‹ Musique et inconscienceChapitre 66 sur 146 · RESTITUTION DU SENTIMENT MUSICAL · texte numérisé non relu

RESTITUTION DU SENTIMENT MUSICAL

sommeil, l'oubli bieniaisant de soi. Son goût pour la contemplation, que nous avons souvent signalé, s'accompagne d'un attachement singulier aux formes inférieures et passives de la pensée. La musique ne nous fait ni penser, ni agir, ni vouloir; elle nous fait éprouver la pure jouissance de rinaction, je ne sais quelle torpeur et quelle lassitude ineffable qui nous enlève insensiblement au travail intellectuel, aux réalités douloureuses de la lutte et de Tcffort pour nous replacer dans la vie du rêve, dans la continuité infiniment douce et pacifique de Texistence végétative. Contraste curieux 1 L'art de la volonté, après nous avoir fait toucher au plus haut point d'exaltation, nous ramène, par un retour inattendu, à la négation de cette volonté : il se convertit en un art du sommeil et du repos ; il nous conduit à un quiétisme musical. Par ces alternatives d'excitation et de relâchement, de délire et d'engourdissement nous sommes, on le voit, bien éloignés de la direction classique où l'on nous avait d'abord engagés, et l'on comprendra que la musique romantique, — celle qui rêve et ne pense pas, — prétende à bon droit relever de Schopenhauer.

Les deux directions de pensée que nous venons de signaler dans la conception de Schopenhauer tiennent, plus qu'on ne saurait dire, au principe même de sa métaphysique et au dualisme que nous avons indiqué dans sa théorie de la connaissance. La musique s'adressera-t-elle, dans une certaine mesure, à l'entendement? S'inspirera-t-elle de ses traditions? Ou bien se développera-t-elle au sein de la volonté qu'elle doit se J)orner à nous ré\éler? On comprend que. sans devenir conceptuelle ni dogmaliijuc, sans recouiir au réalisme grossier de rintellect, elle puisse s'adresser [)arfois à lui pour lui demander de construire une image pure et harmonieuse de la vie intérieure : dans ce cas, la

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Icndance classique reparaîl et s'allii nie. Mais on compn-nd aussi qu'elle abandonne sans esprit de retour toute tentation de la connaissance, qu'elle s'installe au delà des formes de la représentation, que, faisant a[)pel au monde intérieur de la volonté et des sentiments, le seul qui lui soit assigné, elle en suscite lentement Timage du fond de nous-mêmes et qu'elle on assure, par la seule force de la suggestion et du rêve, la révélation instantanée. En ce cas, les formalités de lentendement sont bannies ; nul accommodement à ces formes n'est conçu comme [Kissible. L'inconscient reprend alors ses droits; la direction romantiijue tend à primer.

Lne dernière raison eut d'ailleurs, à lexclusion de tout autre, encouragé cette tendance au point de la rendre prépondérante. Qu'il Tavoue ou non, Scliopenhauer recherche dans la nuisique, en même temps qu'une jouissance conlcm[)lative, un apaisement et, comme il le dit lui même, un (juit'lif de la volonté. La musique lui plaît parce qu'elle l'ait briller à nos veux le mirage du bonlicur promis: de là cette disposition forcée au rêve, suivie dailleurs de désenchantement, qu'il ne cesse de signaler on elle, l ne telle expérience tient à notre condition métaphysique elle-même. « La vie nous trompe sans cesse, remarque-t-il avec amertume'. Quand elle promet, elle ne lient pas. sauf pourtant quand elle veut montrer combien ce <ju*on souhaitait était peu souhaitable. Le mirage du lointain nous fait voir des paradis qui s'évanouissent comme des illusions d'optique dès (pie nous nous laisson>^ séduire à les poursuivre. Le honhciu' se trouve donc toujours placé dans l'avenir, ou bien ilans le passé, et le [)résent est comme un petit nuage sond)re cpie le vent chasse au-dessus de la plaim- éclairée [)ar le soleil :

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