I. Pascal, Pensées
qu'elle est le premier et le dernier mot de cet art calme et profond ?
Nous venons de voir en quoi consiste le singulier travail de restitution qui lait de la musique de Beethoven une musique de lidéalité. Précisons encore. Cette musique reprend à sa manière un procédé habituel à lesprit humain dès qu'il fait œuvre de liberté et de réflexion. Le philosophe transpose le plus souvent le réel dans le& formes ralïinées delà dialectique; le géomètre obtient dan& ses figures une épuration de la grandeur visible qui subsiste à peine au sein des lignes idéales ; de même, le musicien convertit nos sentiments naturels en des formes flexibles^ dont le rythme léger et lafacile harmonie n'olîrent rien de commun avec la matérialité qu'on voudrait lui faire exprimer et la vie pratique quil ne saurait conduire, ^ous assistons ainsi au lent évanouissement des données concrètes, à ce renversement des points de vue où Tordre dessentiments se renverse, à un pur travail desprit chargé de nous offrir Fimage épurée de notre sensibilité au lieu de sa restitution vraie, son alibi spirituel, ou son idéalisation. Mais ne livnms-nous pas Beethoven à une interprétation qui méconnaîtrait singulièrement son désir, et ne Texposons-nous pas à une objection imméritée ? « Loin de nous les héros sans humanité, disail, dans une circonstance héroïque, Bossuet : ils pourront bien forcer les respects cl ravir Tadmiration, mais ils n'auront pas les cœurs. «En sespiritualisant de la sorte et en se séparant à ce point du monde, la musique ne devient-elle pas un formalisme sans humanité? Se plaire uniquement au jeu des formes musicales, vivicdans la contemplation exclusive de ce monde d'harmonies qui ne lappellc que de très loin Thomme avec ses émotions ordin.iirfs, n'est cc pas s'adre>;>;('r .'i l'imagination, en renonçant
LE MYTIll:; Ml SICAL El LEVPUKSSION DES .SE>T1MEMS l3
jiislcnienl à gagner les co'urs!' Oui, s'il était vrai que Jliomnie dût surtout se chercher dans l'agitation que lui réserve sa condition actuelle, et dans les sentiments souvent mesquins où l'actidu le tient engagé. Mais supposez que nous ne soyonsen relation a\cc le monde cpie [)ar un malentendu, que notre condition véritahle, identique au fond avec notre nature, soit hien supérieure, comme Tavailcom- [)ris Pascal, à ces (•onq)roinis où notre Ame se sent retenue et comme exilée, ne sera-ce pas s'adresser encore et directement à elle que de lui parler de joie et d'héroïsme, que (le faire lever de son sein un monde rayonnant de formes légères et d'apparitions consolatrices, que de provoquer le retour de cette existence qu'elle avait perdue de vue et qu'elle cherchait vainement dans les images tronquées du monde? Disons-le : la musique de Beethoven exprime moins que toute autre, nCxprimc même à aucun degré Ihumanilé de nos passions en ce qui peut s'y mêler de vulgaire, de local ou de puérilement attendri ; mais elle excelle à traduire l'humanité supérieure ou profonde, celle qui n'est pas toujours, mais qui tend toujours à être, et qui réussit à >"épanouir en elle avec sa naïveté, et sa candeur, et son calme rayonnement. Et si le cœur est un foyer moral intense capahle d'inspirer, en les déhordant, nos sentiments et nos idées, il nous sera permis de dire que cet art excm[)lairc, ((ul ne cesse d'exalter l'invisible énergie trop souvent ensevelie en nous, a su trouver, pour aller au cœur, le langage le plus naïf et le plus louchant, et a réussi à le parler sans les frivolités ou les fadaises qui le dénatu lenl d'ordinaire.
11 y a plu-;. Pendant que l'imagination mythique s'épure en puisant aux sources de la vie spirituelle, elle se rend capable de reconstituer le monde dans sa beauté essentielle.
l4 IMIlODUCïlON
quand elle s'avise de le contempler. Car maintenant, commenous dit Wagner, c'est seulement Tessence des choses qui,, grâce au mythe musical, parle à l'artiste. « Maintenant il comprend la foret, le ruisseau, la prairie, Téther bleu, les masses joyeuses, le couple amoureux, le chant des oiseaux, la fuite des nuages, le grondement de la tempête, la volupté d'un repos idéalement agité. Alors cette sérénité merveilleuse, devenue pour lui Tessence même de la musique, pénètre tout ce qu'il voit, tout ce qu'il imagine. Même la plainte, élément naturel de tout son, s'apaise en un sourire; le monde retrouve son innocence d'enfant. <( Avec moi vous serez aujourd'hui dans le Paradis. » Qui n'entendit cette parole du Sauveur à l'audition de la Pastorale ' ? »
Contrairement à ce que nous redoutions, la musique de Beethoven est la langue-mère du cœur, en ce qu'il a de noblesse et d'héroïsme naturel. Et comme le cœur souffre à sa manière et médite, cette musique sait aussi se voiler de tristesse et se faire méditative comme lui. Oh ! ce silence et ce sublime recueillement de l'Ame dans Beethoven. Prenez, à titre d'exemple, l'andante de la symphonie héroïque et surtout la sonate Appassionnala ; vous y verrez une douloureuse et ardente méditation, une étonnante concentration de nos forces morales accélérées. Prenez encore le quatuor en lit dièzc mineur. Le ravissement qui malgré tout s'en dégage, ne va [)as sans l'indication d'une tristesse résignée qui s'y mêle comme une pointe de regret et d'amertume : ex fonte leporum siirf/il ainari aliijiiid. Cette tristesse d'ailleurs est de nature bien spéciale ; elle ne ressemble en rien à celle que soulève la musique de