‹ Musique et inconscienceChapitre 13 sur 146 · LE LYRISME PASSIONNEL · texte numérisé non relu

LE LYRISME PASSIONNEL

'contem[)lation se [)(.'nl. La « tcmpèlc » rap])cllc, de même, les orages de l'esprit sur lesquels planent les joies sereines d'une intelligence pacifique. Et l'éloquence lyrique qui éclatera bientôt de toutes parts sollicitera l'artiste, à l'exclusion de ces images qui s'élaiiMil lui instant disputé son génie. Enfin, le clioral de la neuvième symphonie peut vous surprendre [)ar son evlrème simplicité ; mais cette simplicité est exquise ; n'csi-elle pas, d'après l'aveu de ^^ agner luimême, innocente comme une voix d'enlant ? Kien n'égale le lyrisme discret, l'ingénuité à laquelle s'élève cette mélodie priiuilive si pure, à mesure que les voix viennent se grouper autour d'elle sansen altérer le rythme joyeux. Au début, on y souhaitait plus de richesse, plus d'ampleur : on comprend maintenant que cet éclat serait inutile, puisque la progression en est parfaite et que la lumière de l'esprit s'y propage insensiblement. Qui songe à regretter l'éclat du jour devant la gloire du soleil dans une marine du Lorrain, ou devant la lumière intérieure et comme élyséenne de Corot ?

On le voit : la conception musicale de Beethoven, avec ses attributs dominants, laisse deviner la pensée etla méditation derrière la joie et la force. A ces qualités de pensée elle doit ne s'être jamais laissée égarer par l'attrait d'images qui paraîtraient étrangères au génie de la musique. Elle n'est ni vaporeuse, ni idyllique, ni sentimentale, ni descriptive. Non seulement elle ne se conmiet point dans les danses et les ballets, dans les mignardises du monde et les bassesses de la sensation, mais encore elle se dégage peu à peu de la mélodie simplement entraînante ou du canlabilc sentimental qui rappelle la manière de Mozart, pour se consacrer à l'expression infiniment noble de la vie spirituelle. Disons-le, nous sommes en présence il'une mu-

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siquc tl" intellectuel, autant que du langage du cœur. Ajoutons que ce rêve d'idéalité, qu'elle nous rend sensible, la justement sauvée de toute concession aux formes convenues que la tradition et Tagrément lui eussent imposées ; grâce à lui, elle a conservé le caractère de la mélodie humaine.

Y a-t-il là une philosophie ? Non ; il y a mieux que cela : il V a le don d'exprimer l'harmonie et de la faire naître ; il y a le don d'exciter et d'épurer la vie intérieure. Naïvement, simplement, sans effort, sans jeu de concepts, celte musique restitue l'histoire psychologique de l'âme parlant de l'état de rcve, qu'assombrit parfois le souvenir de la réalité, pour s'élever graduellement à la rédemption et à la paix, et s'épanouir en une foi candide en la bonté originelle. Le mythe musical ne fait que symboliser le passage de l'étal d'effort à l'état de grâce, de l'innocence perdue à l'innocence reconquise. Mais ce passage, à l'encontre de Ihistoirc sacrée, cette musique nous le rend facile, car en un seul instant qui donne lieu à une expérience sans prix, elle l'effectue. Au surplus, comme si elle tenait à livrer à nos méditations les plus grands et les plus saints objets de la pensée, elle célèbre à sa manière la foi au bien ; elle glorifie, à la façon de Spinoza et de Goethe, le sentiment de l'idéal et du divin. Elle nous donne l'avant-goùt d'une vie où nous triompherions de nos effrois et de nos bassesses pour n'être que grandeur et héroïsme. Elle en célèbre l'avènement, elle répond par un chant de triomphe aux misères de la réalité. Quand elle rencontre la mort, elle la traite [)ar la même méthode d'insinuation caressante qui nous en rend le contact familier et doux. C'est encore la vie supérieure de l'àme qu'elle retrouve jusqu'au sein de celte ombre projetée sur toute existence :

LE >n riii: mi sical ki* l inconscient v..>

« Ici-bas, lu vois, lnut cmirt vers la mort ; « L'i'inn' y doit venir sm-iiic et joveiisc-, « Et fraïu'hir le pas légèn; et ric-iisc '. n

Le poème sonore de Bcellioveti est un ic\e (rininiorlalilé, un hymme à la vraie vie, un chant passionné d'espoir, d'héroïsme el tic bonheur.

Si, pour conclure, nous serrons de près le sens du mythe musical dont nous venons de décrire les phases et si nous en suivons la direction, nous verrons que, donné d'abord comme un jeu delà sensibilité et de limagination, il descend bientôt de couche en couche dans les régions psychologiques juxtaposées en nous, gagnant les centres de l'émotion, ceux du rêve, et finalement ceux du sentiment pur. Par un elTot de contraste que noire description a signale, il brise les attaches de ces dilTérenls états aux données musculaires et motrices, aux conililions logiques ou verbales qui les enserient d'ordinaire coiume d'un étroit réseau. Grâce à cette double action, il libère des puissances adectives que la vie ne nous présente guère à Félat pur, et il en précipite la restitution dans le sens, non de leur forme extérieure, mais de leur dynamisme interne. S'il est permis de dégager une conclusion provisoire des observations qui précèdent, c'est bien ce rapport inuuédiatement établi entre les mythes de la nuisique et les thèmes constitutifs de notre sensibilité. Ces derniers se libèrent à l'appel des sons ; ils nous apparaissent, pour la première fois peutêtre, connue des forces élémentaires, simples et primordiales, dont la présence nous est soudainement révélée. Si l'on convient de voir dans ces forces dynamiques de la sensibi-

I Catiailé. Sonnrls Je Pi-lriir(iue.

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litc le conlcnu de l'inconscient — et quel sens plus positif lui assigner!* — on devra convenir aussi que rexpérience, qui nous a ménagé une telle révélation, entre naturellement dans la méthode d'approximation que nous comptons appliquer à ce mystérieux objet. Musique et inconscience sont ainsi des termes qui se correspondent, des données différentes, mais réversibles. — Dans ce qui va suivre, nous allons tenter par deux fois cette confrontation. Nous la verrons d'abord, à titre d'indication objective, instituée par Schopenhauer quand il demande à la musique d'éclairer la nature de l'inconscient. Nous l'instituerons ensuite nousmème, à titre personnel, àbovà-Ani \e Règne inconscient avec les idées directrices que nous aurons préalablement obte nues et qui nous conduiront parmi ses obscurités.

PUEMiKUK PARTIE

LA SlCNiriCATION PHILOSOPIIIQLE DE L.V MLSIQIK

1)\PHÈS SCIIOPKMIAUEII

ciiAPrrnK pkemikh

LK IJEALISMK MISIC VL

Pendant (|ii il nul en luniicMC la si;,niilkalloii niôlaplivsiquc de la musique et qu'il la lallaclie aux principes essentiels de sa philosophie de la volonté, Schopenhauer ne cesse d'insister sur le caractère exceptionnel de cet art qu'il appelle « un iJrt premier, royal » et dans lequel il se plaît à voir le modèle accompli des autres'. L'oriiriualité de la nHi>i(|ue tient [)our lui à dos causes [jnilondfs : d'ahdrd à s<»n action immôdiale sur les soiiliniriils les plu» inliniPs de riionuno, cnsuilc au latii:aL''o qu'elle parli'. ci (]<>\\\ rui'.ivorsaliti'- el la

nclleh' reill|)ii|lelll »UI' <'e||es Ulènie du inniide lllllllllf ■'.

Leibnilz, en la réduisant à un calcul inconsciemment elTeclué parla pensée, n'en considérait que la sii.'nification extérieure et connue Técorce : il n"e\pli(|uail pas celle force, émotive que la uuisi(|uo porl(^ en elle, jiar la(|uelle 'Ile opèic en nous à la uianièit> iVwn chaïuie mi d'wn allrail

tout puissant: il ne rendait i)as com[>te de la jttie que m^us éprou\(>n< à ii<>us <(Milir remués juscpiau plus pri>r<>uil do

I. Voir Neue Pdralipomcnn. Eil. Griscbach (Hoclam), p 3i. a. Le inonde comme volonté et mmme reprrs'ntution. Trad. Caiitaciuène, l. I. i>. '109.

aS LE réalis:me musical

notre être. Scliopenhauer n'hésitera pas à lui reconnaître un sens plus sérieux et moins superficiel en la rattachant tout ensemhle à l'essence intime du monde et à la notre propre.

Avouons-le cependant: nous rencontrerions une diilicullé à peu près insurmontable à nous guider au travers de ces explications, si Scliopenhauer, après nous avoir attiré au milieu d'elles, ne nous offrait un lil conducteur pour nous Y diriger. Dans un passage presque toujours inaperçu du troisième livre, il consent à nous éclairer sur sa méthode et ses préoccupations. « A force de me livrer aux impressions de la musique sous toutes ses formes, et à force de réfléchir en me reportant toujours à Tordre d'idées exfjosées dans le présent ouvrage, je suis arrivé à me rendre compte de son essence, et à m'expliquer de quelle nature peut être limitation qui élahlil sa relation avec le monde, et que l'analogie nous oblige à lui attribuer. Mon expMcalion me satisfait pleinement, et elle suffit à mes recherches : elle sera, j'aime à le croire, tout aussi satisfaisante pour ceux qui m'ont accompagné jusqu'ici et qui acceptent mes vues sur le monde. Mais je dois reconnaître que cette interprétation est, par essence, impossible à prouver, vu qu'elle suppose et fixe une connexion de la musique, comme art représentatif, avec quelque chose qui, de sa nature, ne peut jamais faire l'objet d'une représentation, et qu'il importe de la considérer comme la copie d'un modèle qui lui-même ne peut jamais être représenté directement '. n Cet aveu même en fait foi. Issue de la culture ou de l'expérience arlisliijue île l'auteur, s'adressanf par cela même aux impressions musicales de chaque lecteur, l'inloriirélalion (jue Scliopenhauer

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