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LE VIOLONISTE

Avant de vous parler du violoniste, permettez qu'à l'aide des érudits qui se sont occupés de l'histoire des instruments de musique, je vous dise quelques mots du violon.

L'époque de l'invention du violon est fort douteuse. Quelques historiens pensent qu'il nous a été apporté par les Croisés, qui le tenaient des peuplades indiennes ; d'autres croient, avec plus de raison, peut-être, qu'il est d'origine française, comme semblent l'indiquer les premières partitions italiennes, où il est désigné sous le nom de piccolo violino alla francese. Ce qu'il y a de certain, c'est que le plus ancien violon qu'on ait conservé est un violon français, fabriqué par Jean Kerlin, luthier breton, dont il porte le nom avec la date de 1449. Cet instrument était en possession de

M. Koliker, luthier à Paris, au commencement de ce siècle.

L'étymologie du mot violon est aussi incertaine que l'époque exacte de l'invention de cet instrument. Un auteur, Court de Gebelin, se livre sur ce sujet à des réflexions plus ou moins ingénieuses : « Le mot violon, dit-il, indique un instrument à cordes qu'on fait résonner avec un archet. Mais, quelle est l'origine de ce nom? Elle se perd dans la suite des temps pour tous les étymologistes ; car dire avec eux qu'il vient de l'espagnol biolone, ce serait tout au plus supposer que cet instrument nous a été donné par l'Espagne, ce qui serait peut-être difficile à prouver. Ce nom tient à ceux de quelques autres instruments appelés viole, basse de viole, violoncelle. »

« Si jamais nom dut être formé par onomatopée, écrit un autre historien, n'est-ce pas celui des instruments de musique? Ils ont un son à eux, un son déterminé et constant, un son propre à les distinguer de tout autre. Les instruments bruyants, tels que le tambour, le tympanon et la timbale, portent des noms parfaitement imitatifs. En les nommant, on peint le coup qui les fait retentir. Dans les instruments à cordes on avait à peindre des sons d'une tout autre espèce, des sons aigus et sifflants, grêles en quelque sorte; on eut donc recours pour les exprimer à la voyelle /, dont le son grêle, aigu et sifflant, se met si bien à l'unisson de ces instruments, et qui, associée au son o,

sert également à peindre cette joie et cette gaîté qu'accompagne et qu'inspire, dans les fêtes, le son des instruments. On dit viole, violon, par le même sentiment qu'on disait iohl ioh! et qu'on dit en iol et en jol les mots celtes, teutons, basques, qui peignent la joie et le plaisir. C'est de ce mot que les latins firent également fides, qui désigna les instruments à cordes et qui forma le diminutif fidicula, petit instrument à cordes ; tandis qu'en le prononçant en v ils en firent, premièrement vitula, la déesse de la joie; deuxièmement, en latin barbare, cet instrument dont nous avons altéré le nom en celui de vielle. Ils en firent encore vitulari, se réjouir, folâtrer; vitellianœ, tablettes sur lesquelles on écrivait des choses gaies. »

Malheureusement ce qui vient jeter du doute sur la vérité de ces savantes hypothèses, c'est que le violon n'est point un instrument essentiellement folâtre, quoiqu'il se prête avec bonheur à l'expression de la musique gaie.

Si l'on en juge par les nombreux essais, tous infructueux, qui ont été tentés dans ces derniers temps pour modifier la forme du violon, on doit conclure que depuis longtemps il a atteint sa perfection architectonique. On peut dire même que de toutes les industries artistiques, la lutherie est la seule qui ne soit point en progrès. Ses efforts ne tendent plus à améliorer, mais simplement à rester stationnaire en se rapprochant le plus pos-

sible, par l'imitation, des produits de Maggini, de Steiner, de Guarnerius et de Stradivarius.

La structure du violon, si simple en apparence, qu'il semble formé seulement de quatre planches d'inégale grandeur, d'un manche et de quatre chevilles, est pourtant très-compliquée ; il y a dans sa structure des mystères impénétrables qui déroutent la science. Pourtant on ne peut douter, à l'inspection des divers instruments si bien caractérisés des anciens maîtres de la lutherie, qu'ils n'aient été guidés dans la pratique de leur art par des principes sûrs, basés sur l'acoustique et les mathématiques. Le hasard ne produit pas toujours bien et constamment bien de la même manière. Quoi qu'il en soit ; la tradition était perdue ; ce qui le prouve surabondamment, c'est l'énorme quantité de médiocres violons fabriqués en Europe, dans les dernières années du siècle passé.

On en était arrivé à désespérer de jamais égaler les maîtres de la lutherie du seizième siècle, quand parurent les premières imitations de M. Vuillaume.

Plus persévérant que les alchimistes à la recherche de l'absolu, et surtout plus heureux qu'eux, M. Vuillaume s'était posé un problème qu'il a résolu au delà même de ses espérances.

Plusieurs des instruments de M. Vuillaume furent vendus comme anciens par des luthiers étrangers, ce qui donna lieu à des procès dans lesquels le fabricant français fut appelé comme témoin. Paganini lui-même ne put un jour reconnaître son

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violon qu'il avait donné à réparer à M. Vuillaume d'avec un violon fabriqué sur le même modèle par cet habile luthier.

Le violon est sans contredit le plus poétique, le plus passionné, le plus expressif de tous les instruments. « lia dans l'orchestre, » dit M. Lichtental, « une telle prééminence sur les instruments à vent, qu'on ne pourra jamais les considérer comme ses rivaux. Dans la symphonie, comme dans les accompagnements, le violon soutient toujours le discours musical ; et si, pour varier les effets, il cède pour un instant l'empire de l'harmonie, c'est pour reparaître aussitôt dans toute sa splendeur. Ses quatre cordes suffisent pour donner plus de quatre octaves et pour offrir toutes les ressources que réclament le chant et la variété de la modulation. Au moyen de l'archet, qui met les cordes en vibration et en fait parler plus d'une à la fois, il unit au charme de la mélodie celui des accords. La qualité de sa voix qui joint la douceur à la vivacité, lui donne la supériorité sur tous les instruments, et avec le secret qu'il possède de modifier les sons et d'exprimer les accents des passions, il rivalise avec la voix humaine. »

Buffon a dit : « Le style c'est l'homme même. » On peut ajouter : « L'instrumentiste c'est l'instrument même. » Nous avons déjà démontré cette vérité en étudiant le caractère et les mœurs de quelques musiciens exécutant de différentes espèces d'instruments ; le violon vient encore confirmer

notre observation à ce sujet. En effet, les sons éminemment sympathiques et expressifs du violon, la musique passionnée dont il est le dramatique 'interprète, influent incontestablement d'une manière très-sensible sur le moral du violoniste. Le violoniste est d'ordinaire passionné, irritable, d'un caractère inégal, orgueilleux, impressionnable à 1 excès, mais craintif. Sa gaîté, comme la gaîté du violon, a quelque chose de fou, de burlesque souvent. Il plaisante en jonglant avec les mots comme il plaisante en jonglantavec les notes quand il joue le Carnaval de Venise, de Paganini, ou le désopilant Marlborough, de Pilet. Il est triste sans sujet et passe sans transition du sombre de la quatrième corde de son humeur, à la pétulante gaîté de la chanterelle de son esprit. Vous lui parlez et souvent il pense à toute autre chose qu'à ce que vous lui dites. Le violoniste a des visions, des pressentiments et il se plaît à lire des contes fantastiques. La Sonate du Diable devait nécessairement être composée par un violoniste.

Comme homme, le violoniste est éminemment distingué. Son visage, d'un ovale parfait, est pâle ; son nez est long et fantastique; sa bouche est grande; ses yeux sont petits, mais fascinateurs et pleins de feu ; sa taille est svelte. Je ne connais pas un seul violoniste de talent qui soit gros. < Ajoutons, comme un signe des plus caractéristiques, qu'il porte les cheveux longs.

Le violoniste est très-soigné dans sa mise, et il

aime à se parer de bijoux. Plusieurs des bijoux qu'il porte, lui ont été donnés par des grands personnages en témoignage de leur satisfaction; mais d'autres sont achetés par le violoniste lui-même, bien qu'il les fasse tous passer pour des cadeaux royaux. Les violonistes sont les derniers hommes, en France, qui aient porté des sous-pieds. Ce musicien a toujours son habit boutonné, et des bottines d'un irréprochable vernis. Son chapeau, seul, de tous les détails de sa toilette, est quelquefois défraîchi et hurlerait fort avec le reste de son habillement, si l'on ne savait qu'un chapeau fané est accepté dans un certain monde où le chef passe avant le couvre-chef.

Quand il joue en public, le violoniste cherche par des poses bizarres et par des éclairs de regard à s'emparer de l'esprit de son auditoire. Il tient à produire l'effet d'un être surnaturel. C'est sa principale manie et c'est aussi un de ses éléments de succès. Un violoniste qui aurait la figure d'un bon bourgeois et les poses naturelles, ne serait pas un violoniste ; ce serait tout simplement un joueur de violon, ce qui est bien différent.

Avec les qualités que nous venons d'énumérer, on conçoit ce que doit être l'amour du violoniste. Cet amour est passionné, mais timide, et il y a dans le cœur de ce musicien, pour la femme qu'il aime, un mélange indéfinissable de sentiments contradictoires qui se heurtent en lui, l'oppressent et troublent son esprit. Son orgueil lui dit qu'il n'est

point au-dessous de l'amour qu'il inspire, aimât-il une duchesse ; mais son caractère craintif retient les aveux prêts à s'échapper de ses lèvres, et le plus souvent il se borne à aimer et à souffrir en silence.

L'histoire suivante des naïves et gracieuses amours d'un jeune violoniste fera mieux comprendre notre pensée que toutes les analyses que nous pourrions faire pour la mettre en relief.

Louis Durantin était âgé de quinze ans, lorsqu'il vint seul à Paris. Son père, cultivateur aisé du Finistère, n'ayant que lui de garçon, avait voulu en faire un abbé.

La muse des sons en décida autrement.

L'enfant n'apprit rien de ce qu'on voulait qu'il sût, et sut ce qu'on ne voulait pas lui apprendre, c'est-à-dire la musique et le violon.

Il fallut céder à une vocation irrésistible. A bout d'efforts et de volonté, le père Durantin permit enfin au jeune Louis de partir pour Paris, et d'entrer au Conservatoire, dans une classe de violon.

En écoutant son père, le futur artiste avait peine à contenir sa joie. En parlant à son fils, l'honnête cultivateur ne pouvait réprimer sa colère.

« Va, malheureux, lui dit-il, tu seras le désespoir de mes vieux jours, et ta conduite hâtera la mort de ta mère !

— Mon père !

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— Veux-tu me laisser parler!... Je comptais sur toi pour rehausser le nom de la famille, et tu veux le déshonorer, au contraire.

— Mon père !

— Veux-tu me laisser parler!... Oui, tu le déshonoreras en menant cette vie de dissipation et de vagabondage de tous les artistes, en allant de carrefour en carrefour, de café en café, ton instrument à la main, pour distraire les badauds et gagner ta misérable vie.

— Mais, cher père, je t'assure que les bons artistes ne vont jouer du violon, ni dans les carrefours, ni dans les cafés; qu'ils sont, au contraire, parfaitement reçus dans le monde, et recherchés jusque dans le palais des rois, quand ils ont un grand talent. Vois Paganini, cher père!

— Veux-tu me laisser continuer!... Tu me parles toujours de cet homme-là, de ce Paganini que je ne connais pas, et qui, j'ai quelque raison de le supposer, avait fait un pacte avec le diable. Ce que je sais, moi, et ce que je ne sais que trop bien parce que je l'ai vu, c'est qu'il y a des joueurs de violon dans les cafés, et que je n'en ai vu que là.

— Mais, mon père, je t'assure...

— Veux-tu me laisser parler ! . . . Comme malheureusement, je ne puis faire que tu ne sois pas mon fils, tu recevras, pendant ton séjour à Paris, une somme de soixante et quinze francs par mois, à laquelle ta mère, toujours trop bonne, ajoutera,

de temps à autre, soit quelques petits pots de beurre, soit un lièvre ou une volaille.

— Je te remercie bien, cher père.

— Veux-tu me laisser parler!... Je te défends de m'écrire, à moins que tu ne sois malade. Tu pourras, s'il te plaît, donner régulièrement des nouvelles à ta mère ; cela ne me regarde pas, et je ne veux pas m'en mêler. Quant à moi, je me considère comme n'ayant plus de fils; avec cette différence, toutefois, que si je n'avais pas de fils, j'aurais soixante et quinze francs de moins à payer chaque mois. »

Ce discours fit sur le pauvre enfant une douloureuse impression, mais ne changea pas sa résolution. Le père Durantin avait espéré fléchir son fils au dernier moment, en lui tenant un langage des plus sévères. Il vit, cette fois encore, que la volonté du jeune musicien était inébranlable, et il se résigna en poussant un profond soupir.

La scène du départ fut très-touchante.

La pauvre mère qui croyait, comme son mari, que tous les violonistes étaient destinés à tendre dans les cafés une casquette graisseuse, et que les clarinettes et tous les musiciens de la foire sortaient des classes du Conservatoire, blâma son fils intérieurement, mais lui pardonna de tout cœur. Elle pleura à sanglots en le serrant dans ses bras.

Le père Durantin, aussi ému que sa femme, voulut néanmoins paraître froid, et tint ferme jusqu'au bout. Il se laissa embrasser par son fils,

mais ne l'embrassa pas, et se borna à lui donner une vigoureuse poignée de main.

Puis la diligence roula, car il y a vingt ans de cela, et les chemins de fer, comme on sait, n'existaient pas encore entre Paris et la Bretagne.

Les pauvres gens, comme s'ils eussent conduit leur fils à la mort, rentrèrent au logis l'œil humide et la tête penchée.

Après trois jours de voyage, le jeune Louis faisait son entrée dans la capitale, au son des fanfares du conducteur de la diligence. Un ami de son père l'attendait au bureau des messageries, et le conduisit dans une chambre louée à l'avance, après l'avoir emmené dîner chez lui.

Sans perdre de temps, Louis Durantin prit un professeur de violon, et, après plusieurs mois d'un travail opiniâtre, le jeune musicien se présentait aux concours du Conservatoire. Il fut reçu dans cette école, bien qu'on le trouvât un peu âgé. Trois ans plus tard, il remportait le premier prix de violon et un second prix d'harmonie. Tout fier de ce résultat, il en fit part à son père. Voici la réponse que lui adressa ce dernier :

« Si tu m'avais écouté, au lieu des couronnes du Conservatoire, qui ne signifient rien du tout, tu serais, à cette heure, à la veille d'avoir sur ta tête la calotte d'abbé, ce qui est, à la fois, honorable et lucratif. Je ne veux plus t'en parler; mais si les années ont apporté quelque raison dans ton esprit, quitte ton violon et reviens au pays. J'aime mieux

encore te nourrir à ne rien faire, que payer pour te donner un état qui conduit à la misère et à tous les désordres, ceux que le démon pousse à vouloir l'exercer.

» A cette condition seulement, je me dirai ton père.

« Durant in. »

Le lauréat du Conservatoire pleura en recevant cette lettre ; mais comme il avait plus que jamais confiance en son étoile, il répondit avec fermeté à son père, qu'il était artiste et resterait artiste toute sa vie. Il ne demandait d'autre faveur que la continuation de sa modique pension.

Après avoir ambitionné uniquement le talent de l'exécutant, Louis Durantin rêva la gloire du compositeur. L'étude des grands maîtres devint sa principale occupation, et il se mita composer jour et nuit.

Deux ans se passèrent encore, pendant lesquels le jeune artiste, dont la vie était exemplaire, grâce à sa passion pour la musique, et grâce aussi peutêtre à la modicité de sa pension , qui ne lui permettait aucun plaisir, n'eut d'autre distraction que le travail même auquel il se livrait sans relâche.

Mais il vient un moment dans la vie où la composition des quatuors pour instruments à cordes, des messes et des cantates à grand orchestre, ne suffit plus à combler tous les vides du cœur.

Durantin, qui occupait au quatrième étage d'une

maison, une modeste chambre donnant sur une cour, avait vue sur les chambres de derrière d'un grand et bel appartement, occupé par un riche négociant retiré des affaires, par sa femme et par sa fille, charmante jeune personne de dix-huit ans.

Les croisées de la chambre à coucher de cette jeune fille donnaient naturellement sur la cour et se trouvaient en face de la chambre du violoniste, mais à un étage au-dessous. Il la voyait souvent traverser sa chambre comme une gracieuse silhouette, à travers le jour obscurci des rideaux de dentelles; et quelquefois, il l'entendait jouer sur le petit piano droit qu'elle avait dans sa chambre des romances et différents airs du répertoire de l'Opéra et de l'Opéra-Comique.

Souvent il arrivait que la jeune fille, écartant les fins rideaux de sa fenêtre, collait son joli visage contre les carreaux de vitre pour mieux voir dans la cour.

Durantin nourrissait alors son cœur et son esprit de cette apparition enchanteresse, et il respirait à peine jusqu'à ce que ce charmant objet se fût dérobé à son admiration.

Il passa des heures entières, puis des journées entières devant son papier réglé, la plume à la main, non plus à écrire, mais à épier le moment où celle pour qui il soupirait timidement, viendrait s'offrir à sa vue, ne fût-ce qu'un instant. Une minute du bonheur de la voir compensait largement une journée d'attente.

Louis Durautin avait un ami plus âgé que lui d'une dizaine d'années ; cet ami était peintre et se nommait Théodore Pellier. Les deux artistes prenaient assez régulièrement leurs repas ensemble , chez madame Sébastien, une crémière ambitieuse, qui avait joint à sa laiterie une sorte de table d'hôte, installée dans le fond de la boutique, et où venaient se repaître des étudiants, des artistes et de petits employés.

— Tu ne manges plus, dit un jour Théodore Pellier à son ami Durantin : tu es amoureux.

— Qui? moi!... Oh! non, répondit en rougissant le musicien; je ne mange pas parce que je n'ai pas faim.

— Sans doute, mais tu n'as pas faim parce que tu es amoureux. Je connais ça, mon petit, j'ai passé par là, et je ne me trompe jamais sur ce chapitre. Comment se nomme la particulière?

— Eh bien! puisque tu l'as deviné, répondit Durantin, c'est vrai, je suis amoureux, mais amoureux sans espoir; car moi, pauvre artiste inconnu, j'aime une fille riche, de très-bonne famille, jolie comme un ange, et qui, sans doute, n'a jamais levé les yeux sur moi. Ah! si elle était pauvre, plus pauvre que moi encore, j'oserais peut-être alors lui parler, et si elle ne me repoussait pas, je lui offrirais mon nom. Moi qui, jusqu'à présent, n'ai voulu m'occuper que de musique sérieuse, de bonne musique, j'irais m'offrir aux éditeurs, je composerais pour les pensionnats des romances

niaises, pour les gens du monde des quadrilles vulgaires, pour les amateurs de plates fantaisies pour piano et violon. S'il le fallait, je donnerais même des leçons de solfège, et nous vivrions heureux parce que nous nous aimerions. Malheureusement elle est riche, et il me faut renoncer à tout espoir.

— Mon pauvre ami, répondit Pellier, tu parles comme on parle toujours à vingt ans. Sache donc, trop innocent jeune homme, qu'il n'est pas plus difficile de se faire aimer d'une princesse que d'une couturière, de la fille d'un millionnaire que d'une pauvre fille, pourvu qu'on puisse les voir et leur parler. Les femmes sont toutes égales devant ce petit potentat qu'on appelle l'amour. Ne te souviens-tu donc pas de ces vers de Voltaire :

Qui que tu sois, voici ton maître, Il le l'ut, l'est, ou le doit être.

— Si du moins ajouta Durantin poursuivant son idée, si du moins celle que j'aime était pauvre et de condition inférieure, je m'assurerais, en l'épousant, sa reconnaissance éternelle, et cette reconnaissance serait un sûr garant de notre bonheur conjugal.

— Erreur, mon ami, erreur ; les femmes trouvent toujours qu'elles valent au moins le mari qui les épouse, et, pour l'homme qui se marie, il n'y a guère entre telle femme ou telle autre que la différence de la dot. Veux-tu un conseil?

— J'en ai grand besoin, répondit le musicien.

— Tu aimes une jeune fille riche ; eh bien faistoi aimer d'elle, et en te mariant tu feras une bonne affaire, ce qui est très-rare, au lieu de faire une bêtise, ce qui est très-commun.

— Mais comment pourrai-je me faire aimer? comment pourrai-je lui parler et lui déclarer mon amour?

— Les circonstances dictent les moyens en pareil cas. Aie confiance en toi et va de l'avant. Souviens-toi surtout que la persévérance est le génie des amoureux, et qu'avec de la persévérance on arrive toujours à deux choses en ce monde : à se faire aimer de celle qu'on aime et à se faire recevoir de l'Académie, au choix du consommateur.

Le timide Durantin rentra chez lui plus bouleversé que jamais et se sentant fort peu de disposition pour mettre en pratique les conseils de son ami.

On était arrivé aux premiers jours du printemps, la saison des fleurs et des amours. Mathilde Brunet (c'est le nom delà jeune fille aimée de l'artiste) ouvre une des fenêtres de sa chambre à coucher, regarde quelques instants autour d'elle, prend une chaise qu'elle place devant une table à ouvrage, et s'assied, une tapisserie à la main.

« Mon Dieu, qu'elle est belle ! se dit le violoniste. Est-il possible qu'il y ait un homme assez heureux pour plaire à une créature si parfaite ! Et

pourtant, ajouta-t-il en lui-même, elle se mariera un jour, et l'homme qui doit l'épouser existe. Que ne suis-je archiduc et millionnaire, pour déposer humblement à ses pieds mes titres et ma fortune ! Si elle pouvait lire dans mon cœur tout ce que je ressens pour elle, peut-être aurait-elle pitié de moi, et ce serait déjà du bonheur que d'obtenir sa pitié... Mais elle ne lève jamais les yeux sur ma triste demeure; d'ailleurs, peut-on lire dans le cœur quand la bouche reste muette?... Ah! que je suis à plaindre!... « Aie confiance en toi, m'a dit Pellier, et va de l'avant; la persévérance est le génie des amoureux. » Eh ! mon Dieu ! je suis bien persévérant, car le ciel m'est témoin que je n'ai jamais aimé que Mathilde, et que je l'aime en silence depuis bien longtemps déjà... Oui, mais je l'aime en silence et je n'ose pas lui avouer mon amour... Pourrais-je, sans la blesser, lui écrire? Non, assurément. Pourrais-je, de cette fenêtre, lui faire des gestes significatifs, tels que de lui envoyer des baisers, d'appuyer ma main sur mon cœur, de me mettre à genoux en dirigeant sur elle des regards suppliants? Non, encore ; une pareille audace l'irriterait, et je m'exposerais ainsi à ne plus la revoir jamais... Oh! quelle idée!... Oui, c'est cela; j'attirerai son attention par ce moyen, et si, par le plus heureux des hasards, elle m'avait déjà remarqué ; si, par impossible, elle avait pour moi quelque bienveillante sympathie, elle me comprendrait peut-être; elle

pourrait même me répondre sans se compromettre, car ce langage ne serait compris que de nous deux... Je suis bien ému... ma main tremble... n'importe ! essayons. »

Et l'artiste courut prendre son violon ; puis, s'étant approché discrètement de sa fenêtre, qu'il avait eu soin d'entr'ouvrir, il attaqua les premières notes de ce récitatif de Guillaume Tell, rendu célèbre par l'expression si profondément juste que lui avait donnée Duprez :

Ma présence pour vous est peut-être un outrage.

Mathilde, mes pas indiscrets Ont osé jusqu'à vous se frayer un passage.

La jeune fille leva la tête aux premières notes de l'instrument; mais elle la rabaissa aussitôt, et continua sa broderie sans paraître davantage se préoccuper ni du violoniste ni de l'air qu'il jouait.

« Ah! se dit le pauvre artiste, elle dédaigne mes timides avances, et peut-être se fait-elle un jeu cruel de mes tourments... à moins pourtant qu'elle ne m'ait pas compris... Mais comment lui expliquer?... En faisant moi-même la réponse aux vers de ce récitatif. »

Et aussitôt il continua :

On pardonne aisément un tort que l'on partage. Arnold, je vous attendais.

Mais la jeune fille ne bougea pas.

« Rien! dit Durantin, pas un geste d'encouragement, pas un sourire, pas même un regard ! Il

paraît qu'elle ne m'attendait pas. C'est l'indifférence la plus complète. »

Il sortit découragé et s'en alla trouver son ami Pellier, qui jugea excellent et très-délicat le moyen imaginé par l'artiste, pour déclarer son amour à la belle Mathilde. Pellier lui promit le succès le plus satisfaisant, s'il persévérait dans cette voie de téléphonie amoureuse.

Ces paroles mirent du baume dans le cœur du musicien, et quand la nuit fut venue, il attendit à sa fenêtre, son violon à la main, que Mathide fût revenue dans sa chambre. Puis quand il n'y vit plus de lumière, pensant que la jeune fille était sur le point de s'endormir, il mit une sourdine à son violon et fit entendre ce chant si suave rendu plus pénétrant par l'application de la sourdine, sur les cordes de l'instrument.

Dormez, dormez, chères amours !

Pour vous je veillerai toujours.

Deux jours se passèrent sans que Durantin eût trouvé l'occasion de renouveler ses euphoniques déclarations.

Le troisième jour, la jeune fille se montra dans sa chambre, ouvrit sa croisée, et reprit sa broderie comme elle avait fait l' avant-veille. Bien vite le musicien s'empara de son mélodique auxiliaire, et chanta cet air gracieux de Boïeldieu :

Viens, gentille dame; De toi je réclame La foi des serments.

Il sembla à Durantin, qu'après cet air, Mathilde avait levé les yeux vers lui, et que ce regard n'avait pas l'expression du courroux. Encouragé par ce semblant d'approbation, il reprit son violon et soupira cette tendre romance de la Favorite :

Ange si pur, que dans un songe J'ai cru trouver, vous que j'aimais !

Cette fois il en était sûr, Mathilde avait souri avec une ineffable douceur, en levant ses beaux yeux vers la fenêtre de l'artiste. Électrisé par cette marque de sympathie, Durantin arracha, des cordes frémissantes de l'instrument, cette mélodie du même opéra de Donizetti :

Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate, Lorsqu'il n'aura que vous pour seul bonheur. Quand d'être aimé pour toujours il se flatte, Ne le chassez jamais de votre cœur.

Jamais le violon de Durantin n'avait exhalé des accents plus tendres et plus passionnés, et c'est tremblant de crainte et d'espoir qu'il vit la jeune fille, poser sur la table la tapisserie qu'elle tenait dans la main, et se lever. Il crut que , contrariée de cet excès d'audace, elle allait fermer sa croisée pour ne plus y revenir. Il n'en fut rien, heureusement. La fenêtre resta ouverte, et Mathilde répondit, sur son piano, au violon de l'artiste, par cet air adorable de la comtesse, dan le Comte Or y :

En proie à la tristesse Ne plus goûter d'ivresse,

Au sein de la jeunesse; Souffrir, gémir sans cesse, Voilà quel est mon sort.

Plus prompt que l'éclair, Durantin, dans le paroxysme du bonheur, répondit à -l'aveu du piano par la proposition suivante de son violon :

Ah ! viens dans une autre patrie, Viens cacher ton honneur, Viens cacher ton bonheur.

Le violoniste s'était trop hâté, et le crescendo de ses sentiments déplut à Mathilde, qui riposta par ce fragment du Domino noir :

Le trouble et la frayeur dont mon âme est atteinte Me disent que j'ai tort, hélas ! je le crains bien.

Après l'exécution de ce dernier air, elle ferma la croisée de sa chambre en tenant les yeux baissés, et se retira pour ne plus reparaître de la journée.

Durantin ne pouvait se consoler de ce contretemps. Mais Pellier l'ayant rassuré en lui jurant que tout allait à merveille, qu'il fallait redoubler d'audace et employer les grands moyens, il rentra chez lui suffisamment raffermi dans ses espérances. 11 attendit toute la journée du lendemain, l'œil constamment dirigé vers la chambre de Mathilde. Enfin la jeune fille parut à la tombée de la nuit. Rassemblant alors tout son courage, et pour suivre l'avis du peintre, il osa la regarder en face en portant la main sur son cœur. A ce geste trop expressif, la jeune fille voulut répondre une

fois encore, et le piano fit entendre ce fragment du quatuor des Mousquetaires de la reine :

Mais d'où lui vient autant d'audace D'oser lever les yeux sur moi !

Désespéré et profondément ému, l'artiste prit lamentablement son violon, et pleura plutôt qu'il ne chanta sur la chanterelle de son instrument les deux couplets suivants de cette romance devenue populaire de Blangini :

Je t'aimerai tant que l'amant de Flore De ses baisers caressera les fleurs ; Tant qu'au matin la bienfaisante aurore Fécondera nos vergers de ses pleurs,

Je t'aimerai.

Je t'aimerai tant que de la lumière.

Mes yeux verront le disque radieux, Je veux encore en fermant la paupière Te répéter pour mes derniers adieux :

Je t'aimerai.

L'émotion gagna Mathilde aux derniers accents de cet air, dont les paroles sont si intimement liées au chant. Elle fixa sur le violoniste un regard compatissant; je crois même, sans toutefois pouvoir l'assurer, qu'elle lui envoya de sa blanche petite main un baiser à la dérobée. Et passant de l'attendrissement à la gaîté, elle se prit à rire malicieusement et alla sur son piano jouer ce refrain si connu d'une romance de Paul Henrion :

Pour me dérober à votre poursuite, Quand je ne sais plus ou cacher mes pas, Soyez mon époux ; alors à ma suite C'est le seul moyen qu'on ne vous trouve pas.

Si au lieu d'une histoire authentique je m'étais proposé d'écrire une œuvre de fantaisie, une nouvelle, je me serais ingénié à trouver pour ma fable, un dénoûment quelconque, sentimental ou plaisant, mais aussi original que possible, à la place du dénoûment assez vulgaire qu'on va lire. Par exemple j'eusse posé M. Brunet, dès le commencement de mon récit, comme un mélomane extravagant de la famille assez nombreuse des grotesques en musique. J'aurais imaginé qu'un jour, dans un voyage à Naples, il avait entendu chanter par un homme du peuple une mélodie ravissante que, malheureusement il n'avait pu noter, et dont le souvenir faisait à la fois le tourment et l'espoir de sa vie. M. Brunet, malade de ce chant rentré, serait allé, pour se guérir, c'est-àdire pour retrouver sa mélodie, plusieurs fois à Naples, mais toujours en vain. Je l'aurais représenté persécuté par l'idée fixe de mettre la main, ou plutôt l'oreille sur cet air trop fugitif, et, tombé dans une sorte de maladie de langueur par suite de cette disposition de son esprit. Enfin, oh ! bonheur inespéré! dans le dialogue de Durantin avec MUe Mathilde, j'aurais fait sortir ce chant précieux de l'archet de mon héros. M. Brunet se fût trouvé là juste à point pour entendre ce motif bien-aimé. Transporté, ravi d'aise, il eût offert sa fille à Durantin, ce qui pour certains pères est la meilleure manière de prouver leur reconnaissance. J'aurais adopté ce dénoûment ou j'en aurais ima-

giné un autre. Mais ici, ne cherchant pas à faire de l'art, voulant simplement rester dans la vérité vraie des événements, il me faut dire les choses telles qu'elles se sont passées, au risque d'être moins original. Donc voici les faits :

Le lendemain du jour où cette dernière scène avait lieu, M. Brunet, le père de Mathilde, entrait chez Durantin.

— Monsieur, lui dit-il, je sais tout.

L'artiste s'inclina, attendant son arrêt.

— Ma fille m'a tout dit, monsieur, et j'avais tout deviné depuis longtemps. Aussi depuis longtemps ai-je pris des informations minutieuses sur vous et sur votre famille. Vous aimez ma fille, monsieur, n'est-il pas vrai?

— Si je l'aime, monsieur! mille fois plus que tout au monde.

— Devant cet aveu, monsieur, et en raison de la visite que je vous fais en ce moment, il vous est, je crois, facile de pénétrer mes intentions. Vous n'êtes personnellement pas riche, je le sais, mais votre famille jouit d'une certaine aisance et le nom qu'elle porte est respectable. Yous avez du talent et vous pouvez ambitionner la gloire. En outre, ce qui est une raison déterminante à mes yeux, votre conduite a toujours été celle d'un loyal garçon, d'un laborieux artiste. Je crois donc, monsieur, assurer le bonheur de ma fille, à qui vous n'avez point déplu, en allant au-devant de vos mutuels désirs, en vous offrant sa main. Acceptez-vous?

Pour toute réponse le musicien, trop ému pour articuler une parole, se jeta dans les bras de son futur beau-père.

Trois mois après, le mariage avait lieu entre Louis Durantin et mademoiselle Mathilde Brunet. Outre ses dix-huit printemps et les grâces de sa personne, Mathilde offrait à son mari une dot assez ronde de trois cent mille francs, avec près d'un million d'espérances. M. Brunet avait mis une condition au mariage ; c'est que les jeunes gens vivraient chez lui. Pouvait-on refuser cette faveur à un si excellent homme?

— Que t'avais-je dit? s'écria Pellier en apprenant de Durantin l'excellente nouvelle.

— Ah ! mon ami, tu es un grand philosophe, et dès que nous serons revenus, ma femme et moi, d'un voyage aux Pyrénées, je veux que tu fasses notre portrait à tous deux.

Quant au père Durantin, il ne pouvait comprendre que le violon de son fils eût accompli un semblable miracle, et on l'entendait parfois murmurer en se parlant à lui-même :

— C'est égal, tous les joueurs de violon, même ceux qui sortent du Conservatoire , n'ont pas si bonne chance. Louis l'a échappé belle, et si j'avais un second fils, je lui dirais de même : « Fais-toi abbé et ne te fais pas violoneux. »

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