‹ Musique et inconscienceChapitre 44 sur 146 · I. T il, p · texte numérisé non relu

I. T il, p

L IDEATION Di:S SENTIMENTS ()I

nous raconicr dans leur langage Tliisloire secrète des agilations et des aspirations de la volonté avec leurs relards, leurs empêchements, leurs angoisses. Aussi bien, ne sommesnous pas en jeu nous-mêmes: nous n'agissons [)as, nous contemplons.

Cette transition do la rralité à la pensi'-f, de l'action au rêve, qui constitue Tart musical dans ses manifestations les j)lus élevées, s'explique en grande partie |)ar lui phénomène didéalion dont Schopenhauer indique le mécanisme, sans se douter que rexamen [d'un tel phénomène devrait logi quement transformer sa conception. Qu'entend on d'abord par idéation des sentiments? Il est rare qu'une émotion se produise sans dépasser la zone affective où elle a |Mis nais sance et sans demander à la mémoire, à l'imagination et ù la réflexion d'étendre ou de diversifier ses elTets. D ordinaire elle se rattache aux facultés spéculatives, dont elle provoque le jeu, attendant de leur concours une stabilité et une organisation qui lui sont primitivement étrangères. C'est que, prise en elle même, saisie dans le peu qu'elle donne, elle est la mobilité même; si elle veut offrir à la pensée une place où celle-ci puisse se tenir, >i même elle entend résister au germe d'excès ou de dissolution qu'elle porte en elle, il lui est nécessaire de s'organiser elle-même et de demander à des associations d'images ou à des constructions arbitraires une consistance qu'elle ne saurait trou\er dans son propre fond. C'est parce que le devenir est son essence, quelle demande aux lacullés de l'immobile, a la pensée, à l'association des idées et à la mémoire, de lui fournir les cadres où son action se déiiîoie, où son énergie se condense et se recueille. Ce mélange de l'émotion pure, volatile et instable, avec une pensée qui vient y coulluer et qui en moililie la direction fait en réalité l'étoffe

du sentiment musical. Il y a là tout un travail d'idéation qui s'ajoute à rorganisation spontanée du sentiment et qui tend à le convertir en une émotion idéale ou contemplative. Nous aurons à revenir sur cette traduction subtile de l'impression en idée, de la sensation en image, qui fait tout le fond de Texpérience musicale. Bornons-nous pour l'instant à constater que Scliopenhauer Ta finement observée et en a rendu compte. Sans doute, remarquet-il, les formes musicales nous plaisent par leur agilité et leur souplesse, par le coefficient affectif quelles portent avec elles ; mais nous sommes toujours disposés à leur donner de la réalité ; notre imagination les revêt de chair et dos, et veut y voir toutes sortes de scènes de la vie et de la nature. Je sais bien que Schopenliauer fait aussitôt ses réserves, en voyant dans ce complément de l'idéation un élément hétérogène et en nous conseillant de jouir du plaisir musical en lui-même, dans sa pureté immédiate'. Mais il lui sera singulièrement malaisé de l'obtenir de la sorte à létat pur, sans finir par le confondre avec des sensations inesthétiques, c'est-à-dire sans le réduire au contre-coup immédiat des émotions sur notre sensibilité. Or, pour que les émotions éveillées par le son revêtent imc forme artistique, il faut qu'elles se disposent dans les facultés représentatives pour s'y épanouir en idées ou s'y transposer en images libres et mouvantes. La valeur d'un morceau de musique se mesure d'ordinaire aux riches associations d'idées qu'il soulève, au pouvoir cvocateur qu'il renferme : la sensibilité, ici, se transpose dans les puissances pensantes et imaginatives de l'homme qu'elle met immédiatement en branle. « De là vient que

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