‹ Musique et inconscienceChapitre 31 sur 146 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

Go SIGNIFICATION OBJECTIVE DE LA MUSIQUE

On voit donc quà mesure que nous nous élevons dans l'ordre des expériences esthétiques, nous serrons toujours de plus près cette donnée primitive qui paraissait en principe réservée à la musique seule. Celle-ci, nous le montrerons un peu plus loin, la traite autrement : elle ne demeure plus en dehors d'elle ; elle ne se horne pas à en multiplier des images, extérieures encore ; elle s'empare plutôt d'elle tout entière et la force à faire retour à son origine extrêmement reculée, où elle n'est que joie pure ou pure douleur : elle la met ainsi en demeure de se retrouver et de se réaliser elle-même. A cet égard, elle nous en offre comme le remaniement, ou la restitution complète et instantanée. Il n'en reste pas moins que les arts supérieurs gravitent dans la même sphère d'attraction et que, malgré les atténuations de la connaissance pure qui les oriente invinciblement vers l'état de contemplation sereine, c'est bien aux démarches profondes et significatives de la volonté que nous les verrions suspendus \ Mais cette volonté, envisagée en elle-même, il appartient à la musique seule d'en mesurer la grandeur et de nous en faire toucher le fond.

Le retour à la volonté, saisie comme objet de contemplation pure, tel est donc le terme auquel logiquement aboutit tout art musical. Mais pourquoi renchérir encore sur cette idée? Pourquoi s'ingénier à montrer que les ensembles musicaux nous rc[)reseiitciil à leur ninnièi-e le systèmc haniKinieuv du nuintic!* l'expression immédiate de la volonté, {)ourqu()i la luusique serait-elle encore une idée de la iialurc !' Pnuiquoi celle étrange cosmogonie musicale,

I. On s'expiii|ue par là l'iniportance accordée par Scliopciihaucr au drame et à la llicorie du sublime. C'est aux révclalions soudaines de la volonté qu'il songe encore ijuand il consacre leur suprématie.

PORTER MÉTAPHYSIQUE DK LA MUSIQUE fil

ce cliiniéiiqnc symbolisme à rorigine dune expérience suffisamment définie sans tous ces raffinements? Nous ferons d'abord remarquer que pareille tendance se mani- (este à [)lusieurs reprises dans la j)liili)S(»pliio de Schopenhauer. Derrière les phénomènes les plus superficiels, tels f|uc le rêve, le libre jeu des facultés imafrinatiNes, Tamour, il se plaît à si<,malei' un contenu méta[)bysi(|ue et à noter l'action ou la poussée d'une n-alilé objective extrêmement riche. Dans la joie du sage, Spinoza retrouvait pareillement l'amour intellectuel de Dieu, et ce n'était pas trop pour expliquer cet état que le sentiment d'un ordre universel qui en assurât la continuité et la [)lénitude. Nous sommes de part et d'autre en présence d'une philosophie rpii mulliplie les sous-entendus ontologiques et qui recherche l'élément primordial des choses, leur fondement ou leur première origine, la nécessité naturelle qu'elles recouvrent par opposilion à laihitraire que l'expérience y ajoute et qui n'est au fond que l'impureté qui s'y mêle. Veuton voir à l'œuvre une pareille méthode ? Nous prendrons, à titre de [)hénou)ène de grossissement, la théorie de l'amour dans la philosophie de Schopenhauer : elle se développe parallèlement à sa théorie de la nuisique et accuse la même tendance : elle nous pré[)arera à la bien entendre. L'amour, considéré dans ses innombrables degrés, repose sur l'intérêt très sérieux que l'homme prend à la constitution personnelle et spéciale de la génération future. En apparence, il est individuel et souvent frivole ; en réalité, il traduit les nécessités de la vie : le génie de l'espèce parle en lui. C'est donc la partie immortelle qui désire en nous; tout le reste ne rt'sulle que de la partie mortelle. Or ce désir si vif, si ardent, atteste directement l'indestructibilité de notre cire essentiel et sa volonté de se perpétuer dans l'espèce.

Si nous considérons cette continuité comme insufTisanle, cVst que notre connaissance, dirigée vers le dehors, ne nous attache qu'à la forme extérieure de l'espèce, celle qui tombe sous nos sens, mais non à son essence intime qui se dérobe au fond de nous-mème et que l'instinct ou le vouloir-vivre seuls nous révèlent. Or cette essence constitue la base de notre conscience qui est surajoutée ou dérivée ; elle est, à notre égard, un principe plus immédiat que la conscience, et en sa qualité de chose en soi, indépendante du principe d'individuation, elle est l'élément proprement un et identique chez tous les individus, soit qu'ils se distinguent dans l'espace ou qu'ils se succèdent dans le temps. Cette essence identique, c'est le vouloir-vivre ; c'est ce qui demande avec tant d'insistance à être et à durer. Si la souffrance et la mort sont innées aux individus, formes de la volonté qui se réfracte dans l'espace et le temps, la vie est assurée au vouloir-vivre. Cette aspiration à être toujours, cet effort pour symboliser l'éternité de la vie dans des individualités éphémères et misérables, c'est l'amour ou, du moins, c'en est le contenu métaphysique. Ainsi cette expérience d'apparence frivole recouvre l'ardente aspiration à la vie et la volonté inconsciente d'exister quand même, d'exister toujours : elle établit un contraste saisissant entre la réalité métaphysique de l'être et son aspect empirique, si décevant et si trompeur. « Si, nous plaçant à ce jDoint de vue, remarque Schopenhaucr, nous portons nos regards vers le tumulte delà vie, nous voyons les créatures humaines, accablées de besoins et de souffrances, employer toutes leurs forces à satisfaire ces innombrables besoins et à écarter ces souffrances infiniment variées sans pouvoir rien espérer, en récompense de tant de fatigues, que de conserver pour quelques instants encore cette existence individuelle si tourmen-

POHTÉi: MKrAPinsiOUE DE I, \ MUSIQl E 03

l('o. Gcpend.'iiil, ;iii tnilicu de (<■ tiiiiniltr, lums apercevons les regards dedeu\ amants se rencontrer lirùlaiits de désir: pourriiioi ces allures si sournoises et si craintives? IV)ur <juoi tant de mystères ? C'est que ces amants sont des traîtres, tramant le j)rojcl secret de perpétuer' tout rc[ ensemble de misères et de tribulations rpii, sans eux, aurait bientôt fini et c|u'ils empècbciont de finir, comme leurs pareils Tont lait avant eux'. »

Transportons-nous aussitôt à lexamen de rinipiessioM musicale. En elle, nous noterf>ns la même singulière différence entre la forme et le fond, entre l'apparence et la réalité. Comme le sentiment de l'amour, elle semble fugitive et insignifiante : et pourtant, comme lui, elle remue profondément notre être, elle fait appel à des énergies trop pro fondes pour être immédiatement connues de la conscience. Comme l'amour, elle paraît naître et se dessiner au sein du moi, correspondre à une attitude passagère cpiil prend librement, se confondre avec une combinaison superficielle d'états émotifs; mais, comme lui, elle supprime momentanément en nous le principe de l'individuation ; elle abolit régoisme, pour ne laisser apparaître que l'éternelle volonté de vivre. Nous sommes donc en présence de deux expi'-riences analogues : c'est l'être universel qui nous parle de part et d'autre directement ; et c'est l'ivresse de l'existenci», la joie ou la douleur de vivre qui s'expriment, pai- delà lin tlividualité de larliste, dans son ardente mélodie, comme elles se traduisaient dans les élans île lamour.

Toutefois, nous n'aurions qu'une idée extrêmement vague de ce parallélisme entre la musique et le monde, et peutêtre siMÎons nous tentés d'y voir le pendant de ces explica-

I. T. II, [1. Nôo. dans le clia[nlro inlitnio Mclnithysiipif <h' l'amour.

b\ SIGNIFICATION OBJECTIVE DE LA MUSIQUE

lions mythiques qui abondent dans Platon, si la musique ne représentait dans la succession de ses formes et dans la structure de ses ensembles la hiérarchie des règnes par lesquels s'élève, avant de se réaliser pleinement, le principe de la vie universelle. Tout d'abord, il ne faudrait pas regarder la représentation et la pensée conscientes comme totalement étrangères à l'essencedu monde. Elles peuvent être considérées comme relllorescence de la volonté, en ce sens qu'elles naissent du développement et de l'épanouissement de l'organisme et que celui-ci, en lui-même et en dehors de la représentation, n'est autre chose que la volonté. Ce qui donc sert de base à toute la phénoménalité et qui seul est en soi et original, c'est la volonté : car c'est elle qui, par ce progrès même, prend la forme de la représentation et vient s'insérer dans l'existence secondaire dun monde d'objets, c'est-à-dire dans la connaissance.

Poursuivons cette génération des formes vivantes au sein desquelles la musique tend, comme nous allons voir, à s'insérer à son tour. Ce n'est pas seulement l'intuition du monde extérieur qui est déterminée par le cerveau et ses fonctions ; c'est encore la conscience de soi. La volonté, recueillie dans le pur sentiment, serait de soi sans conscience : il faut que le monde secondaire de la représentation s'y ajoute pour qu'elle se connaisse formellement et explicitement. C'est seulement quand elle a déposé dans un organisme animal un cerveau capable d'embrasser ses relations avec le dehors, (pie naît en elle la notion de son être propre : le sujet de la connaissance intervient alors pour saisir les choses comme existantes, le moi comme voulant'. C'est à ce moment précis que la sensibilité, arrivée à son

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apogée dans le cerveau, rassemble les rayons dispersés de son activité et les contracte en un foyer « qui ne se dirige pas au dehors, comme dans les miroirs concaves, mais au (lodans, conmie dans les miroirs convexes'». Ce foyer (le Pactivité cérébrale*, ce « sujet connaissant » se reconnaît coninie identique à sa propre base, le sujet voulant, cl aiti-i naît le moi. Certes, il pomrail se comporter coiunic un instrument d'information intelligemment construit par la volonté; il pourrait s'ériger en spectateur froid et désintéressé, en simple moniteur de la volonté, percevant d'une manière purement objective le monde extérieur sans v recueillir les promesses ou les menaces qu'il renferme pour le principe delà vie^. Mais ce détachement inné ne dure pas longtemps; car le sujet connaissant se dirige invinciblement vers le dedans : il reconnaît dans la volonté la base de son projjre phénomène et converge vers elle dans l'unité de conscience du moi. Ce moi connaissant et conscient est à la volonté ce que limage formée dans le foyer d'un miroir concave est à celui-ci même : comme elle, il n'a qu'une réalité conditionnée, on [)ourrail même dire apparente, iîieii loin d'être le premier absolument, comme l'estime Fichte, il est tertiaire, car il suppose l'organisme et celui-ci la Volonté.

L'essence de chaque être a beau consister dans la volonté ; la connaissance accompagnée de conscience a beau ne s'ajouter (pie comme un élément secondaire aux degrés >^upérieurs de léchellc phcnonKMialc. il arrive (pie la présence, à (les degrés (lilVércnIs. de linli^llivi et de la con-

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