, les transmue ou les transfigure, et les épui&e à tout jamais . Car ce que Wagner a touché se révèle inutilisable après lui. Son œuvre incarne la synthèse et le superbe aboutissement, mais marque aussi la fin d'une ère de la musique. Et c'est pourquoi, ainsi que le constate M. Liehtenberger, qui vient d'analyser les théories du dramaturge et les spéculations du philosophe, « Wagner n'est plus le maître que suivent nos musiciens contemporains ». Le stade de l'évolution harmonique instauré par le romantisme weberien se dénonce épuisé dès Tristan et se ferme définitivement sur 11 fallait tourner la page. Nous l'avons fait, mais non sans quelque serrement de cœur. Et depuis, si nous avons connu d'autres beautés poignantes, nous n'en avons pas vu encore d'aussi radieusement formidable. Nous avoiïs savouré d'autres ivresses, goûté des philtres non moins capiteux et subtils, mais nous n'avons pas encore éprouvé la pareille ;>wf55c7/ice d'une hypnose d'ivresse dionysiaque et de contemplation apollinienne qui nous arrachait à la terre, et qui nous transportait sur de si hautes cimes qu'il nous semblait vivre parmi les dieux dans une frénésie sereine, habiter un Walhall de lumière, être des dieux nous-mêmes avec l'univers sous nos pieds.
Sans doute, ce temps est passé. Il est tombé, le voile d'illusion divine qui nous dissimulait les planches du théâtre, ses oripeaux, ses machinistes. Nous avons relégué Walhall et Montsalvat dans la remise des décors, l'anneau, le cygne et le dragon au magasin des accessoires avec la pharmacie d'Isolde, et Grane à l'écurie. Nous avons percé le néant d'une métaphysique entortillée de mégalomano-pan théisme, et le factice infus d'une humanité légendaire, titanesque, olympienne, immuablement surhumaine. Mais surhumaine, outrée, factice comme tout ce fatras, parce que notre réalité n'était point à la taille du visionnaire ; surhumaine parce que rêve d'un surhomme dont la seule musique était le condigne langage et de qui l'œuvre sonore se dresse impérissable sur ces décombres en sa « surhumaine » splendeur. Car, consciente ou non, en effet, c'est bien là Focculte impression que désormais nous laisse sa beauté purement musicale, et rien n'est plus pénétrant que le rapprochement qu'indique M. Lichtenberger entre Wagner et l'olympien Gœthe. Ici ou là, nous ressentons confusément que notre humanité est dépassée, notre moi dissous, sublimé dans un macrocosme idéal, et, jusqu'en notre émoi incoercible, nous discernons « l'art » du démiurge qui crée un monde à son image et à son envergure. Des génies de l'envergure du pur musicien Wagner sont rarissimes dans tous les arts et dans tous les siècles. En