‹ Musique et musiciensChapitre 12 sur 15 · LE TIMBALIER · texte numérisé non relu

LE TIMBALIER

Avant de parler du timbalier, musicien à part dans l'orchestre par ses fonctions, son caractère et ses habitudes, occupons-nous de son instrument même, des timbales.

Les timbales sont, avec la ilûte et la lyre, les instruments caractéristiques de l'antiquité. Les timbales étaient en usage chez les peuples primitifs de l'Inde et sont restées un de leurs instruments favoris. Les Hébreux s'en servaient dans leur musique consacrée au culte de Dieu, aussi bien que pour célébrer une victoire ou pour fêter quelque grand personnage. L'histoire sainte est toute remplie de descriptions de cérémonies où, à côté des voix humaines, et pour en augmenter la puissance, figurent de nombreux timbaliers. Marie, sœur de Moïse, après le passage de la mer Rouge, prit une timbale et se mit à jouer en dansant avec les femmes des Hébreux. La fille de Jephté alla audevant de son père et le conduisit au son des chœurs, des lyres et des timbales. Chez les païens, les timbales étaient employées aux mêmes usages. Les femmes phrygiennes célébraient, au son de cet instrument, les mystères delà mère des dieux.

Si nous passons des cérémonies religieuses aux simples divertissements, nous verrons encore la timbale tenir un rang important.

En Perse, on jouait des timbales pendant le repas du roi, et les seigneurs migréniens se servaient d'une petite timbale pour chasser l'aigle et le faucon. En frappant violemment sur ces sortes de tambours, ils effrayaient ces animaux et ensuite les tiraient au vol.

Les timbales sont encore en usage dans tout l'Orient, et pour donner une idée de l'habileté des

timbaliers syriens, il suffit de citer ce passage de Brofferie sur les mœurs musicales de la Syrie : « On emploie parfois, dit l'auteur, jusqu'à huit timbales d'inégale grandeur et rendant, par conséquent, un son différent chacune ; on les dispose par terre en forme de cercle, la plus grosse au milieu, et les musiciens, accroupis sur leurs jambes devant leur instrument, les frappent avec le poing. Ils jouent sans musique, donnant la note quand elle doit arriver, suivant la combinaison harmonique ou mélodique du morceau. Cette sorte de musique sert aux bals, aux fêtes et à tous les divertissements donnés par les souverains. Dans les mariages mahométans. on se sert aussi de la timbale pour reconduire la mariée dans la maison de l'époux. La manière dont on joue de la timbale en cette circonstance mérite d'être signalée, car elle est des plus pittoresques : un serviteur porte la timbale sur ses épaules et le musicien en joue en marchant derrière lui. Si la mariée est d'une condition supérieure, on double, on triple, on multiplie davantage encore le nombre des timbales. »

Les timbales ont été employées en France à l'usage de la cavalerie. Les troupes françaises à cheval avaient leurs timbales comme aujourd'hui l'infanterie a ses tambours. En campagne, on se servait des imbales en guise de cloches pour célébrer le service divin, et un timbalier avait à honneur de défendre son instrument au péril de sa vie, comme le portedrapeau défend l'étendard confié à son courage.

Les timbales étaient en outre fort en honneur dans les cours d'Europe, où elles étaient l'accompagnement obligé des trompettes. L'art du timbalier avait acquis, dans ces temps si éloignés de nous par les progrès de la musique, une grande importance, et, si nous en croyons notre savant ami, Georges Kastner, membre de l'Institut, à qui nous empruntons une partie des faits ci-dessus énoncés, il ne fallait pas moins de six ans d'étude pour former un timbalier digne du nom d'artiste. Plusieurs timbaliers ont acquis une célébrité qui a survécu aux années, et nous voyons la ville de Strasbourg se glorifier d'avoir donné le jour au timbalier Willig. La ville lui avait fait présent d'un riche costume et lui allouait un traitement fixe digne de sa haute renommée.

Aujourd'hui que la musique est devenue un art plus raffiné, les timbales ont cessé d'être un instrument solo, et, par conséquent, n'ont plus le privilège de faire naître l'enthousiasme. Le sauvage du Café des Aveugles, au Palais-Royal, est peutêtre le dernier représentant de ces solistes déchus. La ville de Strasbourg ne lui ferait pas un traitement annuel ; tout au plus consentirait-elle à lui fournir son costume... de sauvage.

J'ai vu à l'exposition internationale de Londres (1862), une paire de timbales en argent, cotée trente mille francs ! Certes, ce n'est pas sur leurs économies que nos timbaliers d'orchestre achèteront jamais de semblables timbales, et on s'est de-

mandé en vue de qui elles avaient pu être fabriquées. C'est un amateur anglais, passionné pour cet instrument, qui en a fait l'acquisition. Il en joue, dit-on, seul, chez lui, dans ses moments de mélancolie et pour chasser ses humeurs noires.

Mais si l'on ne fait plus de concerts de timbales, en revanche cet instrument occupe une place importante dans nos orchestres. On sait le parti puissant, pittoresque et dramatique que Beethoven a su en tirer dans ses symphonies, particulièrement dans la symphonie pastorale , dans l'admirable crescendo de la symphonie en ut mineur et dans Y adagio de la symphonie en si bémol.

Passons maintenant de l'instrument à l'instrumentiste, des timbales aux timbaliers.

Le timbalier est un homme de taille moyenne, d'une complexion délicate, d'une nature bilieuse et nerveuse; son visage, pâle et dégarni de barbe, porte l'empreinte de la réflexion. Un vague sentiment d'inquiétude se répand dans l'expression de son regard vif et pénétrant. La responsabilité qui pèse sur lui à l'orchestre, la confusion qui naîtrait, dans certains cas, d'un coup de timbale porté à faux, l'impossibilité de cacher cette faute au public, les conséquences qu'elle peut entraîner dans un moment où le plus grand effet d'une

scène dépend d'une seule note de cet instrument justement appliquée, enfin l'attention soutenue qu'exige la lecture d'une partie de timbale où les mesures à compter et les silences de toutes valeurs sont toujours très-nombreux, tout cela donne aux timbaliers cette physionomie inquiète, ce regard vif et fiévreux que nous avons généralement remarqués en eux.

Hors du champ de bataille, c'est-à-dire hors de l'orchestre, le timbalier conserve cette même physionomie inquiète et sérieuse, modifiée par un sentiment de fière tristesse.

Le timbalier doit être non-seulement un excellent musicien, doué de l'oreille la plus délicate, mais encore il doit tenir de la nature certaines qualités physiques sans lesquelles le travail, si opiniâtre qu'il fût, resterait impuissant. Les qualités physiques nécessaires à l'exécution du timbalier consistent principalement dans la souplesse du poignet et dans la rectitude à frapper la note, rectitude qui est presque autant dans les bras que dans le sentiment du rhythme.

Or, comme les musiciens seuls peuvent apprécier tout le mérite du timbalier, artiste incompris du public, il souffre des blessures cuisantes de l'amour-propre froissé, et devient triste et misanthrope, quand, par un de ces revirements qui font partie des bizarreries humaines, il ne tombe pas dans des accès de joie intempestive, plus significatifs peut-être que la tristesse même.

Combien de petits pianistes, de méchants violonistes, d'ignorants chanteurs sont fêtés dans le monde, et largement rétribués, pendant que le timbalier, musicien sérieux, souvent très-instruit dans la science de l'art du compositeur, vit, délaissé, des faibles appointements de sa place à l'orchestre! C'est qu'on ne joue point des timbales dans les salons et que les femmes, pour étaler leurs grâces et se rendre intéressantes, ne peuvent pas faire semblant de se trouver mal de plaisir à l'audition d'un roulement de timbales.

Le timbalier apporte, dans toutes les transactions de la vie, une méticuleuse rigidité.

Un timbalier ne souscrit jamais de billets à ordre et paye régulièrement ses fournisseurs, ce qui le distingue en outre de certaines catégories d'artistes les plus mauvais débiteurs, au dire de tous les tailleurs, de tous les bottiers et de tous les propriétaires.

Comme les bureaucrates subalternes, le timbalier porte des habits râpés, mais propres.

On le voit à l'extrémité de l'orchestre, debout à côté de ses timbales, revêtu d'un pantalon de drap noir, d'an habit également noir, le plus souvent passé de mode, et d'une cravate blanche soigneusement empesée ; pendant que ses confrères, les autres musiciens d'orchestre, sont négligemment vêtus d'un paletot, d'un pantalon de fantaisie et d'une cravate quelconque. Chose étrange! cet homme que son instrument prive des douces sa-

tisfactions du succès, — ce grand mobile des artistes, — pour lequel la musique n'a que deux notes, la quinte et la dominante, cet homme est, de tous les musiciens de l'orchestre, celui dont la personne est le plus en évidence et qui, par cela même, concentre sur lui les regards du public. Le chef d'orchestre est assis sur un siège élevé, mais il tourne le dos aux spectateurs; les contrebassistes sont debout, mais ils se dérobent aux regards, cachés qu'ils sont par leur énorme instrument ; le timbalier seul, à découvert devant ses deux timbales, est exposé aux yeux des spectateurs qui suivent ses mouvements et le regardent avec indifférence. Le soin tout particulier que le timbalier donne à sa toilette doit être attribué à la place qu'il occupe dans l'orchestre.

Plusieurs compositeurs distingués, en tête desquels nous placerons Adolphe Adam, ont débuté dans la carrière musicale par l'emploi de timbalier qu'ils ont plus ou moins bien rempli. Le spirituel auteur du Chalet, que la mort a si brusquement enlevé à ses brillants travaux, m'a avoué qu'il s'était plus d'une fois blousé lui-même en blousant ses timbales.

Duprez, le grand chanteur de l'Opéra, a aussi été timbalier avant de devenir ténor.

Mais le plus célèbre des timbaliers, à tous les titres, est très-certainement Schneitzhœffer, timbalier de l'Opéra et auteur de plusieurs ouvrages importants, parmi lesquels se distingue le déli-

cieux ballet la Sylphide, qui est resté le triomphe de Taglioni, d'aérienne mémoire.

Avec un nom plus allemand que l'Allemagne, Schneitzhoeffer était Français, Gascon de naissance, d'humeur et d'esprit. Cet excentrique musicien portait bien tous les caractères que nous avons observé, chez les timbaliers en général, seulement il les dissimulait, et on peut dire que chez lui la tristesse était gaie, et que c'est par des traits d'humeur et des farces souvent scabreuses qu'il manifestait sa mélancolie. Inquiet, sombre, il ne sortait de ses amères réflexions que pour se jeter dans quelque aventure propre à tromper ses inquiétudes en grisant son esprit. Il riait pour n'avoir pas à pleurer et se moquait de tout pour ne pas se lamenter sur chaque chose.

On écrirait un volume entier, et des plus amusants, en rassemblant les facéties de cet homme excentrique.

La première et la plus originale de toutes, peutêtre, est celle qu'il fit en arrivant à Paris, où il venait s'établir comme professeur de chant. Sachant que son nom, rempli de consonnes et peu consonnant, comme il le disait lui-même, était d'une prononciation impossible pour nos gosiers français, il écrivit sur ses cartes :

SCHNEITZHOEFFER

(Prononcez Bertrand) PROFESSEUR DE CHANT.

Cette plaisanterie contribua plus à répandre son nom que s'il se fût gravement fait annoncer à la quatrième page de tous les journaux durant plusieurs années.

Je ne veux pas me faire l'écho des mille et une extravagances que la chronique attribue au célèbre timbalier ; mais il en est une dont j'ai été presque témoin, et que, pour cette raison, je demande la permission de raconter.

Le sujet est délicat, les détails sont risqués, la plaisanterie tout entière est difficile à décrire, tant elle est saugrenue ; mais elle peint si bien l'excentricité de cet esprit malicieux et plein d'inventions bouffonnes, qu'on voudra bien me la passer.

C'était un soir, après une représentation de Robert le Diable. Schneitzhœffer, en compagnie de Tulou, de Gouffé et de Meifred, se promenait dans le passage de l'Opéra, qu'on désigne sous le nom de galerie de l'Horloge. On causait tout en fumant des cigares qu'un ami de Meifred lui avait apportés delà Havane. On s'entretenait, je crois, de Duprez, qui commençait alors à perdre sa voix, mais qui, néanmoins, grâce à son admirable talent, se maintenait dans la position supérieure de premier ténor de l'Opéra, et rendait son remplacement difficile sinon impossible.

« Ce n'est plus qu'une volonté qui chante, dit Meifred.

— C'est bien autre chose ! répondit Tulou : c'est un homme qui, en dépit de la Cuisinière bourgeoise, trouve moyen de faire un civet sans lièvre.

— Mais non pas sans c/ia£,... ajouta Gouffé avec beaucoup d'à-propos.

— Bravo ! s'écrièrent les musiciens, le mot est heureux...

— Il n'y a que Schneitzhœffer, reprit Tulou, qui ne dit rien ce soir. D'où vient son air morose? Estce qu'il aurait lu le Constitutionnel?... »

A cette époque, ce journal avait encore, au moins sur une oreille, le bonnet de coton dont il s'est entièrement débarrassé depuis.

« Messieurs, répondit le compositeur-timbalier, en affectant une gravité comique, je n'ai lu le Constitutionnel qu'une seule fois dans ma vie, et j'étais jeune... Je réfléchissais, voilà tout.

— A quoi donc?

— Au moyen de faire cracher un homme quand il n'a pas envie de cracher.

— Que dit-il? reprirent ensemble les trois musiciens étonnés.

— Je dis, messieurs, que, pendant que vous parliez, j'étais en train de réfléchir au moyen de faire cracher un homme alors qu'il n'aurait aucune envie de le faire.

— Et ce moyen?...

— Je l'ai trouvé. »

Des rires d'incrédulité accueillirent ces paroles. « Vous ne me croyez pas, messieurs?... Pa-

rions... parions à souper pour tous, y compris le monsieur que je ferai cracher, et auquel, après ça, nous devrons bien une politesse.

— Nous tenons le pari, répondirent unanimement les joyeux artistes.

— Pose toi-même les conditions de la ga ure, dit Meifred en s'adressant au timbalier.

— Les conditions sont très-simples : je parie à souper pour cinq, nous quatre et lui, qu'en moins d'une minute, — une minute, pas plus, — je ferai cracher la première personne que vous me désignerez... Cela vous va-t-il?

— Parfaitement!

— Eh bien, ajouta Schneitzhceffer, je suis prêt ; désignez-moi le personnage. »

Les musiciens, intrigués au dernier point, ne pouvant se faire aucune idée des moyens qu'allait employer l'excentrique timbalier , qui paraissait parfaitement sûr de son affaire, se mirent en devoir de lui chercher une victime. Ils avisèrent un monsieur dont la mise sévère, la figure sérieuse, la démarche grave et l'embonpoint, qui ajoutait à la noblesse de toute sa personne, leur permirent de croire qu'il ne se mettrait point de connivence avec leur confrère, et que toute la rhétorique de ce dernier, pour faire cracher ce personnage plein d'importance , échouerait si telle n'était pas, en effet, son envie.

Un geste indiqua à Schneitzhœffer ce monsieur

qui arrivait lentement, une canne à pomme d'or à la main.

Un instant le timbalier parut hésiter ; un sourire d'inquiétude avait effleuré ses lèvres, et les trois musiciens se félicitèrent peut-être intérieurement d'avoir gagné leur pari.

Le grave personnage n'était plus qu'à deux pas du timbalier, et le timbalier ne bougeait pas ; il allait le dépasser, quand, par un mouvement de volonté suprême, Schneitzhoeffer s'élança sur l'inconnu comme une bombe, et, sans prononcer un seul mot, le tint pressé quelques secondes dans ses bras.

Dès qu'il l'eut lâché, le gros monsieur se mit à cracher à plusieurs reprises, en cherchant son mouchoir dans sa poche, en s'agitant en tous sens, en lançant sur le timbalier des regards de feu.

Il voulait parler, mais les paroles restaient dans sa gorge contractée par la colère.

Il se tordait comme un furieux, et crachait sans cesse, en s'essuyant la bouche avec désespoir.

On eut dit qu'il venait d'avaler une couleuvre.

Schneitzhœffer, lui, était admirable de sangfroid.

Il ne bougeait pas. Les bras pendants, les mains ouvertes et crispées, il regardait d'un air stupidement étonné sa piteuse victime se débattre plaisamment et le menacer du poing.

Quand les premières émotions de la surprise furent passées, que l'inconnu put parler, il s'avança

vers le timbalier, et approchant son visage de celui de l'artiste au point que leurs nez se rencontrèrent :

« Me direz-vous enfin , monsieur , cria-t-il d'une voix formidable, ce que signifie cette plaisanterie ?

— Oh! monsieur, oh! monsieur, lui répondit le timbalier à demi-voix, sans changer de position et en conservant sa mine étonnée, ses bras pendants et ses mains crispées, c'est incroyable, incroyable !... C'est à en jeter sa langue aux chiens!

— Eh ! plût à Dieu, monsieur, que jamais... en effet...

Et le gros homme cracha de nouveau et avec plus de force que jamais.

« Comme il crache ! dit Meifred, en se penchant à l'oreille de Gouffé.

— C'est étonnant, répondit celui-ci.

— C'est admirable, murmura Tulou.

— Pardon, monsieur, continua Schneitzhœffer en s'adressant à sa victime, mille fois pardon!... Je vous ai pris pour un autre, pour un de mes amis que je n'ai pas vu depuis dix ans, et, ma foi, le bonheur de le revoir, l'entraînement naturel, l'expansion de l'amitié, cette passion sublime, ce sentiment des grandes âmes, cette vertu céleste, comme dit Lacépède dans sa Poétique de la musique... je n'ai pas été maître de moi.

— C'est égal, monsieur, vous m'avouerez que

vous avez une singulière manière d'embrasser vos amis. »

Et le malheureux cracha de nouveau.

« Comprends-tu, ditMeifred à Tulou, en parlant toujours à voix basse.

— Peut-être, répondit ce dernier.

— Moi, je comprends, ditGouffé, c'est affreux !

— Prenez ma tête, monsieur, prenez-là, dit en faisant un pas en avant et en s'inclinant hypocritement devant sa victime le perfide timbalier.

— Que diable voulez-vous que j'en fasse de votre tête.

— Je la garderai donc... Quelle ressemblance, mon Dieu! quelle ressemblance!... Plus je vous contemple, et plus... Depuis dix ans que je suis timbalier, je n'ai jamais rencontré une pareille conformité de figure, de tournure, de voix, de tout enfin !

— Ah! vous êtes timbalier, monsieur?

— Quelle lueur d'espérance ! . . . Seriez-vous aussi timbalier, monsieur? Entre timbaliers on s'excuse ordinairement ses petites erreurs ! . . .

— Je ne suis pas précisément timbalier, monsieur, mais je pourrais l'être... Je joue du triangle dans la musique de ma compagnie, vers laquelle l'amour de l'art m'a irrésistiblement poussé. Notre musique est l'honneur de la garde nationale plus encore que la valeur de ses armes.

— Ce n'est certes pas peu dire... Ah ! monsieur est artiste... Je ne me suis donc pas tout à fait

482 MDSIQUE ET MUSICIENS.

trompé ! s'écria le timbalier avec un accent de voix difficile à décrire, et en se retournant du côté des trois musiciens, car l'autre, mon ancien ami, celui que j'ai cru embrasser est aussi artiste.

— Je ne suis pas précisément musicien, n'ayant jamais étudié la musique... Mais j'aime cet art de passion, les timbales et le triangle surtout, et j'adore les artistes, qui sont pour la plupart de joyeux et aimables farceurs.

— Cher confrère, lui dit avec effusion le timbalier, très-heureux de voir les choses tourner à bien, la sagesse des peuples a raison quand elle proclame qu'il n'y a pas de mal en ce monde qui

ne tourne à bien Je croyais avoir retrouvé un

vieil ami; le ciel m'en envoie un nouveau. Mais, cher confrère, — cette qualification plaisait évidemment au gros monsieur, et chatouillait son amour-propre de triangle, — on cimente mieux une amitié nouvelle à table, à côté d'une bouteille de Champagne, d'un pâté truffé, en joyeuse et bonne compagnie. Et puisque le hasard, ou plutôt notre bonne étoile nous réunit ici plusieurs musiciens, si nous allions terminer la soirée par un bon souper au Café de Paris? Qu'en pense mon cher confrère ?

— Mais...

— Allons , décidez-vous , vous avez l'air de compter des pauses, absolument comme si vous faisiez une partie de triangle... Une !... deux!...

— C'est qu'il est bien tard, et ne sachant pas

avoir le plaisir de vous rencontrer, je n'ai pas prévenu ma domestique qui...

— Enlevé! c'est entendu! la domestique attendra! s'écria le timbalier. Allons au Café de Paris. »

Et cet excellent bourgeois suivit les compagnons de cette folie d'un jour en crachant une dernière fois.

LE HAUTBOÏSTE.

Je me souviens d'avoir lu dans un dictionnaire cette notice biographique sur Beethoven :

« Beethoven (Louis Yan) , compositeur de mu- » sique, né à Bonn, sur le Rhin, le 17 décem- » bre 1770, de Jean Van Beethoven, chanteur » titulaire à la chapelle de l'électeur de Cologne. » On a de lui des sonates pour piano, et quelques » symphonies à grand orchestre, appréciées des » amateurs. »

C'est à peu près comme si l'on disait :

« Montesquieu (Charles de Secondât, baron de), » publiciste français, né en 1689. On a de lui des » Lettres persanes, des Considérations sur la Gran- » deur et la Décadence des Romains , et un ouvrage » intitulé De l'Esprit des lois, appréciés des amis » des lettres. »

On trouve dans Y Encyclopédie méthodique un article sur le hautbois, digne de la notice sur Beethoven.

Voici cet article :

«Hautbois, instrumenta vent, qui aune anche » très-délicate. Son défaut est de canarder quel- » quefois; mais on ne lui connaît que des qualités » brillantes, quand M. Vogt, élève de Sallatin, en » joue. »

Voilà des explications bien satisfaisante. ; rien sur l'origine de cet instrument ; une seule appréciation sur sa nature, et elle est erronée. Il semble, en vérité, que la musique ait eu, de tous temps, le privilège d'inspirer aux écrivains les bourdes les mieux constituées.

Aussi, les amateurs de musique agiront-ils sagement, quand ils voudront s'instruire sur cet art, en ne consultant que les écrits spéciaux des musiciens, et, autant que possible, des musiciens pratiques.

Pour ma part, c'est surtout en lisant un des ouvrages de M. Georges Kastner, que j'ai appris à connaître l'histoire du hautbois.

Le hautbois dérive du chalumeau. Il s'écrivait autrefois en deux mots, etl'adjectif prenait l'accord, comme on peut s'en assurer par ce passage de Rabelais, dans Pantagruel : « louant des haulx boys » et musettes. »

Les hautbois, les tambourins et les flûtes furent longtemps, en France, les seuls instruments des orchestres de danse. C'est avec les hautbois et les tambourins que nos ancêtres dansaient en plein air, sur le vert gazon, leurs branles et leurs gail-

lardes. S'amusaient-ils moins que nos pierrots et nos débardeurs des bals de l'Opéra, polkant convulsivement devant les deux cents musiciens d'un Musard quelconque en délire? J'en doute. Les plaisirs, ainsi que la peine, sont en nous à un certain degré ; on peut développer les sensations de l'homme, on ne saurait les accroître au delà des limites fixées par la nature. Le plaisir du paysan, quand il a mis ses habits de dimanche, quand il joue à la quille auprès de l'église de son village, ou qu'il conduit, bras dessus, bras dessous, àl'assemblée, sa grosse et fraîche promise, ce plaisir est aussi vif que celui du riche et grand seigneur assis à une table de jeu couverte d'or, ou en rendez-vous galant avec une duchesse.

Mais pardon de cette enjambée dans le domaine de la philosophie pure. Je reviens à mes moutons, c'est-à-dire à mon hautbois.

Cet instrument a, pendant longtemps, conservé ce son nasillard et cru qui le rendait impropre à l'expression de certaines nuances musicales. Le père Mersène dit que « la musique du hautbois est » propre pour les grandes assemblées , comme » pour les ballets, pour les nopces, pour les fêtes » des villages, et pour les autres réjouissances » publiques, à raison du grand bruit que font les » hautbois et de la grande harmonie qu'ils ren- » dent. »

Malgré les perfectionnements apportés de nos jours dans la fabrication du hautbois, perfection-

nements qui ont eu pour principal effet de modifier son timbre, cet instrument ne se prête point aux traits rapides et brillants; son mécanisme est resté défectueux, et tel passage possible dans un mode, sur le hautbois, devient impraticable dans un autre. Ces défauts disparaîtront, sans doute, quand les hautbois seront construits d'après l'excellent système de Bœhm.

Mais, si le hautbois manque de brillant, il a d'autres qualités précieuses ; il est doux, pastoral, naïf, et porte à la mélancolie. Nul autre instrument mieux que le hautbois, ne saurait chanter avec charme les airs primitifs des montagnes, si poétiquement tristes, si touchants et si chastes dans leur naïve simplicité. Quand il fait entendre des airs du pays, le hautbois éveille dans l'âme des hommes éloignés de leur patrie une sorte de langueur poétique et extatique, qui plonge l'esprit dans un indicible ravissement. L'âme devient malade, alors, de cette mystérieuse maladie, mélange indéfinissable de bonheur, de tristesse, de regrets, d'espérance et d'amour, qu'on appelle nostalgie.

Jean-Jacques Rousseau, que M. de Lamartine traite d'âme égoïste, mesquine, hypocrite, maladive, rongée de vice, etc., dans un des numéros du Cours familier de Littérature, après avoir dit de lui, dans le Civilisateur, qu'il était un « génie de cœur et de style, » Jean- Jacques Rousseau raconte que, dans les corps formés de soldats suisses, il

était défendu, sous peine de mort, de jouer le Rcnz des vaches; parce que, disait l'auteur du Contrat social et du Devin de village, cette mélodie faisait fondre en larmes, déserter ou mourir ceux çui l'entendaient, tant elle excitait en eux l'ardent désir de revoir leur patrie.

Mais une même cause produit quelquefois des effets contraires, quoi qu'on en dise, et le prisonnier, comme l'exilé, trouve dans les airs qui rappellent la liberté ou la patrie, la plus douce des consolations. Écoutez plutôt le langage naïf et si plein de cœur d'un de nos braves soldats d'Afrique, le chasseur Bernard, fait prisonnier par Àbd-el- Kader :

« Le jour, dit-il, quand on nous laissait libres, » nous nous livrions à une foule de jeux que nous » inventions pour abréger les . ennuis de notre » captivité ; nos officiers nous aidaient ; mais le » soir, sous nos mauvais gourbis d'alfa, que nous » avions dû construire pour ne pas coucher sous le » ciel, nous disions des chansons du pays, des » chansons de soldats.... L'un de nous, loustic » quand même, et doué d'une jolie voix, nous » chantait quelquefois les Hirondelles, de Béranger, » et je ne sais comment cela se faisait, mais nous » pleurions tous, le chanteur y compris. Il n'a » jamais pu finir sa chanson. »

Voici, d'après les observations que j'ai pu faire, quels sont les mœurs , les habitudes et le caractère des hautboïstes, en général :

Le hautboïste est triste, tendre, naïf et timide comme les sons de son instrument. En amour il est certainement moins passionné que le violoniste, mais son amour est durable. Si j'étais femme et que je désirasse, comme toutes les femmes, avoir un mari constant, j'épouserais un hautboïste.

Après cela, il est bien possible qu'il se trouve quelque hautboïste inconstant; je ne réponds de rien.

Cet instrumentiste ajoute aux qualités précieuses que je viens d'énumérer beaucoup d'ordre dans son intérieur et le goût de l'économie. De tous les musiciens d'orchestre, il est peut-être le seul qui ait un livret de caisse d'épargne. Sans être élégant dans sa mise, il est toujours très-convenablement vêtu et d'une propreté remarquable. Son humeur est sédentaire et il est sobre de paroles. Il ne loge jamais en garni. Tout, chez lui, est rangé avec soin ; ses papiers de musique, chose rare chez un musicien de profession, ne sont jamais éparpillés sur les meubles, ils sont toujours mis en ordre dans un casier, spécialement consacré à cet usage et placé à côté du pupitre. Le hautboïste est ponctuel aux répétitions, et un des premiers à prendre sa place dans l'orchestre quand l'heure de la représentation théâtrale ou du concert a sonné. Aussi arrive-t-il rarement que des amendes viennent ébrécher, dans le courant du mois, ses modestes appointements.

Le hautboïste étudie son instrument debout

devant son pupitre, les deux mains ramenées sur le hautbois. Cette position donne nécessairement à la longue une certaine roideur dans tout le corps.

D'un autre côté, la musique de hautbois, naïve, pastorale et souvent tristement monotone, ne provoquant pas chez l'exécutant ces contorsions défectueuses du cou que quelques artistes se croient autorisés à faire pour donner plus d'expression à leur jeu et mettre en relief les passages d'un caractère passionné, il en résulte que le hautboïste exécutant un solo est une véritable statue de marbre.

Le défaut capital du hautbois est bien, comme le dit très-agréablement Y Encyclopédie méthodique, de canarder quelquefois. Le hautbois canarde même très-souvent dans les mains de certains amateurs.

Exemple l'aventure suivante dont le rare mérite parmi tant d'autres aventures qui se publient, est d'être arrivée.

Un jeune homme, habitant une ville de province, avait été séduit par les beaux yeux d'une charmante veuve que la mort de son mari avait dû rendre bien inconsolable, car c'est avec tous les hommes qu'elle cherchait à se consoler de la perte immense de celui-là.

Le jeune adorateur de cette veuve inconsolable était beau, élégant, spirituel, aimable et riche ; il semblait avoir tout pour lui. Mais comme on n'est pas parfait, notre héros jouait du hautbois avec un nombre infini de canards à la clef. C'était désolant,

d'autant plus que se croyant un beau talent, il il ne manquait jamais une occasion de lâcher de sa volière, — je veux dire de son hautbois, — la bande sonore des hydrobates qu'il y tenait toujours en réserve. Il se rendait presque chaque soir chez la veuve et lui faisait toutes sortes de déclarations en prose, en vers et en musique. Elle les accueillait toutes avec cette bienveillance perfide dont les femmes coquettes ont le secret, car cette femme était coquette et perfide, comme on va le voir.

Cela dura ainsi jusqu'à ce que notre amateur ayant été remplacé dans le cœur par trop hospitalier de la veuve, elle voulut se débarrasser de lui.

Le hautbois la servit à merveille en cette circonstance.

«Monsieur Charles, lui dit-elle un soir, je voudrais vous voir parfait, et vous avez un défaut.

— Lequel? répondit naïvement M. Charles.

— Vous jouez mal du hautbois.

— Soit, répondit l'amoureux, je ne jouerai plus de hautbois, puisque cela vous déplaît.

— Je veux, au contraire, que vous en jouiez.

— Mais, dit le pauvre Charles assez embarrassé, il vous est donc agréable d'entendre mal jouer du hautbois?

— Point, fit la belle, mais il me serait trèsagréable de vous en entendre bien jouer.

— Pourtant jusqu'à présent votre bienveillance pour mon faible talent...

— Ce qui est passé est passé ; parlons du présent

et de l'avenir. Partez pour Paris, étudiez avec les grands maîtres, et quand vous aurez acquis un talent véritable, que vos mélodies seront épurées des.. . canards qui les obstruent et les altèrent d'une façon si fâcheuse, revenez, et je verrai alors si je dois vous accepter pour mari.

Le hautboïste fit quelques timides objections, et finit par céder à ce caprice de la femme qu'il aimait.

A Paris il prit des leçons et travailla l'instrument jusqu'à six heures par jour. Quand il se crut de force à paraître avec honneur devant celle qui ne voulait pour second époux qu'un homme de première force sur le hautbois, il retourna dans son pays.

Par une belle nuit il se rendit sous la fenêtre de l'objet aimé, son hautbois à la main, et entonna les premières mesures d'une sérénade. Mais, soit qu'il fût ému, soit qu'il eût encore besoin de perfectionner son talent, il joua plus mal que jamais, et des éclats de rire de la veuve accueillirent ce malencontreux morceau. Il quitta la ville cette nuit même et alla cacher son désespoir en Amérique, où il est mort d'une maladie de langueur.

— Mon malheur, disait-il dans les derniers temps de sa vie, est d'avoir joué du hautbois. Si je n'avais pas joué de cet instrument elle m'eût peut-être aimé... Oui, mais je jouais du hautbois... Et pourtant, ajoutait-il, d'un air convaincu, il est si facile de ne pas jouer du hautbois ! »

Dans les partitions modernes on écrit toujours deux parties de hautbois, et les compositeurs lui donnent souvent des solos.

Il existe de charmantes fantaisies de concert pour cet instrument, composées par Vogt, Triébert, Verroust, Lavigne , et nous avons plusieurs fois entendu aux concerts du Conservatoire un délicieux caprice de Beethoven pour deux hauthois et un cor anglais.

Page 1