I. Gocllic, cilt"' par ll.ilVilin
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sont tenues par notre pensée représentatives pour de pures fictions. C'est qu'il leur manque de se rattacher à un point de repère fixe dans notre organisme. D'autre part, à l'image de certains rêves qui changent la disposition de notre humeur sans que nous nous en apercevions, elles ne s'appuient pas sur des impressions motrices précises, ni sur des données logiques ayant une place marquée ou un retour périodique dans la représentation. Elles ont l'air de flotter, vouées à la dissémination et à Touhli. Mais, si elles ont omis de forcer le seuil de la conscience et de commander à nos représentations, elles se manifestent par la formation de systèmes dynamiques apparaissant parfois tout d'un coup et abolissant lequilibre conventionnel de la personnalité. Nous sentons bien alors que des influences antagonistes se partageaient notre être et que nous hésitions sur le sens de notre existence vraie, jusqu'au jour oii une épreuve décisive, en mettant fin à nos incertitudes, nous a révélés à nousmêmes. — D'ailleurs ce moi, qui aura le dernier mot, n'est pas toujours le terme naturel auquel aspirait une conscience dynamique. Il n'est pas toujours fissuc logique d'un développement continu. Nous ne le voyons pas se dessiner sans un étonnement mêlé d'efl"roi. La conscience longtemps travaillée laisse souvent deviner des influences inaperçues qui la minaient en sous-main. C'est alors un moi qui surgit tout composé, qui bouleverse l'ordonnance intérieure de la vie, un système affectif qui apparaît dans la destruction d'un système intellectuel ou moral. Une conscience qui se défait nous laisse percevoir une conscience sourde qui travaillait avec la ténacité de la vie et qui profite de la rupture des états représentatifs pour se faire jour tout d un coup.
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Dans les transformations morales que nous présente la |)rinccsse Palatine, célébrée par Bossuet, nous retrouvons celte loi d'un développement alTeclif, faisant le fond de la \\c mystique. On connaît les circonstances de sa conversion décrites par elle-même. Parmi ces circonstances, une surtout importe à notre étude des phénomènes subconscients : c'est rimportance do rêves qui, venus de la vie subliminale dont ils étaient les messages, ont par deux fois dirigé les sentiments à Télat de veille, en déterminant un nouvel arrangement et comme un équilibre plus stable de la personnalité. Ces rêves si bien constiuils e\[)rimaienl un état dcxaltation et de tension intérieures. Ils intervenaient en pleine crise affective, en tous points semblables aux suggestions continues qui haiilenl la personnalité seconde, dans les cas de dédoublement successif. Seulement, ils débordaient cette condition et ils rayonnaient, bien au delà de leur champ restreint d'action, sur toute la vie. « Il se répandit dans mon cœur une certaine joie si douce et une loi si sensible, qu'il est impossible de lexprimer. Je m'éveillai là-dessus et me trouvai dans le même état oi'i je mélaisvue dans mon songe; je sentis un changement si grand en moi que cela ne se peut imaginer '. » L'expérience du rêve ne reste pas ici confinée en elle-même ; elle s'étend et rayonne. Toute l'activité en est aussitôt rehaussée. « Je me levai avec précipitation. Mes actions étaient mêlées dune ji)ie et d'une vivacité extraordinaire. » Du même coup, des phénomènes d'elTusion et de détente se produisent comme si l'écorco de
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ràmc,qui la maintenait à rétroit, se brise, libérant des forces invisibles. « Je trouvai que cela me touchait jusqu'à répandre des larmes; et cette tendresse-là me prenait souvent dans toutes les lectures que je pouvais faire. » Enfin le sentiment de présence, caractéristique de toute expérience mystique, apparaît. « Il me semblait sentir la présence réelle de iSotre-Seigneur, à peu près comme Ton sent les choses visibles et dont Ton ne peut douter. Et celte foi tendre et sensible me dura plus de quatre ou cinq mois. »
Cette période confiante est loin d'être définitive : comme chez tous les mystiques, elle est suivie d'alternatives de crainte et d'espoir, de déchirements intérieurs. Interprétons ces termes. Le nouvel équilibre mental qui est en train de se produire, manque encore de stabilité ; la vie qui s'ébauche ne s'est pas encore ajustée à ses conditions d'existence spirituelles : c'est le moment de l'incertitude et des tâtonnements,. des orages de l'esprit. « Il est impossible d'imaginer les étranges peines de mon esprit, à moins de les avoir éprouvées. Je regardais cet état comme l'elîet de la justice de Dieu et j'attendais l'arrêt de ma condamnation ». L'amour menacé et l'union avec Dieu compromise, voilà le second moment de ce roman mystique qui semble devoir épuiser toutes les formes et toutes les alternatives de la vie des sentiments. Mais, par un phénomène de coïncidence particulière à la logique affective, cet état pénible évoque un état agréable qui se mêle à lui et peu à peu le recouvre, comme si l'état de joie et de confiance devait entraîner dans son mouvement d'expansion tous les éléments de crainte. « Je sentais tendrement ce déplaisir, et je le sentais même, à ce que je crois, entièrement détaché de la crainte et de la frayeur des autres peines de l'enfer, et que je n'avais nul droit de me plaindre: mais qu'enfin je no
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verrais jamais Dieu cl que je serais élernelicnieiil haïe de lui. Et ce scnliment Icntlre, mêlé de larmes et de frayeur de l'étal où j'étais, augmentait fort mon mal. » Ces allernatives, de délices et de terreur propres à un amour nais sanl, font place à une dernière condition t»ù les [)uissances émotionnelles s'adaptent au nouveau type de vie mvslicpie et se disposent en un système qui a trouvé son équilibre définitif. Mais ce n'est pas sans une syncope encore et sans un second rêve, tout de circonstance, qui représente sans aucun doute possible l'intervention d'un dynamisme alfectir auquel le système des idées et des actes ordinaires vient se soumettre docilement. « En ce moment, je mi-vcillai, €t l'application de ce songe se fit en un moment dans mon àme... Cette pensée qui me vint fortement et nettement dans l'esprit, fit une telle impression sur moi que je demeurai dans une joie et un calme qu'on ne peut exprimer; et je me trouvai dans une es[)érance aussi ferme et aussi tranquille que si j'eusse ap[)ris d'un ange même que Dieu ne m'abandonnerait pas, et je demeurai ainsi en repos dans le plus fort de ma fièvre, me confiant entièrement à la miséricorde de Dieu. » Le mode alTectif, nouvellement instauré et combattu, a fini par l'emporter : l'Ame rajeunie et refaite a trouvé définitivement son équilibre. C'est un dernier arrangement de la vie provoqué, en dehors de tout tra\ail d'idées, par l'action de sentiments inédits qui s'emparent de l'Ame, l'enNahissent peu à peu. étendent sur elle leur occupation. — On pourrait noter dans cet exemple com plexe des crises successives, un orage nerveux accompagné de syncope, de lièvre, une exaltation morbide de l'imagination, de troubles auditifs, moteurs et hvpnagogiques. Nous répondrons que ces troubles ne sont pas de pius accidents : ils constituent le cortège iiabiluel de
la vie aflcclivc quand elle se déroule sans encombre et quand elle se reforme sous Faspcct d'un dynamisme interne. Ils en sont les stigmates nécessaires. Les visions Imaginatives, les excès affectifs même sont le langage immédiat du drame qui s'ébauche alors à l'intérieur ; ils expriment un type de conscience enclavé dans la vie émotionnelle, comme le concept et la syntaxe expriment la conscience intellectuelle ou réfléchie.
Nous venons de suivre aussi directement que possible les phases d'une conversion de type affectif. Lne telle conversion s'ébauche d'abord dans la région subliminale, confondue avec une nouvelle organisation et un nouvel équilibre des éléments composants; elle part de là pour concjuérir peu à peu les forces Imaginatives et pensantes. Les procédés qu'elle emploie n'ont rien d'intellectuel ; ils sont naturels ou biologiques. L'état de tension que les combinaisons vitales ramènent dans celle région peu stabl(> et peu pacifique gagne de proche en proche les phénomènes étrangers et fait participer toute l'àme à son ardeur et à son intensité; l'entraînement, le vertige, la contagion sont ces moyens. L'efficacité de tels moyens tient uniquement, on le voit, à ce que, comme dans les passions, ils se confondent avec les procédés instinctifs et la logique de la vie. Etant donnée cette attitude affective d'une conscience qui s'éprend d'un ardent amour pour Dieu, il est fatal que l'équilibre ordinaire et l'iiabituelle économie de la vie psy chique soient bouleversés ; il est fatal aussi que les éléments désagrégés de la personnalité ancienne entrent dans la nou velle combinaison que cette atliludc vitale leur impose. Le travail de critique, desélection importe peu ; il importe seu lement d'adapter de vieilles formes à une variation fondamen laie du ton affectif. Les idées et les images antérieures sont
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comme balayées clans ce soulèvcnicnl griii'-ial de l'arlivili'.
Nous arriverions aux mêmes résullals si nous a[)pliquions noire analyses, non plus au.v conversions brusquis qui signalent le rclour inattendu (l'un moi alToctif, mais au développement continu des étals mystiques : ceux-ci, croyonsnous, ne se comprennent que par une incessante partieipalion au type que nous venons de décrire. Prenons, à titre il'exemple significatif, la formation du génie religieux «lie/, sainte Thérèse. Le plan de formation qu'il nous sera permis d'en dégager nous fera mieux com[)rendre les procédés de rinconscicnt, sa plasticité, sa passivité, son pouvoir d'évolution lente et continue.
Aussi bien, conviendrait-il de signaler tout dabord dans l'àmc mystique une part considérable d'abandon et de passivité. La conscience tlu inxslique est le siège d'opérations (pi'elle subit, bien loin de les diriger. Des textes en font foi ; nous les emprunterons à la Vie de sainte Thérèse par elleuïème : « L'oraison n'est que le chemin pour arriver à être heureusement esclave de lamour de Dieu. » Et encore : « C'est une rêverie que de s'imaginer qu'il dépend de nous de faire agir ou de faire cesser d'agir, comme il nous plafl, les puissances de notre àme. » Ailleurs, les vertus actives S(int données comme résultant du désir que nous avons de correspondre à « l'honneur de Dieu > et de nmis abandonner à ses appels ; il s'agit « d'oublier nos intérêts, pour ne penser qu'aux siens ».
Mais c'est là un point de doctrine (jue nous n'entendons pas examiner. Reste linliMprétalion donnée récemment', et d'après laquelle il v aurait une évolution logique, un progrès historique, régulier et ciMiscient des états mysticpies.
I. fhiitttin (/<• /(( Socu-l(' lie philosophii- . novembre Kiot'). Comnuinicalion de M. Delacroix.
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On pourrait contester quelques-uns des ternies de cette explication. Ne prend-on pas comme expression directe et adéquate de la condition mystique dans sainte Thérèse, ce qui nVst que la dialectique extérieure encore, de Toraison, la méthode impersonnelle par laquelle on peut s'élever au degré supérieur de la contemplation et de Tamour indéfectible de Dieu. Cette dialectique et cette méthode sont progressives : l'oraison mentale, où Dieu suspend l'entendement ; l'oraison de quiétude, « qui nous permet d'obtenir plus que tous les discours de rintelligence » ; Toraison d'union que sainte Thérèse qualifie « d'heureuse extravagance, de céleste folie w ; l'oraison de ravissement ou d'extase enfin sont les différents degrés qui nous élèvent à l'état mystique. Une pareille méthode prend naturellement la forme d'un développement ascensionnel, comme en témoignent les principaux écrits qui relèvent d'elle : L'échelle de l'àme, le chemin de la perfection, la montée du Carmel, etc. Mais elle peut et elle doit se détacher, au même titre que les préoccupations pratiques, du fond affectif, probablement indistinct et indivisé, qui correspond à cette suite d'exercices spirituels. Comme le rêve, que toute passion forte esquisse ultérieurement pour s'exprimer et se satisfaire, celte dialectique est plutôt une construction intellectuelle destinée à raff"ermir, à expliquer et à motiver l'état affectif sous l'attraction duquel elle se produit. Le problème pour le mystique est, en effet, de rendre acceptables, continues et habituelles des dispositions sentimentales subjectives et discontinues. Pour lui, il existe donc une méthode d'entraînement et, aussi, d'explication oude motivation, correspondant à ce but ; mais il faut se garder de la prendre pour l'expression directedes faits mystiques, alors qu'elle est simplement le cadre oii ils se distribuent.
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De ce [)oinl de vue général, on [xMirrail Icnlcr de limiter l'interprétation ordinaire des faits mystiques dans le cas donné. Ainsi, il n\v a pas en sainte Thérèse une évolution régulière, marquée du dehors par la suite progressive des exercices spirituels ; il \ a conversion, au sens d'une recomposition parfois brusque et instantanée des sentiments principaux de ràmo. Il ii'v a [)as un développement continu et lûgicpie, mais des crises et une alternance d'étals. Ces crises, comparables par leur instantanéité aux crises de puberté, de virilité, de sénilité, marquent ou jalonnent des oscillations de rame, les extrémités entre lesquelles ces oscillations ont lieu : elles se réduisent bien au rythme de la vie émotionnelle excitée et intensifiée. Au fond, nous démêlons une complaisance en des dispositions très élevées et très exallées, un étal analogue à Tétai musical d'après Nietzsche. Lapalhic n'est ici qu'apparente : lindilTérence pour le monde devient la mesure d'un attachement supérieur qui remplit l'àme, et où celle-ci s'oublie et se noie.
Que retrouvons-nous donc à partir de cet état affectif fondamental ? Des transformations par voie de substitution, comme dirait M. Uibot, mais non un développement régulier et continu. C'est ce qui se produit, en somme, chez tous les mystiques. Leur vie intérieure, appliquée à la même contemplation et au même ammir, ne se déroule pas selon une logique qui irait de la thèse à l'antithèse, pour se reposer enfin dans la synthèse. Cet « hégélianisme » n'est point leur lait, ils ne sont pas aussi symétricpiemenl construits. In même étal qui s'irradie en tous sens dans leur conscience et qui s'y fait jour [)eu à peu, parce qu'il sait réduire les résistances de l'égoïsme et les puissances re belles de l'individualité : voilà ce qu'il est permis de noter en tous, ils sont de même famille. Saint Frani^ois d'Assise,
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sainte Catherine de Sienne, saint Jean de la Croix, au même titre que sainte Thérèse, nous ramènent à un état persistant d'amour. D'autres formes du mysticisme, chez MoUnos, chez M'"* Guyon, nous présentent même un état d'amour hostile à toute \ertu pratique, à tout acte direct et réfléchi, à toute forme morale, sociale et logique. C'est là sans doute l'exagération de la condition mystique ; mais elle nous permet du moins de la saisir sous sa forme originale, qui est affective et émotionnelle. Si l'imagination s'y joint, c'est au même titre que Tintelligence, sans grande variété et sans beaucoup de circonstances. Ce sont toujours les mêmes transcriptions dun état profond, réfractaire à toute évolution : extases, lumçaillcs, mariages spirituels, défaillance et réconciliation, abandon non pas de Dieu toujours présent, mais de nous qui ne voulons pas correspondre à son action. Même, la fécondité des actes et l'intervention des liicultés actives ne s'expliquent que comme conséquence de cet état affectif fondamental.
Nous en venons par là à formuler la loi psychologique du mysticisme. Il n'y a pas ici de développement logique, mais une série de transpositions. Le même état sentimental reparait sur des plans ou des registres dilTérents, le plan de l'émotion, celui de l'intelligence et celuide l'action. Mais, en lui-même, il demeure indistinct et confus, un peu comme le rêve ou les crises émotionnelles qui ne nous éloignent pas beaucoup de l'état d'indivision primitive de la conscience. Sans doute, nous pourrons du dehors y introduire l'ordre, une clarté relativ(\ un commencement d'organisation ou d'analyse. Mais c'est là une deuxième étape surajoutée artificiellement à la première, et qu'il ne faut pas confondre avec elle : elle correspond, en fait, à lidéalion des sentiments, aux constructions représentatives ajoutées au rêve
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profond. C'est, en n'-alilé, le iiiènic phénomène que nous pourrions noter dans certaines expériences poétiques, romanesques et musicales, quand rintcUigencc vioiit expliquer et commenter à sa manière la pure émotion cpii xit de base aH'cclive à tout ce travail.
Nous avons maintenant la clé de toutes ces dillicullés. Le mystique pénètre peu à peu dans sa j)r()[)rc conscience et en prend, à la longue, possession. Il ne se livre pas là à un travail constitutif, mais à un éclaircissement. Il se tire au clair, pourrait-on dire. De là une loi psychologique qui n'est pas celle du développement de l'étal conscient, mais d'un approfondissement continuel de son être intime, d'une construction non en façade, mais en profondeur, d'une conquête, souvent laborieuse, par la réilexion et la conscience intellectuelle, de cette énorme somme de simnltanéilés contradictoires qui forment le fond do la vie m\stique. Bref, c'est la conscience éveillée et analx tique en marche vers l'inconscient de la sensibilité, qu'elle intcr[)rète souvent à côté, mais qu'elle réussit quelquefois à pénétrer. Car c'est un fait bien curieux à noter dans celte progression interne, que celui-ci. Si nous avons beaucouj) de peine à entrer dans l'àmedu mystique, le mystique éprouvé la même dillkulté que nous à y pénétrer. Sa réflexion n'arrive pas d'emblée à discerner les éli'Mnt'nl> qui la forment. Il est comme occupé à déchilTrer cl à traduire les hiéroglyphes de sa sensibilité ; et la version d'un idiome en l'autre n'est pas toujours, à ses propres xeux. bien exacte ni bien réussie. Aussi le voyons-nous presque toujours mécontent des expressions intellectuelles ou pralicpies qu il a lui-même données de sa producli<in émotionnelle.
En résumé, il y a ici un véritable dédoubleuunl : la réflexion analytique et la spontanéité subconsciente s op-
posent ; puis la première s'applique à la seconde pour la traduire et Tinterpréter; enfin, il y a pénétration progressive et souvent incertaine, de Tune en l'autre.
Sainte Thérèse nous permettrait de vérifier cette loi dune prise de possession graduelle de la spontanéité par la conscience. Parlant de Dieu, « je sentais bien que je Taimais, dit-elle : mais je me comprenais pas, comme je Tai fait depuis, en quoi consistait cet amour ». Et ailleurs : « J'étais, au commencement, dans une si grande ignorance que je ne savais pas que Dieu est dans toutes les créatures, et il me paraissait néanmoins si clairement qu'il m'était impossible d'en douter. » Que voyons-nous là? C'est évidemment le passage du sentiment, déjà pleinement constitué, à un jugement confirmatif, de la logique de la sensibilité à la logique de l'intelligence, celle-ci ne faisant qu'accomplir un travail parallèle et justificatif. Les deux séries, distinguées et rattachées bout à bout se ramènent, croyons-nous, à ce jeu de traduction, à ce travail double et simultané dont la conscience mystique est le lieu.
Nous contesterons donc. toute interprétation qui, pour sainte Thérèse, entendrait substituer révolution logique ou intellectuelle à la composition synthétique et à l'unilé de sentiment qui fait le foyer plus ou moins intense, selon les moments, de sa vie mentale. Nous sommes en présence, non d'une unité intellecluellement construite, mais d'une organisation alTective, originale et complexe. Et si l'on tient à parler de l'histoire de tels états, c'est, sous l'aspect d'un développement circulaire, en forme de cycle, non de série continue, qu'il con^ ienl de l'envisager. Quelques faits décisifs de la vie de sainte Thérèse prouveraient cette alternance d'états au sein d'un phénomène unique à savoir un amour ardent pour l'humanité de Jésus-
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Christ. Enfiint, elle songe avec délices à l'élcrnité des élu^, et cette pensée remplit son cœur. Un peu plus lard, elle sent que Dieu la veut toule à lui. Jeune encore, elle entend cette parole: « Je veux que tu aies commerce non avec les hommes, mais avec les anges. » Au cours de ses épreuves, Dieu redouble pour elle de « fidélité ». Le sentiment de sa présence est constant : « Je croyais que je pouvais traiter comme avec un ami, avec ce souverain des souverains. » A l'agonie, après tant d'oeuvres accomplies, ses paroles se ressentent de la morne ardeur jaillissante et jeune: « Venez, Seigneur, venez, cher époux. Knfin, llieure est venue, et je vais sortir de Texil. Il est temps, et il est bien juste que je vous voie, a[)rès que ce violent désir m'a si longtemps dévoré le cœur. » Nous le voyons bien : c'est riustoire psychologique dune amante de Jésus-Christ. Le thème persistant nous est fourni par un état affectif et subconscient, que nous avons appelé le sentiment de présence. C'est là ce qui alimente, du fond de l'existence subliminale, la vie intellectuelle, morale et consciente de notre mystique. Cette vie marque le passage incessant, l'élévation à la conscience, de tout cet inconscient de la sensibilité 011 se forme, se noue et s'exalte l'amour de son Dieu. Du reste, ces soulèvements de l'activité, que la littérature mystique nous offre, ne seraient qu'agitation sans l'attrait qu'exerce sur la sensibilité subconsciente le principe universel embrassé premièrement par l'intelligence. On voit s'établir en l'âme, sous ce grand attrait, « une unité q\ii asservit toutes nos puissances », comme dit liossuet,el qui résulte, ainsi qu'il le signifie nettement, d'une « conspiration de tous les désirs de notre Anio à une liu éternelle et inmuiable. » Traduisons ces faits en langage psychologique, l ne donnée idéale, en «introduisant dans la
vie affective et en la pénétrani jusqu'aux couches les plus profondes, détermine une organisation de forces complètement inattendue. L'inconscient, plastique et coulant, impoite sans doute, mais un jugement confirmatif, suivi d'une réflexion réitérée qui s'enfonce insensiblement dans l'àme, importe plus encore. C'est ainsi que se libèrent en nous des forces vives et fraîches, et qu'il nous semble que « nous retrouvons notre cœur ». Au cours d'une telle expérience oii se pénètrent les deux mondes qui nous composent, la conscience peut retrouver des trésors d'énergie, de tendresse encore et de renouvellement. Et sous l'influence du principe universel qui se fond en elle comme un attrait tout puissant, nous voyons se développer u des ressources de vigueur et d'héroïsme qu'on n'aurait jamais attendues de sa délicatesse première » .
L'exemple de Rousseau présente un intérêt singulier. Lnpulsif, névropathe, incapable d'exercer sur lui le moindre effort de critique et de remanier son être intime d'une manière efficace, il nous offre le tableau du moi subconscient parvenu au point culminant de la, finesse et de l'acuité, mais incapable de se plier à la moindre critique ou de se prêter à la moindre formalité d'adaptation. « Je n'avais aucune idée des choses que tous les sentiments m'étaient déjà connus. Je n'avais rien conçu, j'avais tout senti : ces émotions confuses que j'éprouvai coup sur coup n'altéraient point la raison que je n'avais pas encore ; mais elles m'en formèrent une d'une autre trempe et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais pu liicn me guérir ' . »
Cette disposition affective nous apparaîtra mieux encore