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LE JOUEUR DE GROSSE CAISSE

Après le timbalier le corniste, le hautboïste et le violoniste, les joueurs de grosse caisse et de tambour méritent de prendre place dans cette galerie de croquis à laplume.

Veuillez donc vous donner la peine d'entrer, M. le grosse-caisse et vous aussi M. le tambour.

Rossini est le premier compositeur, je crois, qui ait employé la grosse caisse à l'orchestre ; ce qui lui a valu à une certaine époque le surnom de Signor Vacarmini. A bien peu d'exceptions près, la grosse caisse joue dans l'orchestre un rôle pitoyable, en lui donnant le caractère des orchestres de saltimbanques. Pourtant, il est des cas où, comme dans Christophe Colomb, la grosse caisse produit un effet d'imitation très-saisissant.

Mais si la grosse caisse dont on a tant abusé dans ces dernières années, est généralement condamnable dans les orchestres de symphonies, elle joue dans la musique militaire un rôle fort important, particulièrement dans les pas redoublés.

Le musicien chargé de jouer la partie de grosse caisse dans les bandes militaires, est le chef des instruments de percussion; il frappe, et les cymbales, le triangle et le chapeau chinois, épiant ses

mouvements, frappent avec lui. Le grosse-caissiste est le caporal de l'orchestre ; avec cette différence qu'il ne commande que trois hommes au lieu de quatre que commande un caporal ordinaire.

L'usage et la vue constante de la grosse caisse ne sont pas sans influence sur les habitudes et le langage des artistes qui jouent de cet instrument. Un joueur de grosse caisse ne vous appelle jamais que gros farceur ; il vous demande des nouvelles de vos gros enfants, et s'il vous raconte ses chagrins, ce sont toujours de gros chagrins comme sa grosse caissse.

Les instruments de percussion, qu'on a plaisamment nommés de persécution, étaient jadis, dans la garde nationale, le partage à peu près exclusif des poètes et des prosateurs, que la crainte de V hôtel des haricots forçait à revêtir l'uniforme militaire. Chaque place vacante de triangle, de cymbale ou de chapeau chinois, était sollicitée par dix représentants de la littérature, qui mettaient tout en œuvre pour l'obtenir.

Demandez plutôt au poète Méry qui, durant six mois a intrigué avec une opiniâtreté voisine du désespoir, pour obtenir la place de cymbalier dans la musique de je ne sais plus quelle légion ; demandez aussi à Roqueplan, qui n'a dû qu'à de puissants protecteurs et à son pouvoir discrétionnaire sur les loges de l'Opéra, dont il était alors directeur, la place de triangle dans cette même légion ; demandez encore à Duvert, le spirituel vau-

devilliste, à Duprez, le célèbre ténor, à Amédée Achard, à Dantan, le sculpteur, à notre excellent ami et cher maître, Louis Desnoyers, qui a tenu, avec distinction, les cymbales dans la musique de la garde nationale de Mâcon, son pays natal, et à tant d'autres, qui tous ont sollicité avec ardeur et obtenu avec peine les places si enviées dans la garde nationale, de chapeau chinois, de triangle, de caisse roulante, etc.

A la vérité, le bonheur de jouer de ces instruments en défilant au pas accéléré dans les rues, en tête d'une colonne de bons bourgeois déguisés en soldats, était la moindre des raisons de cette convoitise ; il faut chercher la principale dans les exemptions de gardes à monter, accordées à cette époque aux musiciens de la milice citoyenne, quel que fût, d'ailleurs, l'instrument de leur choix.

C'est en défilant sur la place du Carrousel, peu de temps après la révolution de Février, que Duvert, triangle, fit à Amédée Achard, chapeau chinois, en lui parlant de Raspail, l'apologiste et le propagateur du camphre, comme on sait, ce jeu de mots, si souvent répété depuis :

« Savez-vous, mon cher chapeau, les nouvelles dujour?»

— Non.

— Raspail vient d'être nommé membre de l'assemblée nationale. Qu'en ferons-nous ? (Camphrons-nous.)

Passons au tambour pour raconter un fait qui nous est personnel.

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