I. HnfTdil.jJ, lor. cit
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doit briser ou fondre imperceptiblement', si Ton veut assister à l'apparition d'un ordre supérieur, Tordre de la personnalité. C'est dire que cette unité n'est pas lessentiel. Elle est un raccourci intellectuel, une formule simplificatrice, non créatrice ; elle résume, elle éclaire, elle accentue une réalité donnée. D'autre part, on ne doit pas se hâter d'attribuer à la vie mentale, comme but téléologique et comme raison d'être unique, la constitution d'une telle unité. Il y a dans la vie plus d'élasticité et de jeu ; il y a surtout plus dindifférence native à l'égard de cette unité rationnelle et de ces dispositions symétriques. Cette conception téléologique est inspirée, il faut bien le dire, par im anthropomorphisme étroit. La vérité est qu'ici, comme en tout ce qui est naturel, des essais se produisent, des ébauches se forment qui n'auront pas toujours d'utilité immédiate et qui attestent plutôt la vitalité que la rationalité de la conscience. Concevoir autrement les choses, c'est perdre totalement de vue les lois d'un monde en formation, tel que paraît être le monde inconscient; c'est méconnaître les poussées de sève, les jets prolongés d'énergie, les centres multiples où l'activité se concentre sans volonté arrêtée, sans but le plus souvent, simplement avec le désir de produire et de contribuer par une nécessité de nature à la multiplication interne du principe de la vie.
Dans le rêve, dans certains cas dexallation vitale, le double sens de la continuité historique et de la motivation logique tend à disparaître : aussi la conscience a-t-ellc quelque peine à soupçonner son unité. Elle revient alors à sa condition primitive. Elle est une force de la nature portant sans doute en elle son unité de composition, son architec-
I. Boutroux, I*(tsral. Voir iiolainnient le beau cliajntre intitulé Cniivcrsifin définitive .
LE SIGNE CONSCIENT îiSij
Ionique profonde; elle se comporte, à ce lilre, comme un principe de production, non d'explication. La force qu'elle récèle vaut uniquement par le degré spécifique de tension et de fécondité, par une tonalité affective donnée, non par l'unité explicative qu'elle communiquera aprrs coup à ses productions.
I']n résumé, on ne comprendrait pas le subconscient si on l'isolait complètement de l'activité générale de l'esprit <t si l'on n'y voyait un état de la volonté de tendance envisagée soit au repos, soit en mouvement. Statique ou dynamique, il n'est que la tendance qui n"a pas encore réfléchi sur soi et qui ne s'est pas élevée, dans une phase (le contemplation unificatrice, à la représentation d'ellemême. La /une éclairée de la conscience correspond à ce • ommenlairc intelligible, sorte d'exégèse intérieure qui fait momentanément passer la synthèse primitive à l'état dune activité qui se sait. Mais faut-il éliminer de l'existence en voie de formation toute espèce de réalité, sous prétexte qu'elle n'a point encore la caractéristique consciente? Nullement: car il résulte des conclusions acquises à la psychologie moderne que, si la conscience n'est pas un accident dans la vie de l'esprit', on a cependant singulièrement exagéré ^on importance. Si nous étions organisés de telle sorte que la réllcxion fût mise en éveil m [)ropos de toutes les modifications survenues en nous, il nous serait totalenicnl impossible de vivre. On l'a souvent remarqué : la ^élection natiu'elle amène par son jeu mécaniqut> une ccrtalnp harmonie de la conscience et des conditions extérieures ; mais cet équilibre va presque toujours avec une suppression de la notation consciente. Nous concevons, il
I. Cf. I\auli. /<( Méthode dans la psycholoijic des sentimenU (V . Mcaii). Da/.vii.las. lu
2qO LA GENESE DE L INCONSCIENT
est vrai, que 'cet état cPéquilibre ne soit jamais de longue durée. L'organisation mentale n'est pas toujours ajustée aux circonstances internes ou externes que des évolutions partielles ramènent. Bien des phénomènes d'interférence se produisent qui signalent l'apparition brusque de Télémcnt réfléchi, comme si un trouble mental, une rupture de l'équilibre intérieur, un choc enfin étaient nécessaires à son retour. Le signal conscient — c'est ainsi qu'il faut désormais lo nommer — est la désignation formelle, produite rapidement et en gros, d'une évolution imparfaite ou d'un manque d'adaptation dans les phénomènes psychiques. On peut dire de l'organisation intellectuelle qu'elle n'est pas toujours adaptée aux fonctions aiîectives, beaucoup plus lentes à se mouvoir et obéissant à une logique tout autre. Si, dans un pareil cas, la conscience subsiste sous la forme aiguë, on ne sainait quand même la regarder comme un guide sur ni comme un moniteur infaillible. Les avertissements qu'elle nous donne ne sauraient affecter la forme d'euseignements décisifs. Elle ne connaît que les extrémités où l'activité se repose: les intermédiaires et le parcours lui échappent. Elle apparaît donc bien comme un signe variable destiné à nous révéler les heurts des forces internes ou la discontinuité brusfjue des états conscients. Elle atteste encore que des évolutions partielles d'états accomplissent leur tache inévitable, en se contrariant parfois et en se tenant en échec. Mais qu(^l but poursuivent-elles? Quelle est la spécificité de leur elTort? Que sont-elles, saisies dans la réalité même de leur mouvement? Ou, si l'on considère ces états au repos, quel est le secret de leur composition, la loi de leur stnutnre interne ? Voilà ce qu'elle ne saurait dire occupée simplement à noter les adaj)lations incomplètes des contrastes alTectifs, les résultats généraux et sim|>li-
LE SI(;m: conscient î<(||
liés, immédinlemcnt utilisables, auxquels raclivilé est parvenue. La conscience n'est pas la mesure de la réalité psychique qui se déploie en dehors d'elle et qui ne lui parvient que sous forme de raccourci : elle est, au même titre que le plaisir ou la peine, un signe accessoire et intermittent.
Le subconscient n'est donc pas un étal d'exception. Il a dioit de cité dans la vie mentale. C'est miracle que nous ayons fini par organiser Tordre conscient avec cette stabilité et cette clarté. Une telle réussite ne saurait s'ériger en type exclusif d'existence ; nous n'y parvenons que par des adaptations incessantes, par un entraînement méthodique et une savante sélection. Mais ce qu'il est permis d'alTirmer, c'est que le subconscient est [)lus primitif et plus étendu que le terme réfléchi qui doit ensuite le supplanter. Conscient et inconscient sont, au même titre et à des degrés dilTérents, le privilège de l'homme. — 11 nous reste à montrer que, si le subconscient est ù la base de l'équilibre mental et s'il échappe aux artific^îs de la représentation créée, à vrai dire, pour d'autres objets, il peut néanmoins profiter d un de ces effets de contraste, si fréquents dans l'optique intérieure, pour se mettre en saillie et s'affirmer d'une manière qui rende son action saisissablc et manifeste.
On a souvent remarqué (|ue le soiilimcnt roiuanlique de la nature, l'amour de ce qu'elle a de libre et de spontané, n'était point primitif, mais résultait par un elTet de contraste, des ralVinements de la civilisation. Ce sentiment est lié à l'idée très nette de rindé[)endancc<l d<- l.« \.il. m de Ki
vie afTective, et celle idée à son lonr se rattache directement à des progrès de l'àme tels que la civilisation et la culture peuvent seules les donner. Nous découvrons tout ensemble et nous conquérons par la réflexion un côté obscur de l'àme et un côté inconnu de la nature qui nous étaient auparavant fermés. On pourrait en dire autant du sentiment de la spontanéité subconsciente. Il est loin d'appartenir aux données primitives ou frustes de Tintelligence.
La conscience que nous en prenons dénote une longue suite d'enrichissements internes, un développement parfois excessif de la réflexion et de l'analyse : celles-ci se trouvent insensiblement amenées à considérer ce côté de la conscience qui serait resté complètement inaperçu dans l'état ordinaire d'atténuation des contrastes intellectuels. Recourons, pour fixer les idées, à un rapprochement. La philosophie du dix-septième siècle n'a eu qu'incomplètement une telle idée parce qu'elle était dans la phase héroïque de la pensée. Elle a exclu le sens de Tinconscient, au même titre cl pour les mêmes raisons que les artistes de celte époque excluaient le sentiment de la nature. Un certain intellectualisme, figé et borné, ne le possède pas davantage, parce que ses représentants, épris de dialectique abstraite, manquent surtout de culture psychologique et que l'expérience de la vie, dont ils méconnaissent les sources d'intérêt, a peu d'étendue pour eux. Les reliefs cl les saillies des contrastes affectifs ne leur a[)paraissent pas, de même que le déploiement hardi de la nature n'intéresse pas encore l'espril classique, uniquement tourné vers l'organisation mesurée et rationnelle, à caractère anllaopomorphique. Il reste donc qu'un philosophe sinq)lemenl logicien ou dialecticien, étranger par suite aux grands courants spirituels de la vie intérieure,- ne possédera pas une inloliigcncc complète de
LA (:()\S(:ii;n<ji: dismx ii.i: 2().»
I incoiiscienl. Il n'en aura [)as le ^ciis. Il ne romprfndra pas notamment, comme le lemanjue M.W . James, que le renouvellement est une des phases les plus élevées de l'évolution mentale, puisqu'il s'exprime par des causes incessamment créatrices et qu'il met au jour des forces toute Craîrlics. Il s'en tiendra à l'examen sommaire des résultats.
Le sentiment d'inconscient serait ainsi rattaché à un pli('nomèncd'opli(|iie intérieure ; il suivrait le jeu naturel de nos facultés réfléchies quand elles se trouvent en présence (le la spontanéité interne dont elles mesurent, avec l'idée d'une limite qu'elles rencontreront toujours, l'insondable jHofondcur. Au demeurant, celte limite accuse la dualité de ces deux natures hétérogènes, la réflexion tout entière adonnée au rôle rejirésentatif ou de connaissance (o/vA; coijnosccndP), la spontanéité plus agissante que pensante, productrice et dynamique Qjrdo essenrH). C'est donc, en définitive, à un cflet de contraste intérieur que ce sentiment se réduit. Il s'excitera en nous, et il sera [)om' la conscience réfléchie plus impérieux et plus pressant toutes les fois (jue rimi)ression de ce contraste entre les diflérentes faces (le notre réalité ira se développant. Nous aurons alors, par exemple, l'impression d'un monde où nous baignons et d'où sortent nos actes, mais qui demeure lui-même invisible et insaisissable. Cette impression peut aflecler plusieurs formes, toutes analogues d'ailleurs. C'est parfois l'image confuscMlune existence indéterminée, dure etopaque, dont nous ne parviendrions [las à dissiper les ténèbres. C'est encore le sentiment plus philosophique et moins Imaginatif d'une sorte de mvstèrc psychologique où notre condition, conime croyait Pascal, a ses no-uds et ses détours. Enlin elle peut se transformer en une expérience religieiise très particulière, nous présentant le jeu coiidiiné de la liberté et de la grâce.
yn'l LV GEXÈSE DE L INCONSCIENT
avec les impénélrablcs démarches que celle-ci détermine en nous. Ce sentiment, qu'on peut encore rapprocher du sentiment de présence propre à tous les mystiques, se ramène en son fond, en dépit de la diversité de ses aspects, à la perception intérieure d'une opposition entre deux faces du moi. Les exemples de conversion, de crise profonde en font foi : il semble qu'une face ignorée de notre réalité psychologique apparaisse brusquement et entre en conflit avec cet autre aspect dont la réflexion avait depuis longtemps fixé les traits. Il semble, de plus, que cette apparition soudaine, en mettant le désarroi dans l'image simplifiée de nous-mêmes, soit comme un défi jeté à la réflexion, comme une limite apportée des profondeurs de notre être à nos facultés de connaissance. Bref, ce sentiment original d'inconscient se ramène au contraste psychologique entre les phénomènes intellectuels et les phénomènes affectifs, entre la logique de la pensée et la logique des sentiments. Il atteste au regard de la réflexion, surprise et comme en suspens devant un ordre si nouveau pour elle, l'indépendance et la valeur de la vie affective en général.
Mais insistons sur cet effet de contraste en mettant en lumière celui des deux termes qui a été sans contredit le moins souvent décrit, le terme affectif. Disons-le bien vite : nous ne faisons aucune difficulté d'admettre en nous une vaste région tranquille — tranquille comme la nature ou comme l'instinct — qui ne se laisse point transformer par les décisions tranchantes du vouloir ni par l'action catégorique des idées. Cet ordre, donné en parallélisme avec l'ordre intellectuel, demeure en soi irréductible et hétérogène. On devrait même ajouter que nous prenons le sentiment de l'action de l'inconscient toutes les fois que nous nous appliquons à ce côté affectif de la conscience, avant qu'il ait
LA CONSCIKNCE DISSOCIEE MJi
tic conquis par la rclloxion ou que nos l'acullcs tl'analvso <'n aient scrulé les profondeurs. Mais il importe, pour que l'inconscient ne seconfonde pas avec Texpérience siMq)lenienl iniaginative d'une obscurité impénétrable, dune opacité sp'iriliiolle, qu'il se ramène à la vie autonome d'un système affeclif capable de produire à son tour, ca[)able même d'actionner noire [)ensée qui le saisira directement dans cette inlluence continue sur elle. Nous verrons bientôt comment est assurée, à l'étape de l'évolution mentale où nous sommes présentement, la vie indépendante d'un système instinctif qui se comporterait, par delà la conscience intellectuelle, comme un moi animal, purement sensible. Pour l'instant, rien ne nous parait plus certain que l'existence d'un [)arfil type de conscience. Sans doute, il nous est extrêmement dillicilc de le saisir à l'état pur, bien que le rêve et la rêverie nous le présentent assez souvent dans sa simplicité primitive. Mais nous le voyons à l'œuvre toutes les fois que l'action immédiate ou le désir imminent adressent un appel à ces invisibles réserves de forces, à ce dynamisme latent qui n'a rien de commun avec notre pensée conceptuelle. Nous comprenons alors que le système savamment ordonné de notre vie personnelle, celui qui présente toujours le mêujc aspect intérieur et qui correspond à la même mesure pratique, n'est qu'un personnage d'avant-scène, parfois même d'ap- [)aial. A l'arrière-plan, nous devinons l'action continue de ce moi instinctif qui ne mesure pas son mode d'action aux indications précipitées ou aux calculs laborieux du moi réflécbi, qui réussit souvent quand l'autre se trompe, qui ne tlispose pas ses inspirations d'après les prévisions de lautre, qui veille, comme une providence organi(pie, quand l'autre s'endort, qui est toujours agissant et infatigable. Certes, son cbamp de ])roduction est ex-
296 LV GENÈSE DE l'iNCOXSCIEM
trèmement limité : il ne s'étend guère quaux démarches naturelles ou vitales, et encore ne se met-il en éveil que sous la sollicitation de forces favorables'. Incompétent pour tout le reste, inditîérent au temps, à Tàge, au progrès des idées, au mécanisme de Fintelligence comme à Tentrainement méthodique de la volonté, il se maintient dans la zone naturaliste, sans se hausser vers la pensée, désireux simplement de vivre, joyeux de vivre. Aussi reprend-il ses moyens, qui sont exclusivement dynamiques, toutes les fois que le contact d'une réalité quelconque s'établit avec lui par l'intermédiaire du désir ou de la sensation. On le verrait alors s'agiter, déterminer à coup sûr l'action opportune, tandis que les appels réitérés de l'intelligence le laissaient inerte et froid.
Une autre expérience — plus indirecte, il est vrai, mais concluante — nous permet de rétablir dans son intégrité ce type d'existence mentale. L'expérience artistique, et surtout l'expérience musicale, nous ont révélé la vie indépendante d'une espèce psycholoqique d'états émotionnels nul-
l.^oir à ce sujet, dans un curieux article de M. Mœterlinck (ÏAccident'),ce{ic intéressante remarque: « L'inconscient est toujours au fait et à la hauteur de toutes les situations imaginables... On peut, on doit s'attendre à un mouvement décisif de l'instinct qui a des ressources aussi inépuisables que l'univers ou la nature au creux desquels il puise à même. Pourtant, s'il faut tout dire, nous n'avons plus tous le même droit de compter sur son intervention souveraine. Il ne meurt, il ne boude, il ne se trom[)e jamais; mais bien des hommes le bannissent à de telles profondeurs, lui pcrmetlenl si rarement de revoir un rayon de soleil, le perdent si totalement de vue, l'iuimilient si cruellement, le garrottent si étroitement que, dans l'airolcmcnt de l'urgence, ils ne savent plus où le trouver, lis n'ont plus, matériellement, le temps de le prévenir ou de le délivrer au fond des oubliettes où ils l'ont enchaîné, et, f[uand il monte enfin à la rescousse, plein de I)onne volonté, ses outils à la main, le mal est fait ; il est trop tard, la mort vient d'accomplir son œuvre. »
LA CONSCIENCi; DISSOCIEE v(|-
Iciiiciil aclapléc aux dispositions inltlleclucllcs qui sollicitent de plus en plus Thommo civilisé et qui, au point de révolulion mentale où nous sommes, tendent à devenir evclusives et prépondérantes. Nous l'avons établi : le sentiment que nous éprouvons au cours de rette expérience est bien celui d'une régression, d'un retour à la sim[)licité primitive. L'impression de «renouvellement» et de « fraîcbeur » tient alors à l'apparilion, dans notre horizon intellectuel, d'états émotionnels que la conscience réfléchie avait [jcrdus de vue, mais qui persistaient et qui reviennent brusquement emplir son champ de vision. Ce changement d'optique intérieure nous apparaît comme le fait capital de rexpériencc artistique; c'est lui qui la caractérise, et il n'existe pas sans lui de vraie jouissance esthétique. 11 nous semble que nous vov ions s'inaugurer en nous une nouvelle forme de vie consciente, desti née par son développement ultérieur à rejeter à larrièreplan les formes habituelles de la pensée et de l'action. En réalité, il n'en est pas tout à lait ainsi : nous remontons plutôt le cours de notre vie mentale, et nous passons de notre conscience actuelle, disciplinée et rationalisée, à une conscience primitive faite d'émotions et d'impressions pures, d'impulsions ou de répulsions instinctives. Ce ne sont pas de nouvelles formes qui s'inaugurent, mais d'anciennes qu'on croyait abolies, et qui reparaissent, .\insi, l'élémrnt spontané, fruste de la sensibilité, que l'organisation mentale et sociale tend à supprimer ou à adapter à des condi tions hostiles et asservissantes, reprend sa liberté et contracte dans le commerce des sons une nouvelle jeunesse. Ce qui revient encore à dire que. malgré la super>lru« liue intel Icclucllt', il n'avait rien perdu de son élasticité, de son aptitude native à se reformer, bref de son caractère dynamique primitif. L'art entendu dans un sens émotionnel, et no-
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tamment Tart musical, nous apparaît comme le refuge ou la sauvegarde de la sensibilité profonde, de.celle qui, au point actuel de notre évolution, se met en opposition avec la conscience distincte, se refuse à toute assimilation, et manifeste ce caractère irréductible en se donnant comme une forme contrastante, indilTérente et étrangère à la première. L'inconscient résulte de celle opposition : il naît d'un contraste intellectuel.
Généralisons encore la loi de cette opposition : elle se ramène à un jeu antithétique des forces qui entrent dans notre équilibre intellectuel et de celles qui s'enchaînent ou s'accordent en nous obscurément, emportées par im même devenir. Cette alternance implique d'abord une disposition en cercles psychologiques, simultanément donnés à des degrés et comme à des étages différents, et assurant par leur correspondance plus ou moins exacte l'organisation et la complexité de la vie intérieure. Nos images internes ne se prêtent donc pas à des dispositions continues d'idées, à des développements réguliers dont on pourrait dérouler l'histoire, ni à des arrangements naturels suffisamment exprimés par les lois de l'organisation psychologique ; mais elles forment des cycles dans notre pensée, se correspondant, se renforçant l'un par l'autre, se renvoyant, dans des formes bien différentes, la même image centrale. Ces expériences parallèles, répétées et transposées à des étages divers, donnent le degré de notre enrichissement interne ; elles mesurent la force de la vie mentale en chacun de nous. Sans cette organisation simultanée, sans cette orchestration de nos états intérieurs, notre vie serait suffisamment exprimée par les lois du mécanisme; mais elle perdrait son signe de vérité psychologique au profil d'une existence de reflet et de convention.
LIBERATION DES l'OUCES l'SVrilIQt ES '>()()
Ce qui lait sa riclicsse et sa vérilé supérieure serait aboli. Il s'en faut d'ailleurs que tout en nous soit clair et permanent. N(»us porti»n.s au fond de nous une réalité ondoyante et éphémù-re, un monde mouvant, divers, inconnu oii, par instants et par places, apparaît la conscience. Le moi éclot alors : il brille avec cette grâce fragile et périssable des personnes; en dessous, le roulement de nos états profonds se poursuit sans trêve. Mais ces ap[)aritions sont-elles inutiles ? N'orientcnt-ellcs pas insensiblement cet univers des forces dynamiques qui s'agitent confusément ? Les exemples du génie en loui lui. C'est une idée de la raison qui capte ces forces ; elles vont s'approfondissant et s'organisanl. La [)artie la plus noble de notre conscience ^uide cet autre personnage intérieur coulant, divers, redoutable. Et il y a un intérêt, je ne dis pas seulement moral, mais intellectuel, ou psycbologique, à ce qu'il en soit ainsi. 8i le fait capital de la conscience et sa seule raison d'être est, en principe, l'acte de la personne, il importe qu'un éclair de conscience distincte et organisée jaillisse de celte nuit.
Cependant, si nous nous replat.ons. par delà la zime éclairée et relativement stable, au sein du devenir qui^ transforme, à l'aide de quelques thèmes conducteurs, ce souple et changeant personnage, nous découvrons un fond a évolution lente, une suite continue de variations qui se commandent et se fondent. Tout, ici, nous parle d'un monde en travail qui cherche encore sa voie et qui ne saurait se tenir à un type déterminé d'existence. L'évolution morphologique de la conscience n'est point terminée ; celle-ci est loin d'avoir donné sa fleur et son huit. D ou vient celte disposition ? De l'inquiétude des élém(>nls composants qui restent malgré tout, désordonnés et instables, ou bien d'une croissance interne qui passe par des étapes
300 L.V GENÈSE DE l'i.\CONSC1E>T
successives avant d'atteindre la période relativement stable de la maturité ? Au même titre que la conscience affective toujours capable de révéler des l'orces fraîches et neuves, l'inconscient nous paraît être an élément psychologique en formation. Aussi n'a-t-il pas encore de forme arrêtée, et son évolution est-elle singulièrement éloignée de son terme. Par voie d'inversion, il nous fait invinciblement songer à la puissance inter-moléculaire de la matière avec le pouvoir de diffusion et de rayonnement indéfini qui en découle. On pourrait, sous toute réserve, le rapprocher de ces éléments physico-chimiques dont la science moderne nous montre l'action et qui sont eux aussi des corps en voie de formation. Il n'est pas jusqu'à son instabilité qui ne fasse penser à ces groupements matériels d'un équilibre tellement instable, d'une cohésion si rudimentaire que la dispersion est leur règle. C'est ainsi que les explosions soudaines viennent attester en nous l'existence d'une énergie longtemps comprimée, en nous montrant que les formes construites de la société et de la conscience sont à la merci de ces données psychiques qui n'ont pas trouvé une hn jcléfinitive d'équilibre. Pareillement, la force inter-moléculaire de la matière a vite raison de ses formes solidifiées ' : elle les renverse ou les désagrège sans peine. Les cas de dissolution et de restitution progressive que nous venons d'analyser autorisent ce rapprochement et donnent à notre analogie une réelle valeur explicative. Ceux qui n'en conviendraient pas ont en vue les formes arrêtées et symétriques de l'existence intérieure au lieu du mouvement qui les édifie ou de la force prodigieuse qui les bouleverse, emportées dans le même élan et le même tourbillon.