LE CORNISTE
Certains physiologistes de l'école fameuse de Lavater voient dans la conformation des traits du visage des indices certains de la nature morale des individus. Suivant ces observateurs, la tristesse, la joie, tous les sentiments comme toutes les passions prédominantes contractent les muscles d'une façon particulière à chaque genre de sentiment et de passion. Ces contractions, souvent renouvelées, en donnant au visage certain caractère d'expression, finissent par modifier sensiblement les traits, lesquels trahissent ainsi d'une manière palpable les inclinations de notre âme, les penchants intimes du cœur.
Il y a beaucoup de vrai dans cette théorie. En effet, l'habitude de la réflexion, par exemple, donne aux yeux cette fixité scrutative, ce regard long et profond qu'on remarque chez les penseurs, les savants ; et comme la surexcitation est nécessaire à l'enfantement du cerveau en travail, le penseur fronce les sourcils par une action mécanique et instinctive, contracte violemment les paupières, et imprime ainsi sur son front les rides larges et profondes qui sont comme des sillons de la pensée humaine.
Le vice et l'innocence se peignent aussi sur le visage. L'homme qui enfreint les lois immuables de la morale, sur lesquelles sont fondés les devoirs religieux et les lois sociales, cet homme donne à sa physionomie quelque chose de dissimulé, de craintif et de bestial, résultant de la réprobation qu'il inspire et de la crainte des châtiments auxquels il s'expose. L'innocence, au contraire, qui n'a rien à redouter de personne, conserve un visage doux et tranquille, miroir sympathique d'une âme heureuse et pure.
Ce sont là des faits que chacun a pu constater par lui-même.
En procédant par des inductions analogues, on arrive à déterminer d'une manière généralement satisfaisante, d'après les allures d'un homme et sa manière d'être, sa condition dans le monde, ses aptitudes particulières, son genre de vie, son degré d'instruction, et souvent même jusqu'à sa
profession, s'il exerce une profession. Quant aux rentiers, ils suent par tous les pores des coupons de rentes, et on ne saurait les confondre un seul instant avec les pauvres diables qui travaillent pour vivre.
Un homme d'esprit ne salue pas comme un imbécile, a dit Labruyère; — un employé de bureau ne marche pas comme un commis de magasin, dirons-nous à notre tour, et les façons d'un violoniste diffèrent en plus d'un point de celles d'un clarinettiste, d'un flûtiste ou d'un corniste. J'oserai même ajouter qu'il y a dans le visage de chacun des artistes appartenant aux diverses catégories d'instrumentistes des caractères distinctifs qui ne permettent pas de les confondre entre eux.
C'est ainsi que l'on remarque chez les joueurs de cor quelque chose de bouffi dans le visage, provenant de l'effort habituel que font ces musiciens en soufflant dans leur instrument.
Tous certainement n'ont pas ce caractère de physionomie aquilonienne ; mais il n'y a pas de règles sans exceptions , et il suffit que notre observation soit générale pour être vraie.
Mais à côté de l'influence physique qu'exerce sur l'artiste la pratique de tel ou tel instrument, il y a aussi l'influence morale que l'usage de tel ou tel instrument produit sur le musicien.
Les cornistes, par exemple, sont, de tous les artistes de l'orchestre appartenant à la catégorie
des instruments de cuivre, les plus distingués comme éducation et comme manières.
Cela tient incontestablement à la nature essentiellement poétique du cor, et au privilège que cet instrument a, sur tous les autres instruments en cuivre, d'être admis dans les salons. L'artiste suit la condition de son instrument et se fait homme du monde pour y briller avec lui. Changez le timbre du cor; que de poétique et tendre il devienne bruyant, propre à peu près exclusivement à renforcer les masses instrumentales, et vous changez inévitablement les habitudes de l'artiste placé par la force des choses dans un autre milieu. On peut modifier le proverbe et dire : Dis-moi de quel instrument tu joues, et je dirai qui tu hantes, par conséquent qui tu es.
Le caractère du corniste emprunte, c'est incontestable, quelque chose à la douce gravité de son instrument, à son caractère champêtre et fantastique : bon, sensible, impressionnable aux beautés de la nature, le corniste aime la campagne, les bois sombres, les retraites austères. Les Contes d'Hoffman ont le talent de l'émouvoir. Les aspirations du corniste, fougueuses d'abord, bientôt languissantes et vagues, s'éteignent dans son cœur comme le son du cor qui éclatant à sa naissance, vaporeux et incertain à ses dernières oscillations, s'éteint par gradation dans l'oreille de l'auditeur attentif et charmé.
En amour, le corniste est fidèle par devoir, mais
inconstant par nature. Tl rêve sans cesse au bonheur qu'il ne saurait atteindre; car, hélas! il ne sait lui-même où le fixer. Son amour est un amour malheureux qui s'épanouit à toutes les femmes et ne s'arrête sur aucune. C'est, chez lui, affaire d'imagination plus encore qu'affaire de cœur. Ah! si les yeux des femmes pouvaient ou voulaient lire jusqu'au fond de son âme, elles y verraient gravé par la douce poésie et les tendres sentiments, ce mot merveilleux, conçu par notre imagination pour humilier la réalité : Idéal! Mais les femmes ne se donnent pas tant de peine à lire dans l'âme des cornistes; l'idéal d'ailleurs n'est pas leur fait; elles aiment les natures positives, au risque de les trouver moins parfaites ; de même qu'elles ne lisent guère que les œuvres faciles et légères.
Aussi le corniste, méconnu souvent, souvent aussi trompé et désillusionné, reste-t-il garçon, à moins que l'Amour, ce dieu narquois, ne le donne en victime à quelque ingénue de trente-six ans ou à la veuve d'un ancien colonel, passionné pour le cor.
Le cor a plus d'un droit à la considération des artistes et des gens du monde : sa naissance est aussi noble qu'antique. La chevalerie avait des cors qui appelaient aux armes, sonnaient la cavalquète et annonçaient le combat. Le cor des nains,
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si fréquemment cité dans les vieux romans et les vieux fabliaux, repose sur des traditions certaines. Le cor, qu'on appelait aussi oliphant ou trompe des chevaliers, servait à hucher les clients et à les appeler à la rescousse. On connaît la fin mémorable de Roland à la bataille de Roncevaux. Se voyant sur le point de tomber entre les mains de l'ennemi qui le serrait de près, il donna du cor avec tant de force pour demander du secours, qu'il se rompit les veines du cou et périt sur-le-champ. La mort de Roland est décrite d'une manière originale dans l'un des plus anciens poèmes du moyen âge, la Chanson de Roland. « Le comte Roland, avec peine, fatigue et grande douleur, sonne du cor d'ivoire. Le sang clair lui en sort parmi la bouche, et la tempe de son cerveau s'en éclate. Le son du cor porte bien loin ; Charles l'entend, qui passe à cette heure les portes du défilé, le duc de Naimes aussi. Les Français l'écoutent, et le roi dit : « J'entends le cor de Roland ; il n'en » sonne jamais que pendant le combat. » Ganes répond : « Il n'est pas question de combat. Vous » êtes déjà vieux, blanc et fleuri; vous parlez » comme un enfant. Vous connaissez, du reste, » l'orgueil démesuré de Roland; c'est merveille » que Dieu le souffre si longtemps : pour un seul » lièvre il va corner tout un jour. A cette heure il » s'amuse avec ses pairs. Chevauchez toujours; » pourquoi vous arrêtez-vous?»
Il n'a pas toujours été sans danger déjouer du
cor, si nous en croyons le chroniqueur Froissard. Cet auteur nous apprend, dans son récit de la surprise du chastel de Thun, le terrible châtiment infligé aux cornistes. Voici le passage qui a trait à ce que nous disons : « La guète du chastel avait ouï sonner le cornet du varlet, et était durement émerveillée que ce pouvoit être ; car on avoit fait une ordonnance en ville, que sur peine de perdre le poing, nul ne sonnast nul cornet. »
A la même époque, la chevalerie écossaise avait des cors, qu'elle regardait comme le plus noble des instruments. Les gentilshommes tenaient à honneur de faire sonner l'heure de leurs repas par des fanfares; mais cet honneur n'appartenait qu'aux personnes de la plus haute distinction. Le même chroniqueur, Froissard, décrivant les mœurs du fameux chef des Gantois révoltés, Artevelle, remarque qu'il menait un train de prince : « Il faisoit, dit-il, sonner et corner devant son hostel à ses disnées et soupe es. »
De nos jours, la mission des cornistes est changée, et changée à leur avantage, il faut le reconnaître. Ils n'appellent plus les grands seigneurs à dîner, qui, du reste , dînent fort bien sans eux, et le cor est devenu l'un des instruments les plus utiles de l'orchestre. Les symphonies de Beethoven, les opéras de Méhul, de Rossini, de Meyerbeer et les trois chefs-d'œuvre de Weber, Freyschûtz, Euryante et Obéron, donnent la mesure de tout le parti qu'on peut tirer de cet instrument
si expressif, si coloré, si pittoresque. Boiëldieu a trouvé dans le cor le plus poétique interprète de sa plus charmante inspiration ; nous voulons parler de la ritournelle de l'air : Viens, gentille dame! dans son opéra de la Dame Blanche.
De nouveaux et nombreux effets de cor s'obtiennent avec le cor à pistons, qui, d'abord dédaigné comme toutes les choses nouvelles, bonnes ou mauvaises, a pris enfin droit de cité dans les principaux orchestres d'Europe, aussi bien qu'au Conservatoire de Paris, où une classe importante de cet instrument est dirigée par M. Meifred, le propagateur en France du cor à pistons.
On n'employait guère autrefois, dans les symphonies, que deux cors, dont le rôle se bornait à des tenues insignifiantes. Les partitions modernes renferment quatre parties de cor, qui concourent souvent, par des dessins ingénieux, à l'ensemble du tableau animé de l'orchestre.
Dans la chasse du second acte de Guillaume Tell, Rossini a eu l'idée de faire exécuter un trait diatonique par quatre cors en mi bémol, à l'unisson. C'est là un effet neuf et original qui ne serait peut-être venu à l'esprit de ce grand maître, s'il n'avait lui-même joué du cor en virtuose accompli.
Le cor était du reste l'instrument favori de la famille toute musicale de Rossini. Voici une anecdote qui nous a été racontée par Bandérali, chanteur distingué, et témoin oculaire dans cette circonstance.
Rossini avait un père, médiocre musicien et joueur de cor. Sans jeu de mots, il était bien le plus drôle de cor des mille petits orchestres ambulants et peu consonnants qui aient jamais égayé le dilettantisme italien. Comme les ouvriers compagnons qui font, dans notre pays, leur tour de France, le père de Rossini voyageait, en Italie, sans autre bagage que son outil, son précieux cor, qu'il mettait au service de tous, moyennant une faible rétribution. Mais pour cela, il ne s'en croyait pas moins un très-habile artiste et un exécutant de première force. Il s'indignait qu'on ne lui confiât pas les parties les plus importantes dans les symphonies, et s'en plaignait souvent à son fils. Le futur auteur de Guillaume Tell riait sous cape, et prenait un malin plaisir à entretenir les illusions de son père. Il n'était jamais si heureux que quand, après l'avoir confirmé dans la bonne opinion qu'il avait de lui-même, il obtenait de sa complaisance un de ses solos de cor qu'il jouait si mal. A chaque couac qu'enfantait le malheureux instrument, le jeune Rossini applaudissait en étouffant un sourire moqueur.
Un jour, il entra solennellement dans la chambre de son père.
« Mon père, lui dit-il, le moment de la justice est arrivé pour vous. Depuis vingt ans, vous cherchez à faire savoir à l'Italie, qui vous méconnaît, qu'elle possède un cor, un véritable cor, un cor comme on n'en voit guère, un cor comme on n'en
voit pas. Eh bien, cette occasion que vous avez tant sollicitée et qu'on vous a si méchamment refusée jusqu'à présent, je viens vous l'offrir, moi. Je pars pour Bologne, où je vais faire représenter un opéra de ma composition. Vous aurez la satisfaction bien douce de vous asseoir au premier pupitre et de vous faire tourner les feuillets par les cornistes, vos rivaux et vos ennemis. Pour un musicien tel que vous, les répétitions sont inutiles. Ne vous dérangez donc pas, et pourvu que vous arriviez à Bologne une heure avant la représentation, cela suffira. Je vous connais, mon père ; je sais de quoi vous êtes capable. »
Ces paroles douces comme le miel arrivèrent jusqu'au cœur du corniste incompris; il sourit agréablement à son fils, de l'air modeste de la vertu qui reçoit enfin sa récompense. Une lettre de Bologne renfermant ces mots : « Tout est prêt, venez, » avertit le père de Rossini de se mettre en route.
Il arriva au théâtre au moment même où les instrumentistes prenaient place à l'orchestre. Rossini, assis au piano, se leva à la vue de son père et le présenta aux musiciens réunis, avec une gravité affectée, dont personne ne s'aperçut, du reste. Le père Rossini, qui jouissait déjà d'un premier triomphe, salua ses confrères avec protection et prit place à l'orchestre.
La salle était comble, et le public des théâtres d'Italie, qui s'impatiente toujours, s'impatientait
■'. ' NOMIES D'ARTISTES. 459
comi quand un signal du chef d'or-
chest ice. Après quelques instants
penda hef regarda si chaque musi-
cien éta ît si tout était bien disposé,
l'ouverti
Elle cL t long solo de cor, que Ros-
sini avait .oe ià, me on le pense bien, avec intention. La vue de ce solo ne découragea pas l'intrépide corniste : il saisit bravement son instrument et porta l'embouchure à ses lèvres. Mais, oh malheur! la première note qui en sortit fut un énorme couac. Le jeune maestro s'y attendait, et, tout en dissimulant son envie de rire, il rassura son père du geste en l'engageant à continuer. Mais à ce couac succédèrent d'autres couacs ; puis d'autres encore. Le corniste faisait des efforts surhumains pour lutter contre les difficultés de l'exécution et dompter l'instrument rebelle : il était pourpre, ses joues étaient gonflées comme celles d'Aquilon, et ses yeux sortaient de leur orbite ; ainsi contracté, son visage était d'une éclatante laideur.
Cependant les couacs se succédaient toujours, d'autant plus détestables que le malheureux Rossini soufflait plus fort. Il se sentait vaincu et se serait piteusement laissé couler sous son pupitre, sans les gestes encourageants de son fils, qui ne cessait de lui répéter que cela allait très-bien ainsi, qu'il fallait continuer. Un bruit sourd, présage de la tempête, se fit entendre dans les galeries supérieures du théâtre, qui exercent en Italie le pou-
voir absolu que s'arroge en France le parterre.
A ces rumeurs succédèrent bientôt les sifflets. Il se fit dans toute la salle un bruit épouvantable, et, comme les sifflets n'exprimaient plus assez énergiquement l'indignation générale, on jeta force pommes cuites et trognons de choux, qui arrivèrent dru comme grêle au milieu de l'orchestre en déroute. 11 y eut un sauve qui peut général, et les musiciens épouvantés laissèrent les instruments au pouvoir de l'insurrection, de plus en plus menaçante, heureux en pareille circonstance de sauver leur personne. Bref, la pièce tomba, avant même le lever du rideau, au milieu d'un désordre indicible.
La consternation était générale ; chacun se désolait : Rossini seul riait aux éclats de la piteuse mine que faisait, caché dans un coin, son pauvre père plus mort que vif.
Hâtons-nous de le dire, cette plaisanterie de la jeunesse de Rossini n'attaque en rien les sentiments de tendresse qu'il a toujours eus pour l'auteur de ses jours. Plus tard il l'a prouvé en assurant à sa vieillesse une aisance d'autant plus douce que, pour l'infortuné corniste, elle était inespérée.
On ne saurait, en parlant du cor, oublier un des artistes les plus étonnants, ou plutôt l'artiste le plus étonnant qui se soit jamais produit sur cet instrument. Nous voulons parler de Vivier, qui.
par un procédé inexplicable, par la pression multiple des lèvres sans doute, est parvenu à exécuter, sur le cor, des fanfares à plusieurs parties simultanées. Il a fallu que nous entendissions nous-même cet artiste, dans l'intimité du tête à tête, pour croire à un phénomène aussi extraordinaire. Vivier n'est pas moins excentrique comme homme que comme artiste ; sa vie est une longue suite de plaisanteries plus ou moins originales. En voici quelques-unes :
Un jour, c'était à Londres, Vivier monte dans un omnibus; à peine y est-il assis que sa figure prend un caractère de profonde inquiétude. Il fouille dans toutes ses poches, se tâte partout avec des mouvements convulsifs et désespérés ; des exclamations sourdes s'échappent de sa poitrine haletante ; de temps à autre, il lève ses mains au ciel, et des gouttes de sueur perlent sur son front; son émotion est extrême. Machinalement il va jusqu'à tâter ses bottes pour s'assurer si l'objet qu'il paraît avoir perdu et auquel il attache un si grand prix ne s'y serait point glissé. Vous connaissez le caractère peu communicatif mais impressionnable des Anglais; tous les voyageurs qui sont dans l'omnibus avec Vivier gardent le silence, mais tous l'observent avec le plus vif intérêt et paraissent s'associer à son malheur; chacun semble se dire : « C'est un homme qui a perdu son portefeuille renfermant des sommes considérables, toute sa fortune, peut-être ! »
Tout à coup Vivier, obéissant à une inspiration soudaine, fait un bond sur lui-même, ôte brusquement son chapeau et jette les yeux dans l'intérieur.
Un bonheur ineffable succède alors à des inquiétudes mortelles.
Vivier regarde le fond de son chapeau avec cette émotion souveraine qu'on éprouve à retrouver le plus précieux des biens dont on se croyait à jamais privé.
Des larmes de satisfaction viennent se mêler aux larmes de regrets qui remplissaient ses yeux l'instant d'auparavant.
Tout entier à ses émotions et paraissant oublier jusqu'aux personnes présentes, Vivier envoie d'une main un baiser à l'objet miraculeusement retrouvé.
Mais quel est cet objet si cher à son cœur?
Les voyageurs de l'omnibus qui, avec le conducteur, ne quittent plus de leur regard le chapeau de l'artiste, vont l'apprendre enfin.
Vivier, après quelques démonstrations de bonheur, plonge lentement une main dans son feutre, pour ramener à lui cet ineffable trésor!
Sans le bruit de la voiture qui roulait, on eût entendu battre les cœurs dans toutes les poitrines.
Quelques secondes encore d'une attente perplexe et les spectateurs de cette scène si palpitante d'intérêt voient, quoi?... une cocotte en papier!
Vivier, qui n'a pas l'air de s'apercevoir qu'on l'observe, prend délicatement cette cocotte par la
queue, la contemple sous toutes ses faces, la caresse, l'embrasse avec transport et la cache ensuite précieusement dans sa poitrine. Puis il descend aussitôt de l'omnibus.
Je vous laisse à penser la stupéfaction des voyageurs à ce dénoûment si peu prévu.
Une autre fois Vivier passe la frontière de Belgique pour revenir en France. Il a deux malles avec lui, mais il paraît vouloir en dissimuler une aux yeux méfiants et alertes des douaniers. Un d'eux met la main sur la malle et demande les clefs pour en vérifier le contenu.
— Monsieur, dit Vivier en parlant à l'oreille du douanier et en jetant autour de lui un regard inquiet, laissez-moi passer cette malle sans la visiter; je vous jure qu'il n'y a rien dedans qui soit sujet aux droits.
— Les clefs!... reprend le douanier, ou je fais enlever la serrure.
— Monsieur, je vous en prie !
— Il n'y a pas de prières qui tiennent. Les clefs ! les clefs ! . . .
— Monsieur, je vous en supplie !
— Assez, monsieur, assez...
— Non, ce n'est pas assez, et s'il le faut je me jetterai à vos pieds.
— Monsieur, par cette insistance déplacée vous aggravez vos torts. Les clefs!... les clefs!...
— Au nom du ciel, monsieur le douanier, au nom de votre chaste épouse, de vos enfants bien-
aimés, au nom de tous ceux qui vous chérissent et que vous chérissez, n'ouvrez pas cette malle, car, je vous le jure ici sur les cendres de ma tante, il n'y a rien dans ce coffre qui soit soumis aux droits.
Un serrurier fut requis. Plusieurs douaniers, attirés par les supplications saugrenues de Vivier, vinrent se ranger autour de la malle pour la fouiller en tous sens.
La serrure ayant cédé sous le marteau du serrurier, dix mains de douaniers soulevèrent le couvercle du coffre mystérieux.
Mais, au lieu d'en examiner le contenu, on vit tous les douaniers reculer avec effroi en appelant au secours.
Au même instant, vingt serpents, de couleur et de grandeur différentes, levèrent leur tête aplatie, en tirant leurs langues acérées, et en faisant des efforts pour sortir de leur prison.
— Je vous avais bien dit, exclama Vivier, qu'il n'y avait rien dans cette malle qui fût sujet aux droits. Les serpents, Dieu merci! entrent de franchise sur tous les territoires.
Vivier, qui a la manie des serpents comme d'autres ont la manie des chiens ou des chats, caressa ses reptiles devant tous les spectateurs fort peu rassurés, et referma la malle en murmurant : « Ces douaniers de la frontière de Belgique ne veulent jamais croire ce qu'on leur dit; ils se feront dévorer par des bêtes féroces, c'est sûr !... »
Mais la plus étourdissante des plaisanteries de Vivier, parce qu'elle a demandé, pour pouvoir être conduite à bonne fin, des mois entiers de patience et de sacrifices personnels inouïs, est celle que le célèbre corniste a faite à un propriétaire chez lequel il a demeuré.
Ce propriétaire, intraitable à l'endroit des animaux, avait signifié à l'artiste qu'il eût à se défaire d'un chien, d'un ehat et d'un corbeau avec lesquels il logeait. Vivier parut se résigner ; il se sépara, non sans regret, de son chien, de son chat et de son corbeau, trois excellents amis.
Quelque temps après, divers locataires se plaignirent, au concierge et au propriétaire, d'être réveillés pendant la nuit, et le matin au point du jour par un son étrange et prolongé qui semblait partir de l'appartement occupé par Vivier. Ce son, dont aucun des locataires ne put déterminer la nature d'une manière précise, les surprenait aussi parfois dans le courant de la journée. Un Américain qui venait dans la maison crut pouvoir affirmer au propriétaire que le son mystérieux qu'on entendait était celui d'un buffle. «Je connais parfaitement la voix du buffle, disait l'Américain, pour l'avoir chassé dans les montagnes Rocheuses, et je vous assure que vous avez un buffle chez vous.
Un buffle chez moi et au quatrième étage ! allons donc, vous rêvez, monsieur, répondait le propriétaire, ce bruit est tout simplement le son du cor
dont mon locataire s'amuse à jouer de temps à autre.
Six mois se passèrent; à la fin, la voix du buffle, suivant les uns, le son du cor, suivant les autres, devint intolérable, et le propriétaire se décida à voir par lui-même ce qui en était.
Il sonna à la porte de Vivier; celui-ci fait entrer son propriétaire, qu'il reçoit dans la salle à manger. Après les compliments d'usage, le propriétaire allait adroitement entamer la question du son perturbateur et mystérieux, lorsqu'un terrible et long mugissement se fait entendre dans la pièce adjacente, qui était le. salon.
«Ah! mon Dieu, dit le propriétaire, qu'y a-t-il donc dans votre salon?
— Dans mon salon? répond Vivier avec indifférence.
— Eh ! oui, monsieur, dans votre salon !
— C'est une jeune vache, monsieur.
— Une vache chez moi !
— Chez vous, non; chez moi, oui.
— Monsieur, c'est une infamie, je vous donne congé et vous allez immédiatement renvoyer cet ignoble animal.
— De la modération, monsieur, reprend Vivier, de la modération ; souvenez-vous que vous êtes marié, qu'on ne sait pas ce qui peut arriver, et qu'il est au moins maladroit, dans votre position, d'insulter les bêtes à cornes. »
La génisse, trop grande pour passer par les es-
caliers, fut déménagée par la fenêtre avec une peine infinie.
Vivier n'avait mis personne dans la confidence de cette farce si longuement préméditée. Une belle nuit, il avait porté cette génisse chez lui, quand elle n'avait encore que quelques jours d'existence, et l'avait soigneusement nourrie jusqu'au jour où le propriétaire, qui n'avait voulu ni chien, ni chat, ni corbeau dans sa maison, découvrit qu'on y élevait du gros bétail.
Vivier qui est un mystificateur comme il y en a peu, un virtuose comme il n'y en a pas, un homme d'esprit et un compositeur comme il n'y en a guère, ne peut en aucune façon infirmer nos observations relativement au caractère des cornistes en général, lesquels restent, à côté de Vivier, les hommes que nous savons un peu bouffis, sentimentals, champêtres, inconstants , inquiets, rêveurs, platoniques en amour, amis du merveilleux, médiocrement passionnés pour les serpents, et convenablement respectueux envers leurs propriétaires.