I. Voir Le Bon, l'Iivululion de Ut matière
LE l'ASSAGK A LINCONSCIENT .Soi
Nous croyons avoir indiqué le inécanisine de Tinconscient : une conscience d'origine sensible constituée d'après le type alîcclifDU anininl est peu à peu rejetée du cliami) de vision qu'elle emplissait primitivement s<»it dans l'individu, soit dans l'espccc. l'ar le fait de cette élimination progressive et de cet isolement, elle s'érige en une réalité fermée aux suggestions de la pensée, sensible uniquement au langage de la vie. Elle se dispose comme un véritable pcrson nage affectif n'ayant ni les goûts, ni les traditions du personnage intellectuel qui lui devient de plus en plus étranger, alors que de son côté elle lui reste impénétrable. Au terme de cette dualité, notre existence intérieure se divise selon la loi du contrasle psycliologique que nous avons déjà formulée. .Mais comment comprendre le retour de certains de nos états conscients à celte forme primitive de la vie psycbologicjue;' Nous coiniaissons le travail d'adaptation qui les élève à la dignité de la conscience. Il nous reste à comprendre comment s'elJ'ecliie leur régression ou leur chute. En un mot, le problème qui se présente à nous est d'expliquer le passage à rinconscient.
Le même mouvement ascensionnel de l'esprit, qui projette une lumière de plus en plus vive sur le terme intellec luel et volontaire, enveloppe il'une obscurité toujours pbis impénétrable le terme puieiuenl alleciil (pu ne cesse d'être refoulé et qui végète loin de toute pensée et de toute action véritable. La sciein e. la morale et la vérité sont le domaine où le premier s'alVerniil et se réali>e: le sommeil, le rêve et les formes végclalives de la vie servent tlissue à l'activité
continuellement rcduife du second. L'un ne cesse de semettre en relief, tandis que l'autre, inditTércnt à l'action et à la pensée, se retire, au delà du seuil de la conscience, dans la torpeur et l'inaction où il s'abolit pratiquement. Ce mouvement antilliélique est d'ailleurs aidé par une circonstance capitale. L'évolution mentale dans l'individu, retraçant en cela les grands traits de l'évolution spécifique, encourage Tapparilion du tvpe intellectuel au détriment du type affectif. Ce dernier se borne, chez la plupart des hommes, à traduire ou à notifier les besoins de la vie élémentaire donnés comme de simples signes organiques'. L'immense développement qu'il prend dans l'enfiince ou dans les premiers âges de l'humanité, sa forme libre et mythique, la surabondance d'imagination qui accompagne ses premières révélations ne sont, dans la maturité, que des souvenirs lointains que le souille de la vie n'anime plus. La pensée et l'action se chargent de les reléguer, au même titre que les légendes, loin de toute utilisation possible, dans une région imaginaire, domaine de la fantaisie et du merveilleux. C'est même dans ce rejet progressif des formes imaginatives et émotionnelles que réside le pathétique des existences les plus simples et les plus convenues. La plupart d'entre elles sont des consciences d'où la sensibilité se retire. Ce retrait de l'activité émotive est d'ailleurs dans le sens de l'évolution mentale de Ihomme ; il se conforme en tous cas à la division du travail et à l'organisation du labeur humain. Il vient un moment où nous devons nous détourner de cette torpeur prolongée pour penser et agir. Cette option équivaut à une
I. Voir Myers, la Personnalité hiimainr, p. a('i el sq. On } trouvera ceUe alfirmalion d'une conscience primitive occupée uniquement à présider aux fonctions vitales de l'organisme. — Voir aussi dans le Rire, de M. Bergson (dernier chapitre), l'indication d'un moi primitif qui j>eut outrer en jeu dans certaine* conditions finement notées.
Li: 1'as.sa<;e a l inconscient 3o3
vcrilublc ciisf : un ordre de dioses ("mit, et un aiilie ordre commence. L'enlliousiasme imaginalif, les excitations émotionnelles ne sonlphis, comme chez l'enfant <>u le [)riiMilir, les lins uniques de la vie ; ce sont des forces captées, domeslif|uées, devenues des moyens ou des signes. L'ahnndon immé- (linlde nous nie m es à l'éniolion, rara<-tcristl(jue de lu sponlancilc et de la suhconscience. est à rlia'jne inslanl contrarié, mis en nianje par les normes lofjifjues cl morales tjue la réflexion impose. Le progrès social va aussi dans ce sens. Il luit prédominer les lois de limitation on delà ré[)élilion sur la production des originalités émotionnelles. Partout refoulé, inutilisé, le monde alTectif s'atténue, sans dioit dr cité dans Tordre de res[)rit. Les données qui le composent se retirent de la circulation de nos pensées, se réfugient, au-dessous « du seuil diiïérentiel », dans le subsconcient. Désormais, elles feront inutilement pression sur le système de nos idées claires et pratiques, essayant de vivre sans y réussir, faute d'assimilation possible avec elles, incapables surtout de passer de l'ordre des images à l'ordre des mouvements. Elles marqueront ainsi la survivance de làge mythique ressortissant, dans notre espèce, à une variété disparue.
Il y a plus : certains traits caractéristiques de l'inconscient, cette incompatibilité avec la pensée, cette indilîérence à tout idéal, manifestent mieux encore sa nature hétérogène. Nous l'avons laissé entendre: le règne inconscient, opposé dans son fond aux normes et aux traditions de l inlelli gcnce, peut bien servir de base aux opérations de l'esprit' et leur prêter un vivifiant contact : mais il ne saurait s'y substituer ni se donner comme une fin. Il est moyen, il n'est pas extrémité. ,\ en juger par ses « objcctivalions >•
I. Le rt'giic incoiiscieul, vis-à-^is de lorilrc conscient, remplit une fonclioii senililal]li' ii . oll.> du vrgélal (|ui alimente l'animal.
3o4 LA GENÈSE DE LINCO.NSCIENT
les plus apparentes, il nous présente clans son type d'organisation élémentaire la suspension des lois de Tintelligence et la négation de la volonté. C'est là ce qui explique l'impression de torpeur qui dénote sa présence, espèce de vertige ou de glissement insensible vers un néant qui nous attire par ses promesses de repos. On devine ce que serait la fin de la conscience, quand le monde intérieur qui s'agite en elle, pacifié par le monotone retour de rindifîérence et de la désillusion, n'aurait plus la force de vouloir et n'adopterait plus que des éthiques négatives. C'est bien là, pour parler avec Schopenhauer, l'équivalent psychologique du nirvana, le point parfaitement insensible oii l'individualité se brise dans une lassitude ineffable, oii feraient place à l'exaltation du moi, la coopération des inerties et l'équilibre de l'indifférence.
Comment peindre un pareil état qui correspond justement au point mort de la conscience ? Les tableaux qu'un art subtil consacre aux cités qui meurent et aux mondes qui finissent, pourraient nous en donner une idée'. Ils doivent leur charme troublantà ce qu'ils nous ramènent malgré nous à ces limites de la conscience au delà desquelles nous sentons tour à tour s'éteindre et se reformer confusément toute une sensibilité. « Telle est la muette et perfide suggestion de ces calmes et radieux pays oii, parmi les hommes qui ne sont plus des vivants, on sent se dénouer les liens qui obligent, les servitudes et jusqu'aux devoirs, fondre le désir de pouvoir et de valoir, et tout ce qui aiguillonne à l'effort. Quelle lenlation de ne plus mesurer la durée, de se perdre dans récoulement égal des heures, de s'engourdir avec toutes choses dans le silence et la lumière. Toutes ces choses nous parlent, nous ra[)pellent leur sagesse qui est de ne point résister, de s'abandonner, de laisser faire
l'équilibre d'indifférence 30.")
le temps fjtii les a menées à la vieillesse où elles sont belles, qui les mrne à la mort où elles seront bien'. » L'eflct de stupeur et d'arrêt propre à l'inconscient est encore heureusement décrit dans ce passage qu'une légère transposition pourrait lui appliquer : « En Egypte, terre du soleil et de la mort, j'ai senti le temps s'immobiliser dans la lumière. En cette contrée de réternel, bien autrement qu'ici, s'elTace l'illusion si spéciale et compliquée dont s'hallucine la vie d'un Européen, ce rêve qui vraiment est sans rapport aucun avec l'infini de silence où nous allons entrer. La voix planante et calme du niuc/zin — invariable à travers les siècles — se suspend sur la ville comme une incantation de paix, et se prolonge. L'homme chante comme en un rêve. La voix n'a rien de personnel ; on dirait qu'elle est étrangère au chanteur, (piVlie vient de très loin. Si lente, sans passion, elle sort du profond passé des ancêtres. Par elle, les morts parlent aux vivants pour les pacifier et déjà les endormir ". » Transportons ces peintures dans l'ordre intérieur et, selon les procédés de Taine, convertissons-les [)ar liniagination en paysages psychologiques. Elles s'appliqueront à merveille au règne que nous venons de décrire: elles nous parleront d'un monde qui finit et ilune pensée (|iii se supprime. L'impression de monotonie, de torpeur prolongée qui nous saisit toutes les l'ois que nous passons au-dessous du seuil dilTérenliel de la conscience, est exactement notée. Cette impression est faite, elle aussi, dindilTérencc aux liens qui obligent, aux réalités supérieures du devoir et de l'elTort. Les normes de la pensée se nient, les mythes de la sensibilité les remplacent. Aussi, dans ce monde évanouissant, n'avons- nous trou\é ni règle,