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CHAPITRE V

RESTITUTION DU SENTIMENT MUSICA.L ENVISAGÉ COMME UNE EXPÉRIENCE ORIGINAUE DE LA CONSCIENCE

Nous avons souvent indiqué au cours de ces analyses, nous indiquerons avec plus de précision par la suite la contribution que la théorie de Schopenhaucr apporte à la [)l»ilosophie générale et à la psychologie du sentiment musical. Nous voudrions, pour l'instant, fixer quelques directions de pensée qui se dessinent en elle. Nous connaissons rinfluence directe que cette conception a exercée sur Wagner. Aussi n'avons-nous pas hésité à demander à ce dernier la vérification des vues théoriques du métaphysicien ; de son propre aveu, il nous en présente Taccomplissement. C'était donc instituer une légitime contre-épreuve que de confi'ontcr ce que l'un a pensé avec ce que l'autre a voulu et exécuté.

Ce rapprochement n'a point échappé à Nietzsche, soit qu'il admire, soit qu'il critique l'art Avagnérien. Célèbre-t-il avec enthousiasme cet art dans lequel il retrouve, comme carac térislique profonde, l'art de l'ivresse? Il en fait honneur aussitôt à la philosophie de la volonté. Se prend-il à dédaigner ^^ agner en dénonçant le romantisme exalté et morbide de sa production musicale, « corniptrice des nerfs », doublomcnl dangereuse chez un j)cuple « qui aime la bois-

LES DEUX DIRECTIONS DE LA PENSÉE DE S(.l|( )I'|;NII A L EU I "i'i

son et honore l'obscurité coniinc une vertu » !* V voit il la double propriété de narcotique « enivrant et nébuleux »? C'est Schopenhaucr qu'il donne comme la cause du m;il : l'un lui paraît l'artiste, l'autre le philosophe de la décadence. Plus avisé et, pour tout dire, plus équitable, un cf)mmentaleur récent de la pensée de Schopcnhauer ' voit dans la (( Métaphysique de la Musique » un phénomène de transition entre la l'orme classique et la forme romantique de la pensée allemande. Cette théorie lui paraît constituer le point de départ historique de la conception moderne de la musique. Il reconnaît en termes énergiques « qu'elle a accéléré la chevauchée de la musique dans le domaine du romantisme » ; et, d'autre part, il avoue qu'elle appartient encore par certains côtés à l'école classique ; Schopcnhauer lui parait ainsi former le lien naturel entre « Kant et le pessimisme, entre Beethoven et \\ agner, entre ^^ eimar et Bayreuth ». Analysant le concept romantique de la musique et l'opposant à l'idée d'un art simplement classique, M. Seydel commence par signaler dans ce dernier une harmonie foncière avec les aspirations profondes de l'âme, « grâce à laquelle, comme le pain quotidien ou lair frais et pur, il renouvelle et confirme chaque jour en nous la force saine, dispensatrice de la vie* ». Le romantisme correspond piuti'il. selon lui. à une nouvelle direction d'aii tpii lrap[>e \i\emeiil l'àmc en raison de sa nouveauté même et (|ui l'entraîne irrésistiblement hors de son centre. Il intervient alors un mélange de sensations qui ne sont plus au service du beau, c'est-à-dire de la vie intérieure de l'ànie et de la volonté oiiginelle, cl (jui agissent « comme inesthé-

I. Seviiel. Mrlaphysilxdi'r.Miisik (I^cipzij:, i<^((.")), cf. nolaminent la dernière partie.

a. Kl., ibid., p. 98.

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tiques, pathologiques ou, si elles s'expriment à un moindre degré, comme romantiques ». Au contraire, FoeuxTe d'art classique donne une représentation adéquate de la vie intérieure la plus concentrée et la plus harmonieuse ; elle est avec elle en correspondance exacte et constante. Ce lien, qui rattache 1 "œuvre àTunité de l'inspiration, est brisé dans le romantisme.

Il serait aisé de signaler dans Schopenhauer ces deux directions opposées. >ious avons déjà mentionné son goût pour la musique expressive de Mozart et de Rossini, ses préférences pour la mélodie, seul langage allant droit au cœur, son attachement aux formes sobres, réguhères et mesurées d'un art musical qui se tient dans les bornes de la sensibilité normale et se préoccupe d'en assurer l'équilibre. Or cette tendance est classique. Dans des fragments esthétiques peu connus et pourtant bien remarquables cette tendance s'accuse encore'. Sans doute la musique relève uniquement de la volonté ; elle ne parle pas des choses, mais simplement du bien-être ou de la douleur qui sont pour la volonté les seules réalités : c'est pour cela qu'elle s'adresse au cœur tandis qu'elle n'a rien à dire à la tète, au moins directement. Toutefois cet art qui évite la fréquentation des concepts, forcément superficiels et descriptifs, ne s'accommode pas de la magnificence (( puérile et barbare » que les ornements extérieurs et les complications d'effets pourraient lui offrir. Cette tentation, à laquelle ^^ agner ne résistera pas, est signalée et condamnée d'avance par Schopenhauer. Il n'admet pas « le style obscur, incertain, nébuleux, énigmatique ^ ». Il condamne

1. J'armin iiiirl Paraliponienn, § 218 et sqq., éd. Griscbach (licclam),

t. II, p. Vi'ô.

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