L INCONSCIENT, PHÉNOMÈNE DE HÉCKESSION
inarquc [);ir des elfets lents cl réels. Mais de ( cite s[)oiifa fiéllé intcirif, qui ne demande qu'à s'exercer el qui attend de la première excitation venue une orientation définitive, nous n'avons aucune conscience formelle. La réflexion ne sait en ell'et où se prendre : elle n'a pas de points de repère qui lui permettent de retracer la courbe de ce sentiment ou d'en mesurer le trajet ; et surtout elle est incapable d'assigner à cette tendance syntbétique les équivalents atTectifs et imaginatifs qui lui serviraient à l'évaluer. Elle doit s'en tenir à une vue confuse de ces possibilités psycbologiques sans nulle construction explicative. Une telle expélience équivaut donc pour elle à l'inconscient. Et de là, la loi suivante que les cas précédents ont vérifiée : Toute émotion parait manjaer un retour à l' indifférence psycholo- ;/ifjue, (juaml elle se ranù'ne soit au potentiel psychif/ue, soit au dynamisme affectif fondamental.
Mais il est permis de relever dans la vie des sentiments une particularité beaucoup plus importante qui justUie l'impression d'inconscient en la rendant nécessaire. Cette |)articularité doit être cbercbée dans la rontre-évolution ou dans l'évolution partielle de certains sentiments qui ne rè- (jlent pas toujours leur marche sur le développement de la rie nor/»a/c'. Ils constituent ainsi des systèmes inassimilables, irréductibles à la conscience actuelle à laquelle ils ne sauraient plus s'ajuster. Faute d'adaptation aux phénomènes supérieurs de l'activité, faute il'une intéjrration à la vie de l'esprit, ces systèmes émotionnels se disposent en ensembles autonomes, se soutenant par leur propre équilibre, et se it'alisant à part. Ce ne sont pas des parasites, ce ne sont |)as mm plus des produits de l'automatisme mental. Ce >-i>nl [)lul/it des organisations conq)lètcs et indépendantes ([ui n'ont pas réussi à s'ajuster au système normal de nos
états ni à se l'asservir, et qui vont leur train, malgré les résistances qu'ils rencontrent dans le milieu conscient où ils baignent. Certaines étrangetés des passions, les bizarreries de Tamour, les formes insolites du caractère tiennent à cette disposition. Les systèmes affectifs restent souvent stationnaires ; il leur arrive de conserver le charme et Tingénuité de l'enfance, alors que l'esprit se dessèche et que la sève imaginative se tarit. Le sentiment religieux, qui atteste sur certains points une extrême jeunesse de l'àme, les expériences esthétiques qui s'accompagnent d'une impression d'effusion et de rajeunissement, l'amour qui peut provoquer dans la maturité un retour à la puérilité, sont autant d'exemples de ces sortes dévolutions incomplètes. Ce sont des sentiments qui se sont noués à un moment lointain de notre vie, soit que l'éclat d'un plaisir très nouveau pour nous les ait alors fixés, soit que la sève qui circulait en eux ait trouvé là son épanouissement, soit enfin qu'à l'image de la vie physique, cette partie de l'àme qu'ils révèlent, et qui est toute proche de la matérialité, se plaise à répéter éternellement les mêmes formules. Ainsi il n'est point rare que l'instabilité mentale, la curiosité inquiète et les vagues désirs qui signalent l'apparition de la puberté donnent lieu à un état persistant où les attachements du coeur conservent, en dépit des ans, leur caractère franchement puéril. Ces attachements résistent alors à toute critique et à toute retouche; le ridicule même n'en a point raison. Ils ignorent les formes de la pensée. Ils se jouent delà durée. Ils n'évoluent pas. Ils sont. — D'autres sentiments suivent une marche régressive qui les ramène à leur origine : tels sont certains attendrissements passagers, certaines effusions subites, des élans imaginalifs, des croyances persistantes qui entretiennent dans notre sensibilité fatiguée
L INCONSCIENT, PHENOMENE DE REGRESSION l>Of)
des coins de jeunesse et de fraîcheur. Les confessions de Housseau, les rêveries de Loti marquent fort hicn «ette -urvivanoe de la période naïve, ce retour à un état exclusivement aflectif, sans alliage avec la pensée pratique ou conceptuelle qui nous sollicite ordinairement. Enfin, des formes beaucoup plus insolites de la vie passionnelle s'expliquent par la même loi. Faute de sélection, certains sentiments, comme Tamilié, Faversion, ont manqué d'un entraînement et d'une utilisation qui les auraient organisés en les appliquant à des fins pratiques. Détournés de leur objet, ils ont vécu par eux-mêmes d'une vie souvent limlaisiste. Leur liberté illimitée, l'absence de pondération intérieure ont (ail d'eux des formes excentriques ou anormales de la sensibilité. Mais, comme la veine inventive est ici très restreint»' et que la sensibilité dans son usage pratique fait peu d'a[)pcl à l'imagination, ces formes poursuivent ou recommencent sans fin leur évolution, qui est fragmentée et partielle puisqu'elle ne [)arlicipe plus à l'évolution totale de l'esprit. Il nous arrive alors de noter dans une même personne des données contradictoires, des actes qui sont des anachronisnies, et oij la volonté acfuellen'a aucune part. La vérité est que de tels états, renfermant simplement de la matière alîeclive, ont manqué de localisation et ne se sont point fixés, parce que nous n'avons pas su les insérera temps dans un schéma moteur ou intellectuel. Réduits à eux-mêmes, sans autre loi que leur caprice et sans autre limite que la fécondité d'ordinaire très réduite de la zone aircclive. ils ont donné lieu aux formesaltéréesoudéviécs de l'amour, aux maladies du sentiment religieux. Ce ne sont là que des sentiments insuffisamment localisés et qui se créent au hasard leurs conditions d'existence ; ce sont des rêves que nous linissons par vivre et qui bientôt nous obsèdent, des mythes réalisés.
liA/.AIl.l\S. I I
>Jous avons élucidé la notion de potentiel psychologique^ en V voyant le point d'application du sentiment d'inconcient, ou plutôt nous Tavons réduite à ses deux éléments conslitutils. Elle comporte d'abord, pour chaque groupe de sentiments déterminés, un ensemble de virtualités, de tendances afTeclivesqui ne se sont pas encore rattachées à des symboles fixes dans l'organisme ou à des schémas intcllectuels. Elle correspond alors à des états dynamiques de la sensibilité difiiciles à saisir faute d'une construction régulière qui les représente à la conscience. ^lais ce que nous avons surtout signalé comme nouvel élément composant réside dans cette production indclcrmincc d^élats alfcciifs. vagues, diffus, purement intà'ieurs (pii, insuffisamment localisés, se tournent en expérience imaginative et se convertissent en mythes. Nous insisterons plus tard sur ce point ; nous verrons comment rinconscient correspond à une période « mythologique » de la vie de l'esprit, comment cette période est soumise à la loi de la métamorphosé et de la transmutation des phénomènes composants, combien enfin elle a du mythe les traits dominants, l'absence de critique, la crédulité momentanée, la disposition fuyante, la réalisation immédiate produite sanscontnMe et sans le moindre esprit d'examen. Cette conscience mythique, se déroulant parmi des sentiments sans forme et des états sans contour, dupe de ces productions, <( diffluentc », comme dirait M. Ribot, et évanescente, se retranche dans un ordre à part, sans rapport avec les formalités précises d'une conscience représentative. Elle ne connaît pas les tentatives d'entraînement progressif, véritables exercices spirituels qui ont fait la force et la clarté supérieure de cette nouvelle conscience. Aussi végète-t-elle plutôt qu'elle ne vit, et poursuit-elle un rêve sans fin. Les matériaux qu'elle roule dans son cours.
LETAT NAISSAM DE LA CONSCIENCE 211
|)Iulùt qu'elle ne les combine libreinciil, ne sont souvent (|ue des êtres en promesse ou en reflet, des abstractions vivifiées, des fantômes sans consistance et sans lendemain. Il semble que cette pbase primitive ne soit qu'une forme inférieure duc aux plus basardeux procédés de l'analogie et n'ayant, comme le rêve ou le mythe, qu'une structure imaginative. Aussi, quand nous sommes parvenus à un degré supérieur du développement sj)iritucl, nous est-il singulièrement dillicile de revenir à un état mental aussi primitif. Notre conscience représentative a une structure intellectuelle qui la pose en antagonisme avec cette conscience rudimentaire. Son pouvoir d'abstraire et de généraliser l'oppose nettement aux naïves évocations de la conscience naissante. L'une élève des systèmes logiques d'idées alors que l'autre, à la manière de l'humanité primitive, peuple notre monde intérieur d'êtres animés. L'une pense, l'autre vit un conte de fée. A ce point de l'évolution de l'esprit, une séparation devait donc se faire entre ces deux formes de conscience qui avaient un moment vécu ensemble. La conscience intellectuelle, débarrassée de ces manifestations symboliques, en possession de ses moyens d'expression, devait se développer et s'affirmer de plus en plus dans l'humanité pensante. Pendant ce temps, la conscience affective, abandonnée à elle-même, sansconinmnication avec le type intellectuel qui tend à la supplanter, ne cesse de se réduire. l"]lle se fait de plus en plus spéciale et inassimilable. Bientôt elle n'est plus qu'une forme cicinte luirlicipdiil à peine, fiour la raison (uhilte, du.v formes de h pensi'e et de taetion, /es seules (jul compteront désormais. Elle n'a plus de communication avec la vie supérieure de l'esprit ; elle se résout, et s'abolit pralicpicmcnt. ICllo tlevient ainsi véintablemcnl une conscience végétative, exli-rieure a
toute modalité de la pensée, n'ayant d'inmiain que le nom. Cette conscience, atténuée et éclipsée par le rayonnement de la conscience intellectuelle, tend à se rejeter de plus en plus dans l'ombre et l'oubli. Elle va se perdant dans la région de l'animalité et de la nature que nous croyions avoir définitivement désertée. Elle n'est plus qu'une apparence précaire et réduite, un souvenir d'elle-même. C'est une consciencelimite, c'est rinconscient.
Dans ce qui précède, nous avons fait mieux que de retrouver l'emplacement de l'insconscient et de mesurer son champ d'évolution; nous avons signalé le jeu d'optique intérieure qui le suscite et qui, d'une réalité psychologique incontestable et vraiment donnée, tend à l'aire une expérience illusoire. Ce phénomène de dégradation est du à un effet de contraste grâce auquel la conscience représentative ne cesse d'être avivée ou intensifiée, tandis que la conscience initiale et profonde, celle pourtant qui portait en ellel'esporr d'un monde naissant, est déplus en plus refoulée et se reforme au delà du champ de la représentation. C'est un aspect qui cache l'autre. Plus le premier se met en lumière, plus le second s'atténue et tend à l'effacement. Pourtant ce ne sont pas toujours les états les plus importants ni les plus intéressants qui se disposent au premier plan de la conscience. Ce sont uniquement ceux qui ont des rapports assignables avec la pensée analytique ; ils doivent à cette particularité de se mettre en relief et d'accaparer notre mobile attention. Ils deviennent objet de perception persistante ; ils nous semblent participer à la vie de la personne, s'ils ont réussi à s'embrigader dans des schémas psycho-moteurs qui, en leur assurant des relations fixes avec des fonctions permanentes
l'état naissant de la conscience 2|3
de l'esprit, leur constituent une sorte d'objc(ti\itr. Mais celte espèce d'élection dont ils sont l'objet n'est pas [)our eiix un privilège. A ce contact avec les cadres delà représentation, ils se relâchent et se distendent; ils perdent souvent leurs qualités dynamiques. Sans doute, ils {'nul pailic désormais d'un système intellectuel, mais cette [)articipation leur coule l'originalité qui faisaitde chacund'eux, auparavant, desorganisations délicates et complètes. Inversement, la métamorphose régressive qui happe de caducité les éléments de la conscience alTective ne se produit pas toujours avec la même rigueur. Ces derniers qui, suivant nous, évoluent dans une région psychologique distincte, indillcrcnls au temps et aux changements survenus, reparaissent à la première occasion. Non seulement ils vivent et ils se déroulent sous forme de circulation sourde d'états et d'après la loi d'une continuité indestructible, mais encore ils se reforment avec une incroyable promptitude. Ils font parfois irruption dans le champ de la représentation qui les conqjrimait de tout son poids. Ils la boideversent alors comme des forces redoutables. Nous sentons à ce moment que la pensée nous avait fait oublier la vie et que nous étions injtisles pour la partie la plus riche el la plus mystérieuse de nous-mêmes. Sans doute, au point de vue de l'action utile, cette enfance prolongée de la conscience constitue une anomalie, et la pensée n'aime guère à en convenir dans ses instants de maturité. Mais le rêve, la sensualité, les sentiments esthétiques el religieux l'empêchent de s'abolir en nous ou de se résoudre en mécanisme. Aussi cette forme exceptionnelle el comme animale survit-elle au moment qui lui avait donné naissance, témoignage vivant d'une période disparue. Elle atteste celle condition, voisine de notre origine, où la conscience exprimait dans ses combinaisons imaginalives ou
2l4 LES FORMES DE L INCONSCIENT
affectives rètat dynamique fondamental, sans mélange d'inlellectualité, l'exaltation de rame. Telle quelle, et malgré sa redoutable originalité, elle constitue des réserves invisibles où puiseront la pensée et la pratique, sorte de génie de l'action qui se poursuit sans déperdition et qui donne de son abondance, comme la nature, sans se lasser.
ciiÂprrnK m
ij; 1)^ N wiisMi; i\(;(jns(:ii:nt
Il importe avant tout de fixer le sens de ce dynamisme auquel nous venons de réduire les formes diverses de la vie inconsciente. On ne saurait s'en faire une idée exacte si, cédant à une tentation presque irrésistible, on cherchait à réaliser dans cet ordre, sous une forme grossière ou atténuée, les dispositions symétriques que l'analyse découvre dans l'ordre conscient. C'est pour avoir tenté celte réalisation des formes supérieures dans les formes inférieures de la vie affective, c'est pour en avoir poursuivi jusque dans ces dernières le dessin à demi effacé, fjue la psychologie de l'inconscient a été incapable de déterminer son objet. Car elle se trouvait à chaque instant en présence de celte dilliculté qu'elle avait elle-même suscitée : > il existe lui [)arallélisme de formes entre la conscience normale et la consciente atténuée et embryonnaire, ou I inconscient, au point que lune ap[)araisse comme le décalque de l'autre, conmient comprendre que les circonscriptions mentales, classées et distinguées par la première, aient leur correspondance dans la seconde, et comment admettre la réalité de senlimtMih exislant à titre iKélats
2l6 LE DYNAMISME INCONSCIENT
psychologiques, sans èlre accompagnés de conscience? Or,, ces difficultés se dissipent si l'on veut bien poser autrement le problème qui nous a conduits au milieu d'elles. Il peut se faire que les déterminations psychologiques appliquées aux deux domaines ne soient pas univoques, qu'il y ait hétérogénéité entre ces règnes conscients et qu'ils subsistent côte à côte sans avoir la mission, qu'on leur attribue artificiellement, de se renvoyer leurs produits pour en faire, ici, l'objet d'une élaboration intellectuelle, et là la matière d'une organisation émotionnelle. En un mot, la zone inconsciente n'est pas simplement une imitation ou une préparation des formes supérieures de la conscience : elle a sa vie et ses lois propres, son terme indépendant en lui-même du terme que poursuit la conscience réfléchie. C'est dans cette existence en partie double que nous devons maintenant entrer.
Une première remarque facilitera la restitution que nous poursuivons. On peut soutenir, en effet, que les données constitutives de la conscience affective, composant le fond même de l'existence individuelle, correspondent à la vie végétative; qu'elles se développent par poussées et par germination, selon les lois d'un naturalisme psychologique. Il faut par suite se garder de commettre l'erreur reprochée aux conceptions anthropomorphiqueè de la psychologie, à savoir de donner une importance excessive à la conscience. Si nous pénétrons dans cette végétation sourde de sentiments et de pensées, nous ne devons pas nous attendre à y percevoir, au nom d'une finalité puérile, l'indication des formes supérieures ou la reproduction atténuée, mais reconnaissable, des modalités de l'elïort, du vouloir et de la réflexion. On commettrait nn contresens à peu [)rès semblable à celui (\m nous porterait à
LA ZO>E NATURALISTE DE LA CONSCIENCE 2l~
démêler dans le règne végélal la reproduction symbolique du règne animal, et dans la phase infantile do l'activité les traits moraux — le plus souvent inattendus ou imprévisibles — qui caractérisent la maturiti- intellectuelle. Le propre de l'ordre alTeclir est donc de constituer, comme chaque règne de la nature, une fin en soi. Exprimé par les impulsions et les besoins, traduit par les réalités physiques du plaisir et de la peine, donné tout entier dans le rythme de l'exaltation et de la dépression, il correspond à une matérialité immédiatement sentie, à une animalité qui se déroule dans Tordre des instincts ou des impressions élémentaires, et qui no connaît rien autre. Cette disposition s'accuse même dans Tordre des tendances constitutives : celles-ci se comportent exactement comme si elles avaient une vie propre, existant pour soi, souvent aux dépens de la sensibilité dont elles font partie, mais qu'elles envahissent et étouflent de leur végétation luxuriante. — Nous sommes donc insensiblement conduits à distinguer entre le développement historique ou la mise en scène d'un sentiment et sa constitution profonde. A ce dernier point de vue, qui seul nous intéressera pour Tinslant, le sentiment présente à Télat de confusion primitive des données qui seront dissociées par la suite. Il constitue une expérience indécomposable, globale, un bloc psychologique, pourrait-on dire, où leséléments constitutifs sont quelquefois donnés sous forme de simultanéité contradictoire, d'une tout autre nature que les expressions discontinues où il se déroule quand il se transpose dans la zone réfléchie de la conscience. Car, dans cette transposition, ce qu'un toi élal renfermait dallectivité pure se prête à une traduction subtiltMjui exécute une version ingénieuse souvent éloignée de Tidiouie primitif. Mais quest en lui même, par
delà ces arlificcs d'adaptalion, ce sentiment pur qui se prête si complaisamnient à l'interprétation et qui en dirige parfois les essais convergents ? Quel est le thème dont il nous est donné de suivre dans les centres volontaires et réfléchis la curieuse mise en œuvre? C'est un état dynamique, indiflerent en soi à ces accommodements ultérieurs ou à ces transformations surajoutées, un courant de notre activité uniformément poursuivi en dehors de toute circonscription psychologique, sans égard à elle. Nous sommes en présence d'une attitude de la conscience correspondant, dans le cas de la surprise, à une inquiétude organique suivie d'un inexplicable malaise ; dans les phénomènes d'attente, à une espérance déçue ou à une interrogation muette ; dans l'amour de la gloire, dans le courage, dans la grandeur d'àme à une attitude assurée et conquérante confondue avec le mouvement expansif de notre activité, parfois même avec une sorte de mégalomanie physique. Le déroulement ou l'histoire des sentiments dans la conscience claire durent tant que ces inflexions de l'activité se poursuivent ; ils en sont la répercussion et quelquefois la parodie. Mais ces directions primordiales de notre activité constituent malgré leur forme simplifiée les thèmes fondamentaux soumis à Tamplilicalion de la conscience, les sources plus ou moins vite, épuisées où s'alimente le commentaire intellectuel. Une qualité dynamique de nos états caractérisée par le relâchement ou la tension de l'activité, voilà la disposition foncière, assurément d'une tout autre nature que son expression ou son épanouissement conscient, que l'analyse découvre à l'extrême origine de la conscience et de ses variations.
C'est celte qualité d'àme, identique souvent sous des expressions dilTérentes, dont témoignent des sentiments
LA ZONK NVTUF\ALISTi: DF, LA CONSCIENCE 2 l Ç)
nomiiialeiiifiil «lisliiicts. Cerlaiti lyrismo musical cl certaine exallaliori reli^neuse relèveiil le plus souvent de la mémo intensité morale. On peut prétendre plus. Il existe une véritable ainjiliiho/oi/ii' de la sensibilité qui en rend Tusa^^e étranger auv buts extérieurs et (pii lui [)ermet de donner indilTéremmenl plusieurs sons, pourvu qu'elle accuse le même degré de tension. Il n'est point rare de voir sortir du même étal aficdil des dispositions contraires qui se remplacent sans le mointire embarras, ou môme qui coexistent sans souci des contradictions. La qualité d'àme excessive et violente qui ins[)irait la conduite de Condéou les égarements de la Princesse Palatine é'tail vraiseud)lal)lement Ta même qui plus lard devait s'exprimer dans Tardeur de leur renoncement et la fougue de leur amour transformé. Dans les deux conditions, c'était, en dépit de la diversité apparente, cette disposition au grand, cette iufpiiétude de Tàme à l'étroit dans ses bornes, (|u'aimait Bosquet. Traduisons ce fait dans le langage de notre psycliologie : c'était toujours le même état dynamique, la même exaltation de lame. Louise de la Vallière avait la môme capacité d'aimer dans le « siècle » et au (".armcl : la délicatesse du cœur persistait dans les fortunes les plus diverses. Au contraire, voit-on MadamedeMontcspan prenant le voile ? — Cette disposition de nos états intérieurs, en les ramassant tout d'abonl dans un même mode spécifique de tension ou dénergie, explique qu'ils se substituent si faiiiement les uns auv autres. Ce n'est certes pas qu'ils se conloudent dans loin- lond. Cbarun d'eux est distinct et déjà individualisé; il décrit une traînée lumineuse dans la conscience; il a son ryllune, son attitiide <|ui lui iloiinc naissance, son degré \ariabl(> de tension. -Mais c'est la morpbologie qui, d'iMclinaire, est pauvre et réduite. La [)énurie inventive des sentiments «-il <mi r.qipoii
direct de leur promptitude active. Ils agissent, ils ne s'expriment pas. S'ils sont incommunicables, ce n'est pas vraiment richesse du fond, c'est plutôt sécheresse et nombre réduit des formes expressives dont ils disposent. On a rarement songé à cette particularité ; elle nous donne pourtant la clé du monde inconscient. Elle accuse l'indilTérence foncière de la plupart des émotions vis-à-vis de leur traduction intellectuelle, la gaucherie de l'intelligence vis-à-vis de ces prodigalités, de ces apparitions déconcertantes de la vie. Elle met la faiblesse de la littérature des sentiments sur le compte de cette morphologie réduite et mesquine. Elle nous falf comprendre aussi que les sentiments les plus vifs et les plus frais recourent volontiers à de pitoyables moyens d'expression. C'est que tout leur est bon, pourvu qu'ils vibrent, pourvu qu'ils se saisissent dans l'éclatdu plaisir ou dans la force de l'élan originel qui les fit être. Ils sont d'une incurable subjectivité. Ces expressions ne sont pour eux que des symboles ; ceux-ci disparaissent à leur tour fondus dans l'ardeur ou la qualité de la vie qui circule en eux. Et cela se comprend sans peine. Que leur importe le charme des formes expressives, la variété ou l'agrément des constructions symboliques, les raffinements artistiques de la mise en œuvre? Pour eux qui se sentent vivre et qui se plaisent à vibrer, qui sont tout entiers dans cette expérience^ ce sont là des préoccupations étrangères à leur objet immédiat. Aussi voit-on les j)lus ardents d'entre eux redire indéfiniment les mêmes paroles ou se complaire, quand ils veulent se propager, dans le même mouvement. Mais cette formule consacrée, ce rythme convenu sont, malgré leur naïveté, si expressifs et si touchants que nous sommes profondément renuiés quand il nous arrive de les entendre, et qu'il sudit de cet appel émouvant pour que nos puissan-