‹ Musique et inconscienceChapitre 94 sur 146 · I. Confessions, Liv. I · texte numérisé non relu

I. Confessions, Liv. I

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<lins rélrangc ouvrage ialilulé Rousseau Jufje de Jeun-Jacf/ues. Nous y relevons une analyse particulièrement aiguë du moi inconscient. « L'espèce de sensibilité que j'ai trouvée en lui peut rendre peu sages et très malheureux ceux qu'elle gouverne, mais elle n'en fait ni des cerveaux brûlés ni des monstres: elle en l'ait seulement des hommes inconséquents et souvent en contradiction avec eux-mêmes, quand unissant comme celui-ci un cœur vil et un esprit lent, ils commencent par ne suivre que leurs penchants et finissent par vouloir rétrograder, mais trop tard, quand leur raison plus tardive les avertit enfin qu'ils s'égarent.

« Cette opposition entre les premiers éléments de sa constitution se fait sentir dans la plupart des qualités qui en dérivent et dans toute sa conduite. Il y a peu de suite dans ses actions, parce que ses mouvements naturels et ses projets réfléchis ne le menant jamais sur la même ligne, les premiers le détournent à chaque instant de la route qu'il s'est tracée, et qu'en agissant beaucoup il n'avance point. Il n'y a rien de grand, de beau, de généreux dont par élans il ne soit capable ; mais il se lasse bien vite et retombe aussitôt dans son inertie: c'est en vain que les actions nobles el belles sont quehpics inslanls dans son coiuage; la paresse et la timidité qui succèdent bientôt le retiennent, l'anéantissent, cl voilà comment, avec des sentiments quelquefois élevés et grands, il fut toujours petit et nul par sa conduite.

« A oulez-vous donc connaître à fond sa conduite et ses mœurs, étudiez bien ses inclinations et ses goûts. Cette connaissance vous donnera l'autre parfaitement ; car jamais homme ne se conduisit moins sur des principes et des règles et ne suivit plus aveuglément ses penchants. Pru dence, raison, précaution, prévoyance : l(^ul cela ne sont pour lui que des mots sans elïet. Quaml il est tenté il suc-

combe ; quand il ne Test pas, il reste dans sa langueur. Par là vous voyez que sa conduite doit être inégale et sautillante, quelques instants impétueuse, et presque toujours molle ou nulle. Il ne marche pas ; il fait des bonds, et retombe à la même place ; son activité même ne tend qu'à le ramener à celle dont la force des choses le tire ; et, s"il n'était poussé que par son plus constant désir, il resterait toujours immobile. Enfin jamais il n'exista d'être plussensible à l'émotion et moins formé pour Faction. » La conclusion se devine : « Jean-Jacques n'était pas vertueux, et comment, faible et subjugué par ses penchants pourrait-il Fêtre, n'ayant toujours pour guide que son propre cœur, jamais son devoir ni sa raison. »

Ce moi est donc l'inconscient saisi dans la suite parfois incohérente de ses inventions, indifférent à Fidéal, hostile aux normes de la pensée, indécent, cynique, amoral. Il se comporte comme une force de la nature, infiniment libre et mobile, d'autant plus séduisante que le mouvement d'une inconsciente décomposition libère en elle les imprévues harmonies que contenaient ses secrètes énergies. Le moi primitif, dont nous venons d'établir les caractères, se révèle à nos yeux, avec une force, une justesse étranges. C'est l'inconscient à l'état pur, réfractaire à tout élément analytique, à toute pénétration par l'intelligence.

L'art si profond et si méconnu de Rousseau reprend, dans noire hypothèse, toute sa valeur. Au même titre que la musique, dont il nous rappelle presque toujours les procédés, il est un art de l'inconscient. Rousseau renverse le système convenu du moi de la réflexion pour se transporter jusqu'au point redoutable où la conscience se fond avec les éléments sauvages et spontanés de la nature. Ce qu'un tel art nous révèle de capricieux et de fantasque, son

cvaltalion, son délire, son ivresse, cotle superposition conliniiclle de la rêverie au réel, ne sont que les procédés de la vie inconsciente quand, saisie au delà du tournant où elle s'infléchit vers la pensée, elle présente encore la forme d'une puissance élémentaire qui nous renouvelle et nous enchante. (]o ravissement, qui fait le charme si insinuant de Rousseau, ne serait point compris, si on l'envisageait du point de vue d'un art de l'intellectualilé symétrique et froid. Aussi hien est-ce le moi de l'inconscient que Rousseau vient déchaîner et qu'il soulève par un magique appel: Il restera toujours celui qui a vu en l'homme une vie sourde et comprimée, souffrant de ne pouvoir formuler son rcve. Il a pratiqué le dédoublement redoutable des forces alTectives et des forces intelleclucUcs. Kn alïranchissanl les premières, pour nous permettre d'en jouir dans ce qu'elles ont de vertigineux et de charmant, il aura soulevé du fond de la nature humaine une énorme vague de sensibilité, et l'équilibre ordinaire de l'homme en est encore ébranlé. Mais si l'ordre social a peut-être à redouter les conséquences d'une telle dissocialion, elle ne saurait que profiter à la psychologie, mise ainsi en mesure de soupçonner un nouveau champ dexpérience. Cette poussée incessante des forces dynamiques sous le système des forces conservatrices et statiques, dont elle bouleverse l'organisation patiemment élaborée, est déjà l'indice d'un monde inconscient. Elle en révèle l'action sur nous. Elle nous montre, cheminant à travers la sensibilité, des énergies données avec leur degré variable de tension ou de rclàchoment, des perlurbations, des mutations d'états, et rien autre. L'ensemble do ces pressions ou de ces détentes fait l'objet des analyses de Rousseau qui nous en suggère, plutôt qu'il n'en exprime, le mode

Ha/aillas. i~

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de vie. Mais la psychologie de rinconscient peut s'en emparer à son tour pour saisir, isolé cette fois du reste, le moi fruste de Tanimalité, le moi delà nature, le centre organisé de la \ie subliminale. Rousseau ne croyait noter que les nuances dune sensibilité que le goût des émotions confuses lui avait faite et qu'il jugeait d'une autre trempe que la sensibilité ordinaire. Mais son exploration le transportait, bien au delà de son cas particulier, jusqu'aux thèmes essentiels de toute sensibilité. Ce qu'il révélait, au cours de cette régression hardie, c'était une organisation primitive de la conscience ensevelie sous les couches juxtaposées de la pensée et de l'action, mais toujours prête à se faire jour.

Ce tableau de l'activité psychologique, au même titre que le tableau de l'activité musicale, nous permet de comprendre comment s'efîectue la mainmise d'une idée consciente sur les éléments inconscients. Ces derniers, de provenance émotionnelle, sont absolument indifîérents à tout but pratique et à tout dessein rationnel. Aussi, laissés à eux-mêmes, ils se résoudraient en des impressions fugitives, mais ils ne franchiraientjamaisladistance qui sépare l'ordredu possible, oùils s'agitent sans but, de l'ordre de la réalité pensante où ils n'auront jamais accès. C'est là ce qui explique le caractère essentiellement amorphe de la vie inconsciente, vague circulation d images cl de sentiments, sourde poussée affective bien plus voisine de la condition propre aux données biologiques que de cette logique supérieure qui préside à l'arrangement de nos idées. On comprend même, en raison de cette indifférence, que l'idée subconsciente soit ambiguë et équivoque, capable indistinctement de contribuer soit à l'entraînement vertigineux qui opérera d'inévitables dissolutions, soit à l'élan réparateur de l'énergie morale. On ne saurait mettre un

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