I. Lf Mumlcy etc., t. II. p. St
l38 RESTITUTION DU SENTIMENT MUSICAL
devant lui, derrière lui, tout brille de lumière ; lui seul jette toujours une ombre. » Cette image d'un bonlieur en mouvement, ce devenir introduit au principe de toute joie et qui en rend l'expérience si décevante, cette indifférence finale à la vie « faite pour qu'on s'en détourne », cette consolation cherchée et trouvée dans le rêve, voilà tout ce que la musique suggère et voilà comment, sans être un quiétif de la volonté, elle est un dérivatif puissant, un équivalent que nous pouvons, à chaque instant, proposer à la [)lace dti monde et de son apparence trompeuse. Mais qui ne voit en tout ceci la suite et comme la conséquence logique de Tobservation que nous avons présentée? C'est la nature toute psychologique de l'art musical qui nous permet d'entendre ce pouvoir bienfaisant do transformation et d'apaisement. Et cet oubli à son tour n'est rendu possible que par la disposition toute romantique à la contemplation rêveuse que la musique entretient en nous.
Est-on encore en droit, après cela, de parler d'une métaphysique de la musique? La signification objective de cet art d'exception ne s'est-elle pas peu à peu réduite au profil de sa signification psychologique? Le symbolisme n'a-t-il pas pris la place du réalisme? Au cours de notre interprétation et des discussions que robscvnité du sujet rendait inévitables, il nous est souvent arrivé de faire éclater la contradiction dans laquelle la pensée de Schopenhaucr semblait se débattre. Si l'on voulait résoudre le profond paradoxe <|u"il axait d'abord posé, il n'y aurait, avons-nous \u, qu'à réduire l'élément métaphysique de la musique au profit des données psychologiques qu'elle ne cesse de mettre <'n œuvre. La musique perd ainsi sa valeur objective, mais elle gagne en spiritualité et en profondeur: elle n'est plus l'Idée du monde, mais elle devient l'ima-^^e de fàme.
MUSIQUE i:t devemh 1,39
Au symbolisme cosmologique, qui roui hiciiliM encombrée, se substitue un symbolisme conscient dont la vie intérieure fera les frais. Est-ce à dire qu'il n'y ait là, comme nous le remarquions, qu'un roman de métapliysicien surajouté au rêve délicat du psychologue et de l'artiste? \on sans doute. Schopenliauer tient à attribuer à l'intuition musicale une ; portée métaphysique. Il lui assigne comme contenu la volonté, et comme centre de perspective intérieure la réalité essentielle de Tunivcis. Mais il l'iiul voir en cette ex[)lication une interprétation du [)hilosophe qui entend donner une caution à la jouissance la plus élevée dont sa sensibilité puisse être le lieu ; il faut y voir la tendance d'un esprit qui cherche eiuore sous les svndjoles musicaux une con ception harniiniieusc du tout, qui ne peut se satisfaire que par une Wcltitasclianum/. Au sui[)lus, cetl»; métaphysique n'allecte pas les dehors d'un réalisme dogmatique. La musique, qui en serait l'incarnation, est libre et vive, f Elle ne cormaît ni hù ni dogme. Elle est détachée à l'égard de toute morale et de toute religion'. Si elle provoque le sentiment religieux, c'est sans le vouloir: elle n'a pas d'attachement aux formes dogmati([ues de la pensée. Par son devenir continuel, elle dissout les substances ; par sou inditférence intellectuelle, elle dépasse la position de l'entendement et nous débarrasse de toute vue systématique. Elle ne connaît ni le bien ni le mal, ni la vérité ni Terreur. Ces termes n'entrent pas dans son langage et ce? réalités ne sont pas de 5on domaine: elle ignore les concepts. l'Ile n'est faite que <les sentiments et des émotions du cœur, et elle ne connaît rien autre. Si l'on voulait à tout prix lui chercher une signification spéculative, il fiiudrait la rapprocher de 1 isOf, Izzx
i. Piiri'njo iiiiil Ptirtiliiiitinenn, ^ a 18.
l4o RESTITUTION DU SENTIMENT MUSICAL
de Plalon', cette connaissance transitoire et intermédiaire qui recourt à des formes mythiques ou à des symboles pour exprimer le devenir inaccessible à toute pensée formelle et irréductible à tout concept. Le devenir psychologique serait ainsi son objet. Et quand, par extraordinaire, ^n l'oriente vers Texpression de grandes idées spéculatives pour lesquelles elle n'est point faite, elle en change aussitôt le sens ; elle les transforme en la monnaie courante du sentiment : elle porte à notre conscience, avec une incomparable intensité, Tètre intérieur de la religion ou de la vérité, libre de toute fiction intellectuelle dogmatique. Notre interprétation se trouve, de la sorte, justifiée. La métaphysique de la musique va du dehors au dedans, de la cosmologie à la psychologie, de l'idée du monde à la révélation de la vie intérieure. Le progrès de la pensée de Schopenhauer s'est effectué en ce sens : au début, il cherche à travers les symboles auditifs une révélation de l'essence des choses ; au terme, sa [)ensée méditative se plaît à démêler dans ces symboles les mouvements du cœur. La musique renfermera, si Ton veut encore, une métaphysique latente, une méta- [)hysique irréductible aux concepts parce que son objet leur est à tout jamais interdit, la métaphysique de la sensibilité. Elleenofi'rirait aussi, croyons-nous, une psychologie. Les termes qui lui servent de point d'appui et dont elle se plaît à user, la volonté, la chose en soi, l'essence du monde, perdent peu à peu leur sens pour prendre une signification plus directe: ils deviennent respectivement le sentiment, le rêve, Tinconscience. C'est de ces derniers termes formant l'opposé de la représentation du monde et nous j)résentant connue l'envers de la connaissance réfléchie ou con-
I. Cf. Brocliard, Cours sur la Pliiloxoithic dr Platon, lirvueiles cours r! conférences (année 1897).
MLSKjLE El I)i;vi:mu I 'i I
icplucllc que Scli(>[)(.'nliauer c.slpaiii. Mais il scsl liop hàlé de los réaliser. En passant arbitrairement de Tordre de la t>ensibilitc à celui de la métaphysique, il les a érigés en absolu ; il leur a donné la consistance de choses en soi, la (lif,Miilc de vérités éternelles, comme sil n'était pas préférable de leur laisser ce caractère original d'altitudes de Tàmc cl (le |ilicnomcncs de la conscience. Or, à l'inverse du mouvement imaginé par Schopenhauer, c'est cette restauration (pic poursuit à sa manière l'expérience musicale : elle révèle, clic excite en nous celle sensibilité à (lemi-s[)iriluelle, tout pioche delà malière. avec ses appétits élémentaires, avec ses impulsions qui ne savent (jue désirer ou aimer et qui se Iraduisent toujours par des senlimenls. Le noumène, où un cll'ort de spéculation nous avait d'abord transportés, devient ainsi le domaine de la subjectivité et de rémolion -, il corres- [)ond, non à l'essence des choses, mais à une région reculée de la sensibilité, non à la réalité métaphysique la plus haute, mais à l'inconscience la plus profonde. C'est donc une xéritable transposition que nous venons de tenter afin de M»ir dans la conception musicale de Schopenhauer une initiation à la musique moderne. Nous nous sommes refusés à <( hvpostasier », sous forme de dogme méta- |)hysique, la libre interprétation du philosophe ; nous y avons vu simplement un commentaire destiné à élucider pour lui l'obscurité de certain»^ symboles. Nous l'avons arrachée au vertige de la «chose en soi ». Par contre, nous avons essayé de dégager de ce commentaire quelques indications d'ordre positif. Nous voudrions aller plus loin dans cette voie. Nous allons nous demander si de telles indications, débarrassées maintenant de tout souci méta- [ihysique et replacées à litre scientin(|ue dans la pure expérience, ne seraient pas de nature à nous suggérer quel-