I. iM)i\ isioN l'iuMirn i; in i
Ivpc loules les fois que des circoiislanres favorables Ty invilenl. Dans la rêverie el clans le sommeil, dans Tincuhalion prolongée d'une idée dont les phases successives nous échappent, tout un travail se [)roduit, totalement extérieur à notre pensée réfléchie. S'il nous échappe, c'est sans doute qu'il est, comme nous le verrons plus tard, d'une nature hicn dilVércnle de la reprcsenlalion et par suite nidlenionl représentahle ; mais encore, c'est qu'il se produit dans l'absence de toute pensée explicite d'agir, de toute mesure (le l'elTort et de tout point de repère destiné à évaluer son parcours. C'est donc une conscience destituée de ses moyens ordinaires de construction et de connaissance, une conscience enfouie dans la subjectivité et l'afl'cclion pure, en tous points semblable à la mémoire quand elle se sépare du souvenir ou de la mesure du temps pour s'ériger en simple sentiment du passé, du déjà vu et du déjà senti, l ne telle mémoire, dépourvue des moyens mnémotechniques et des instruments de mesure objective que le souvenir implique, se confond avec une qualité de la conscience qui s'évanouit dans le passé, plutôt qu'elle ne se tend et ne se contracte vers la réalisation de l'avenir. Il en est de même de la conscience affective, lorsqu'elle a réussi à se séparer des formes [iratiques el logiques, à faire retour à la simplicité des émotions ou des pensées élémentaires. L'expérience positive de l'inconscient correspond donc en nous à cette abolition des formes de la relation ijonl notre conscience réfléchie était armée; elle marque, en retour, l'apparition de ce type affectif de conscience soumis à la loi de synthèse ou d'indivision primitive. L'inconscient est ainsi iinr ronscicncT à l'clul pur. une conscience d'où lu reju'ésentution s'est retirée.
11 suit de là (|uc l'inconscient est un c(Mnple\us (1(> peu-
ir)2 LES FORMES DE L INCONSCIENT
sées, lin enroulement d'états subjectifs qui ne sont pas suivis d'images mentales ou dont on n'aperçoit pas la représentation correspondante. Ces images, accessibles à la représentation, prolongent d'ordinaire nos états subjectifs^ mais n'entrent pas comme éléments nécessaires dans leur constitution. Un sentiment peut très bien vivre et se développer, se constituer pleinement, sans que l'image représentative s'v ajoute. Par une illusion extrêmement tenace, nous estimons cependant que la correspondance entre Télément subjectif et Télément représentatif est absolument nécessaire, et nous finissons par saisir la courbe et Tallure du sentiment à travers Timage consciente qu'il ne cesse de projeter comme une ombre sur l'écran éclairé de la réflexion. Nous estimons même qu'en dehors de son expression motrice ou intellectuelle, il n'est absolument rien et qu'il doit tout son être à ces déterminations. Nous oublions alors que celles-ci ne sont qu'un accessoire ; qu'elles trahissent tout au plus un travail d'adaptation intérieure et qu'elles se comportent vraiment comme des éléments déjà organisés, capables de se fortifier ou de se rajeunir par une poussée de sève, capables également de se dissoudre peu à [leu et de décliner. Il y a donc là. dissimulée dans des profondeurs où la représentation ne saurait atteindre, toute une condition végétative irréductible à rintellcctualité ; elle est caractérisée tantôt par des impressions vagues qui flottent à l'aventure, tantôt par des recompositions lentes et des déplacements de forces morales, tantôt enfin par des destructions brusques suivies des reconstructions instantanées. La conscience représentative ne saisit de tels phénomènes que sous leur aspect intellectuel, par où justement ils s'adaptent à elle. Mais cette sélection est aussi arbitraire que possible. Elle ne porte que sur des abstraits, non sur
l'indivisjon primitive I (j^i
<los réalités. De ces réalités, elle ne retient qu'une efligie superficielle, incapable d'en rendre le son. En un mot, elle prétend recomposer notre réalité mentale, non avec des états <(>n(^rets ou synthétiques saisis dans leur indivicfualité, mais à l'aide d'extraits arbitrairement pratiqués et patiemment retouchés.
Il ne liiul donc pas s'étonner de l'accord extrêmement [)récaire qui s'établit entre de tels extraits et le courant sensationnel d'où ils sont artificiellement tirés. Ils ne sauraient on aucun cas nous en fournir une idée complète, puisqu'ils correspondent simplement à ce qui en est plus directement assimilable par la pensée logique, ou encore à ce qui peut s'en distraire pour se prêter au travail de sélection pratiqué par nos centres perceptifs. Grâce à l'attraction qu'exercent < es centres sur la suite continue de nos impressions, grâce encore à la discrimination qu'ils y introduisent, nous voyons se produire autour du pôle pratique, rionc éclairé et conscient de la vie mentale, un groupement de tendances détournées parfois de leur cours, captées par cette volonté ile vivre qui les utilise à ses fins et les fait entrer dans son [)lan d'action. Ce système a vite fait d'accaparer notre attention et, partant, il se met en relief sur le fond de la conscience dont il se détache presque et qu'il dissimule bientôt à nos yeux. Ainsi se produit ce système d'un moi tout en lumière et en action, sorte de personnage intérieur <(ui doit sa figure, ses contours au morcellement que nous ne cessons de pratiquer dans le courant ininterrouqni do la vie psychique, aux projections que nous ne cessons d'y tirer du point de vue de nos facultés d'abstraction et d'ana- Ivse. Mais, pendant que se produit au sommet acciilentollement éclairé de la conscience représentée paruno pyramide cette condensation lumineuse des forces psychiques, il y a
B.V7AILLAS. l3
iq4 les formes de l'inconscient
un intérêt capital à suivre ce qui se passe sur le plan oppost.% soit à la base, soit dans le cône d'ombre quelle projette. Les mêmes états qui ont fourni des extraits à nos facultés pratiques se reforment ou plutôt n'ont cessé de se combiner, indifférents au travail d'adaptation que celles-ci tentaient d'y pratiquer; ils ont poursuivi tranquillement leur cours, en se pliant non aux conditions de la logique inflexible qui se déroule à la surface, mais aux lois de la logique affective qui se recueille dans les profondeurs. Ils se sont ainsi conformés aux lois essentielles de ce que nous avons déjà appelé le dynamisme de la sensibilité. elTectuant des synthèses, multipliant des groupements que la pensée claire n'eût ni prévus ni autorisés. Ils ont établi de la sorte entre des sentiments et des tendances élémentaires des relations et des compromis que la réflexion trouvera tout formés et parfaitement viables quand il lui arrivera de les rejoindre. Qu'on ne dise pas, d'ailleurs, que ces démarches s'enveloppent d'une obscurité impénétrable qui les rend inaccessibles à toute observation : le mode d'obscurité qu'on leur attribue et qu'en réalité elles ne comportent guère, tient surtout aux divergences qui les séparent des modalités conscientes ou représentées et qui rendent irréductible à la logique rationnelle le type d'organisation qui leur est propre. Comme elles se distribuent selon les lois du dynamisme et que ces lois à leur tour sont totalement étrangères au mécanisme de la représentation, nous tenons pour inintelligibles et absurdes les arrange uunls spontanés, les mutations, les conversions qui s'\ produisent sans autres règles que celles de la vie affective, sans autres procédés que ceux qui résultent de leurs affinités ou de leurs répulsions naturelles. L'obscurité que nous leur atliibnons alors tient apparemment à ce que nous nous-
L INDIVISION PIUMITIVK 1 fjO
acharnons l'i les saisir clii deliors, (rnn point de vue rationnel qui leur denneure étranger et d où nous ne saurions les découvrir sans leur faire violence. Elle maniloste, non leurs conditions essentielles, comme on se plait à le répéter, mais la faiblesse des moyens d'approche dont nous disposons à leur égard, ou encore Terreur de perspective qui nous les fait observer à contresens et comme à rebours. Cette obscurité atteste simplement, au lieu d'une impossibilité d'être ou d'être pensée, l'espèce de résistance sourde que ces données opposent à des procédés (Texpression qui, valables pour Tordre logique et mécanique, iTont [)lus de sens pour les productions spontanées de la vie. La loi de iormalion fjui leur convient, et que Ton peut toujours retrouver en elles, et la loi d'explication conceptuelle que notre logique nous en suggère sont donc hétérogènes ; nous érigeons hâtivement en obscurité et, sans doute aussi, en impossibilité d'être, ce qui n'était que la marque de cette hétérogénéité, l'indication légitime d'un type nouveau d'existence, d'un mode original de penser ou de sentir.
Mais supposons, pour fixer les idées, une altitude tout juilre. Puisque la conscience représentative éprouve une Irlle répugnance à pénétrer dans le processus fondamental do, la subjectivité et deTémolion. traitons ce dernier élément, inassimilable à sa forme, comme un résidu psychologique, et considérons-le en lui-même. Pour cela, replarons-nc^usau centre de la vie alVective et demandons à luie expérience directe de nous en révéler du dedans les procédés. 11 ne saurait être d'avanc(> question cTunil»'>s construites, ni d'une explication mécanique telle qu'une psychologie, rationnelle tendrait à nous en suggérer l'idée. Nous assistons
iq6 les formes de l'inconscient
au devenir pur qui ramène les formes d'une logique affective irréductible à la logique rationnelle, et qui nous révèle la loi, bien nouvelle pour nous, de la conversion et de la transmutation de nos états. Nous dresserons dans un instant le schéma explicatif qui pourrait indiquer le résultat de cette observation directe, mais nous tenons tout d'abord à restituer à ce voyage de découverte son caractère original. Car c'est bien, dans toute la force du terme, un voyage de découverte, que cette exploration qui nous amène à considérer la région affective comme complètement étrangère à la pensée logique, qui nous en fait accepter les manifestations les plus expressives, destinées à nous révéler sous une forme inusitée son mode d'action, et grâce à laquelle nous recueillons les messages de l'inconscient. Certes, nous n'ignorons pas que ces révélations, en allant à l'encontre du mécanisme de la conscience représentative, constituent d'abord pour cette dernière autant d'impossibilités et de mystères. Mais nous savons aussi qu'on peut s'adapter expérimentalement à elles et en dégager peu à peu le sens, à la manière dont le physiologiste s'applique à saisir un processus qui déconcerte son plan préconçu ou qui se refuse à entrer dans son système d'idées toute faites. Si dans ces manifestations que la vie des sentiments, le développement des tendances multiplient à l'envi devant nous, nous prenons l'habitude de voir non des symboles, mais des réalités constituées, valables par elles-mêmes, de véritables avertissements révélant d'une manière saisissante à la conscience représentative la poussée du dynamisme intérieur, nous comprendrons sans effort le système naturel qu'elles expriment et le plan de formation qu'elles réalisent. Dès lors, ce qui était tenu pour l'inconscient, mais qui n'était tel que par rincompélcncc et les limites de la
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représentation, se révèle comme une existence cunrrète, présente à nuus, capable de se diversifier dans nos différents états : il convient d'y voir le type d'organisation que tend à revêtir en chacun une conscience dynamique. Nous sommes ainsi bruscjuement ramonés de la face représentative de la conscience à sa face affective, du point où les délibérations se produisent à celui où les résolutions se prennent, du mécanisme intellectuel au dynamisme vital. Nous découvrons aussitôt et nous mesurons l'importance pour la vie, sinon pour la pensée, de cette somme considérable de nature qui est en nous, qui ne cesse de vivre, de se perpétuer et de se reformer selon les procédés de la vie universelle. Bref, nous comprenons que c'est par là que nous vivons et que nous sommes, tandis que la pensée logique correspond, du point de vue du dynamisme, à une véritable raréfaction ou dégradation de nos énergies. L'inconscient est, de la sorte, la suite continue d'attitudes que prend en chacun de nous le principe de la vie alïective. Son obscurité apparente tient à ce qu il répugne aux modalités de la logique rationnelle et à ce qu'il recherche de préférence l'enrichissement de l'action. Si la conscience claire, avec l'attribution au moi, est la représentation même, l'inconscient sera simplement de l'trrcprésenlé. C'est bien dans cette transition du plan affectif au plan (le la représentation qu'il convient de replacer l'expérience positive de l'inconscient. Une vérification immédiate en fait foi : l'inconscient n'est point pour nous l'inconnaissable ; il a son mode d'être et sa forme originale d'action. Il n'est pas davantage une réserve de forces où puise la pensée claire ; il a des caractéristiques et des déterminations positives qui lui donnent droit à l'existence et lui permettent de s'ériger en un iiersoniiiii^e intérieur aussi important
J g8 LES FORMES DE LINCONSCIENT
parfois que la personnalité consciente. Et ce personnage ^ait fort bien signifier ses ordres ou imposer ses volontés ; il s'introduit brusquement dans la suite concertée de nos idées. Nous avons noté ces ras ; nous y avons vu comme autant de messages adressés par la sensibilité pure à la représentation.
L'inconscient est-il déjà individualisé!' Ce principe potentiel qui est à l'origine du moi et qui forme, avons-nous vu, la singularité de son action est-il lui-même l'objet d'une organisation définie? Quand nous aurons indiqué le mécanisme de rindividuation', il nous sera facile de résoudre ce problème. Nous n'aurons qu'à montrer, en suivant une voie régressive, qu'il correspond justement à un élément primitif et brute de conscience, donné sous sa forme fruste, dans la suspension momentanée de ce mécanisme. Le problème général de l'apparition de Tinconscient — insoluble sous cette forme directe — se ramène ainsi à la question suivante : Comment joue et comment se réduit provisoirement le mécanisme de l'individuation!* Comment se produit et comment se rétrécit le champ de la conscience représentative.»*
Quand on aura montré les causes accidentelles ou adventices qui ex[)liquent le jeu intérieur de la représentation, on se sera préparé à comprendre la nature de la réalité subjective, avant que la représentation l'ait envahie ou dès qu'elle l'a désertée. Or, sans préjuger d'une solution très complexe,
I. Ci; prultlrmc est «liriTtcnii'iit abordé dans le doriiii^r cliiipitrc.
MORPiiOLOfiii': Di; 1, i>r:o\s(;ii;M i o(^
il csl permis de penser que celle conscience liuslo, conlniction mentale ou condensation de la vie en un foyer all'oclil, n'est pas un principe d'individunlion, ne se pailicularisc pas d'elle-même, bref ne varie guère avec l'expérience. Ses démarches élémentaires se produisent tranquillement, loin dos combinaisons instables de nos idées et du jeu indc-lininicnl varié de la réilexion. Elles se poursuivent d après quelques règles universelles. Elles se comportent, à l'image des groupements vitaux qui, selon l'expression de Claude Bernard, « répètent éternellement leur consigne », sans avoir égard à leur intérêt personnel. Ce sont des instincts, des volontés obscures reflétant l'impersonnalilé de la nature. Il sera d'ailleurs aisé de vérifier par le détail des faits cette vue anticipée, si l'on veut bien soumettre à l'examen les diverses formes d'inconscient, en dehors des deux catégories classiques et bien insuflisantes de l'inconscient statique et de l'inconscient dynamique. La première sorte d'inconscient recouvre un état relativement immobile de con>iervalion et de repos ; il ne se manifeste point par des réactions motrices, et il comprend tout ce qui est en non» connaissance latente et sensibilité organisée. L'inconscient dvnami(|ue est, au contraire, un foyer constant « d'activité, d'élaboration, d'incubation' ». Il s'accompagne parfois d'une impression secrète d'ardeiu-, (renlrain, de tiavail atlravant que Fcspril invtMitif connaît : le j>lus souvent aussi, il est suivi de malaise vague, dimpaliencc, d'un frémissement intellectuel capable de s'élever jusqu'à l'angoisse, en attendant l'apparition dans la pensée claire ilu résultat espéré. Cette forme de l'inconscient se retrouve chez les honunes qui pensent le plu>^. et (|ui no sont pas
I. \\\\)o\. ICssdi sur t'Iinaijiiuition crrnlricc. p. a83. (f Aloaii)
toujours « ceux qui ont le plus d'idées claires et conscientes, mais ceux qui disposent d'un riche fond d'élaboration inconsciente. Au contraire, les esprits superficiels ont un fond inconscient naturellement pauvre et -peu susceptible de développement: ils donnent immédiatement et rapidement tout ce qu'ils peuvent donner; ils n'ont pas de réserves. Inutile de leur concéder du temps pour réfléchir ou inventer : ils ne feront pas mieux, ils 'feront peut-être pis ))'. Convenons-en : une telle description, si elle introduit un commencement d'ordre dans les faits, ne nous suggère aucune solution précise du problème de l'inconscient. L'état de repos, que la première forme nous révèle, demande lui-même pour être compris l'existence d'une région neutre de la sensibilité, et il fait retour à une forme d équilibre mental que nous appellerons pour l'instant l'équilibre de l'indiflerence. L'inconscient statique se ramène ainsi plus profondément à une neutralité ou à un indilTérentismc de la conscience. L'inconscient dynamique exigera à son tour une réduction équivalente. Au lieu d'un équilibre d'indifférence, nous verrons s'accuser en lui un équilibre instable, une suite d'oscillations du niveau mental exprimées justement par ces alternatives d'excitation joyeuse cl d'élaboration pénible que nous venons de signaler. C'est le flux et le reflux de la vie avec son mouvement fécond, ses procédés originaux d'adaptation ou de recherche, son rythme puissant. On le voit : l'examen (de cette seconde forme de l'inconscient nous conduit à l'étude des forces cosmiques qui en sont la base; il nous entraîne à la considération d'une zone naturaliste incorporée à la vie con-
I. Cf. Carf enter, Mental Psyc'iolwjy. 15. ii. cli. i,S. ■i. Jlibot. Inc. c-f. p. >N',.
scienle et (jui est le lieu on se forment et se transforment les puissances suhconscientes. Ajoutons à rela la réalité d'un accroissement de forces, d'un enrichissement interne que rinconscient dynamique in)[)li(|ue toujours, et nous aurons ainsi le sentiment dune vie toute nouvelle, à peine accessible à la pensée raisonnante : une croissance interne de la force psychique se distribuant d'après des lois dynamiques et reproduisant, dans Tordre de la conscience naissante, la loi des combinaisons vitales.
L'analyse d'ailleurs en fait foi : le mode d'organisation particulier à chaque passion, à chaque sentiment, en les réalisant comme un monde fermé, impénétrable dans son évolution, incompressible dans son fond, constitue un inconscient relatif très fréquent. Cette existence psychique, ayant sa logique, la loi de son développement qui s'exécute comme une consigne, nous donne Timage achevée dune vie partielle, et pourtant se suffisant, qui se retranche en dehors de la conscience générale et qui ne portera que bien rarement la marque individuelle d'une attribution au moi. Chacune de ces vies est donc un sujet en lui-même; mais nul rapport fixe ne les rattache au sujet pensant et voulant. Chacune déploie sa destinée en dehors de lui ; c'est miracle si, par un prodige d'adresse ou d'habileté instinctive, elle finit quelquefois par le rejoindre ou s'y fondre. En tout cas, une telle évolution n'est pas dans la logique de ces systèmes, car elle se produit souvent à leur détriment. Ainsi, dans la mesure où les forces psychitjiies spéciales s'organisent en dehors de l' unité du « Je pense » et oii elles se refusent, par destination en (pielque sorte, à participer à la conscience stable ilu moi, elles forment la matière d'un inconscient relatif.
Nous retrouverions un autre inconscient relatif dans
20 2 LES l'OllMKS DE L INCONSCIENT
celui qu'implique la préparation des crises psychologiques et morales. Reconnaissons d'abord que notre conscience représentative, un peu lente à se mouvoir, ne voit dans ces sortes de mutations que les saillies et les extrémités, incapable de suivre les intermédiaires. Mais si Ton mesure le chemin parcouru, on s'aperçoit bien vite que l'importance du travail était tout autre qu'on n'était d'abord tenté de le croire. On est amené à admettre l'existence de véritables soulèvements intérieurs, comme dans certaines conversions, des déplacements et des tassements nouveaux des forces psychiques qui se reforment sur un autre point de la région consciente. Cette or<janisation nouvelle correspond à l'inconscient : c'est un essai, une réussite psychologirjue. Mais cette réussite est trop rapide ou trop instable pour fixer l'attention de la conscience dont elle ne dépasse pas le seuil. Parfois encore, elle est trop incohérente, pour grouper les forces intellectuelles nécessaires à sa compréhension ; elle vit en elle et pour elle ; elle ne parvient pas à « s'expliciter ». Parfois enfin, elle se maintient obstinément à l'écart ; elle n'arrive point à capter les facultés pratiques, à forcer la consigne qui lui donnerait accès dans le système constitué de la personnalité. Elle est alors semblable à ces rêves dont nous n'avons aucun souvenir parce qu'ils ont traversé une conscience indilTérente et qu'ils n'ont pu se rattacher à aucun signe verbal ou moteur destiné à les fixer au regard de la réflexion. Mais, pas plus que les rêves, de telles expériences ne sont complètement perdues pour nous ; car, dédaignées par la pensée analytique qui n'a |)U ou n'a su les admettre, elles ont été reprises par la vie qui en a bénéficié et qui s'en est trouvée parfois toute transformée. Cette action invisible, mais certaine, se manifeste d'ailleurs elRcacement : c'est une conversion rendue possible
MORPHOLOGIE DE LINCONSCIENT 2o3
par clic seule et qui Im révèle soudaineriicnl ; c'est une inutation morale, c'est une passion déchaînée, une période révolutionnaire installée en nous, qui prouvent son inter vention d'une manière directe et saisissante.
Un inconscient bien dillérent est celui qui résulte de la dissolution des synthèses psychologiques, soit qu'elles se ramènent à leur constitution élémentaire, soit que, par leur rencontre, leur opposition et leur choc, il se produise des forces hors d'usage, inutilisées, amorphes. Cet amorpliismc a est pas particulier à l'état naissant de la conscience : il s'attache aux produits de la dissolution psychologique, aux déchets de notre activité. D'après la théorie qui voudrait définir la société par l'entrecroisement des cercles sociaux ï^c heurtant, s'opposant ou coïncidant, il se produit toujours forcément un résidu comparable à la limaille de fer dans les travaux métallurgiques ou aux déposés dans les combinaisons de la chimie. Certaines formes du paupérisme et de la criminalité s'expliqueraient par là. Il en va de même dans le monde conscient. Là aussi, on retrouverait des cercles psychologiques, ayant leur mou vement d'ensemble et leur vie propre. Mais ces cercles, qui coïncident souvent en un miracle d'harmonie et d'équilibre, se dissocient parfois, s'opposent et s'entre-détruisenl. lien résulte d'incessantes déperditions qui mesurent le travail de désorganisation intérieure et qui sont comme le signe d'une usure psychique. La poussière mentale, résultant de réinieltement de synthèses données ou de la rencontre destructive de forces rivales, est encore di' l'inconscient, c'est-à-dire du potentiel psvcholojujue liheré, ou hors d'usittje. L'inconscient nous apparaît ainsi, à ciTlains égards, comme un ciVol tl»^ la déperdition et de la laligue dans le monde intérieur, llion ne se crée, tout sr
perd, a dit un moderne théoricien de la matière. Nous croyons pareillement, au sujet de la matière psychique, que son activité va s'alanguissant et se perdant au cours de la vie, qu'elle a, elle aussi, ses déposés inséparables de son usure même et que l'inconscient mesure, en même temps que ces repos ou ces défaillances, le nombre et la valeur de ses déperditions.
Le contenu de l'inconscient est donc formé par les différentes variétés de la force psychique avant qu'elle soit devenue un objet de contemplation ou de représentation. Il est cette force elle-même saisie dans ses principales tendances, et non dans ses manifestations. Cette conscience de la tendance est en effet difTicilement isolable, car la force mentale est toujours en rapport soit avec la volonté, soit avec des phénomènes moteurs fort compliqués, soit avec la conscience représentative ; de là une incroyable difficulté à la retrouver ou à la saisir en elle-même. Malgré nous, dès que ces courants dynamiques se dessinent vaguement, nous nous ingénions à les faire passer du plan affectif oîi ils se déroulent selon leurs lois propres, au plan de l'action motrice et de la pensée conceptuelle où ils se réalisent et s'expliquent. Nous ne les connaissons pas en euxmêmes, certes, car nous n'en suivons alors, sous prétexte d'explication, que l'image simplifiée ou même la parodie. Mais nous cédons à une tentation irrésistible qui est d'en donner une traduction universellement accessible et, surtout, de les exprimer dans la langue des phénomènes supérieurs. C'est ce qui nous arrive pour le rêve profond qui va sans doute se traduisant, s'explicitant par une série de rêves représentatifs et qui gagne en clarté, en intelligibilité immédiate à mesure qu'il traverse des couches plus pénétrées
de conscience, c'est-à-dire, à parler net, à mesure qu'il s'éloigne de son origine. Cet artifice, que nous avons dénoncé pour le rèvc, se répète en fait pour la plupart des phénomènes de la sensibilité afTectivc et pour les tendances. Mais il nous arrive souvent de n'être pas satisfait de l'expression adventice aussi péniblement obtenue ; nous avons le sentiment que la vie de nos tendances se déroule, en dehors de leur idéation superficielle, au sein des répugnances ou des impulsions instinctives, dans le jeu spontané des puissances de la sensibilité qui se composent et s'équilibrent. Le sentiment vague et flottant <le leur devenir — d'autant moins conscient qu'il recourt à des notations plus émotionnelles, c'est-à-dire plus étrangères à la représentation — nous apparaît, malgré ces lacunes, comme plus exact que l'espèce de traduction algébrique oi'i nous cherchions, bien vainement d'ailleurs, son équivalent. Nous ne nous adressons plus à une conscience objectivée, en quelque sorte, qui nous raconte du dehors leur histoire et qui nous en donne l'exégèse, le commentaire intellectuel ; nous ne recourons plus à ce traducteur subtil de la subjectivité et de l'émotion. Nous vovons, nous sentons en ces dernières des forces qui s'organisent ou déclinent, qui ont leur pression, leur relâchement, leur détente. El chacune de ces forces spirituelles, au lieu de nous raconter son histoire, nous parle simplement sa propre langue, son idiome original. Nous la saisissons, en tant que poussée initiale, dans son pouvoir d'organisation ou de destruction. Nous voyons la direction où elle s'oriente, Vélan irraisonne tpii l'y emporte. C'est un monde mouvant et actif cpii nous parle directement, (jui se révèle à nous par ses attitudes et son rythme, son exaltation ou sa dépression, par son aptitude à produire ou par
2o6 LES FORMES DE l'iXCONSCIENT
de soudaines défaillances. C'est donc, au lieu de la désignation littéraire des sentiments, une véritable « dynamique » de la sensibilité que nous retrouvons. Nous ne sommes plus en présence de concepts de la connaissance commune ou de relations logiques d'idées, mais de sentiments en mouvement. Nous nous mouvons parmi les inflexions et les articulations de la vie émotionnelle. Il ne s'agit plus de nuances accessibles à l'analyse, de passions auxquelles l'entendement s'applique comme à autant d'objets de contemplation, mais d'élans, de pressions et de détentes des forces psychiques, ^oilà le dynamisme aiTectif, saisi dans sa forme primitive et fruste; voilà le contenu de l'inconscient.
L'apparition de ce sentiment très particulier d'inconscient, cjuand il ne se ramène plus à la sensation d'inertie ou d'indiilérence psychologique, s'explique en grande partie par la vie naturelle des sentiments. Si on considère ces derniers, non dans leur épanouissement terminal, mais dans leur tendance originelle, dans la spontanéité qu'ils enveloppent, ils se ramènent à une disposition dynamique, à un besoin nu, sans application directe et sans circonstances explicatives. Le désir n'est alors que la forme consciente de l'inquiétude physique. Le plaisir n'est encore qu'un appétit aspirant à n'importe quelle jouissance. L'aversion ou la peur n'est qu'une appréhension vague, un retrait de l'activité qui se refuse et se défie. Sans doute, ces émotions naissantes peuvent s'accompagner de mouvements à peine ébauchés, de prévisions d'images indécises ; et, pour virtuelles qu'elles soient, on peut en trouver des signes visibles ne futce que dans le travail intérieur qui les suit, et qui se