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LE PIANISTE-VIRTUOSE QUI NE COMPOSE PAS

Dans la rigoureuse acception du mot, il n'est peut-être pas un seul virtuose pianiste qui ne compose pas.

Ne fût-ce qu'une polka, tous les pianistes ont produit quelque chose.

Mais cela, pour un musicien, ne s'appelle pas composer, et tel virtuose qui a mis son nom au bas de cent morceaux différents reste néanmoins classé parmi les exécutants qui ne composent pas, c'est-à-dire parmi les pianistes qui ne sont pas véritablement doués du génie musical.

Cette catégorie de virtuoses, à coup sûr fort méritants, bien qu'ils viennent naturellement après les virtuoses compositeurs, est assez nombreuse en France et tend à s'augmenter tous les jours.

Le dirai-je? J'ai pour les pianistes qui ne composent pas une sympathie très-vive, partagée du reste par la majorité des musiciens. Sentant que

la nature leur a refusé le don créateur, ils se livrent franchement, doigts et âme, au service non d'un compositeur, non d'une école, mais de tous les compositeurs appartenant à toutes les écoles et dont les œuvres méritent d'être entendues. Sans les pianistes de cette catégorie, les ouvrages des maîtres mourraient pour ainsi dire avec eux ; car les pianistes-compositeurs sont trop absorbés dans leur individualité pour songer d'ordinaire à exécuter autre chose que leur propre musique.

L'étude des ouvrages de toutes les écoles rend le pianiste, simplement exécutant, plus propre que le pianiste compositeur, à comprendre et à apprécier les beautés de l'art, et son cœur bien servi par ses doigts, est toujours préparé à recevoir les diverses impressions du sentiment musical et à les traduire. Quant à moi, si je prétendais à l'honneur de faire exécuter en public quelqu'une de mes productions pour le piano, c'est à Planté, à Ritter, à Alphonse Duvernoy ou à madame Pleyel que je demanderais la faveur de les jouer, bien persuadé qu'ils s'acquitteraient mieux que le plus grand des virtuoses compositeurs, de cette tâche plus ou moins ingrate.

Les pianistes qui ne composent pas ou qui composent peu pour leur instrument, comme les éminents artistes que je viens de citer, sont dans leur rôle en jouant la musique de tout le monde ; le pianiste qui compose pour son instrument sort de son rôle en jouant les productions spéciales pour

piano de qui que ce soil. C'est un sacrifice qu'il l'ait, en se diminuant de moitié à ses propres yeux. Et telle est sa position dans ce cas, qu'il souffrirait nécessairement comme compositeur des succès qu'il obtiendrait comme pianiste, en faisant entendre une musique rivale de la sienne. S'il n'obtenait pas de succès, il triompherait indirectement comme compositeur, mais il échouerait comme pianiste ; et, quoi qu'il puisse arriver, il laisserait dans l'arène un lambeau de son amour-propre blessé.

On le voit, le rôle du virtuose-compositeur est un rôle essentiellement personnel, et il est de toute impossibilité qu'il en soit autrement.

Yoilà pourquoi, tout en reconnaissant la supériorité du virtuose qui compose sur le virtuose qui ne compose pas, j'ai pour ce dernier une \ive sympathie mêlée d'une sincère admiration.

C'est à cette vaillante phalange d'exécutants modestes , mais très-méritants et très-estimés , que nous devons en France , depuis quelques années, la vulgarisation des œuvres, pour piano, de tous les grands maîtres classiques. Doués en général d'un bon sentiment et servis par un bon mécanisme qui leur rend possible l'exécution de tous les ouvrages, ils puisent à pleines mains dans cet immense trésor d'inspirations léguées à l'admiration de la postérité par Haydn, Beethoven, Mozart, Hummel, Bach, etc., sans dédaigner pour cela les ouvrages plus modernes de Thalberg, de Chopin, de Moschelès, rie Kalkbrenner et de cent au'

très pianistes compositeurs qui, certes, ont bien aussi leur mérite.

Et avec quel charme, quelle intelligence, quel goût et quel savoir profond nos virtuoses français interprètent la musique de tous ces auteurs célèbres, depuis celui dont le principal mérite consiste dans une simplicité touchante, comme, par exemple, Mozart, jusqu'à ceux qui cherchent l'effet musical dans les complications les plus sévères, les plus hardies ou les plus capricieuses , comme Thalberg et Chopin !

C'est à Paris qu'il faut venir pour entendre tout ce qu'il y a de charme, tout ce qu'il y a de chantant dans le piano, malgré la défectuosité constitutionnelle de cet instrument, sur lequel, comme on sait, les sons soutenus et liés sont matériellement impossibles.

Ailleurs on tape plus ou moins du piano , à Paris seulement on en joue.

Écoutez avec soin nos virtuoses, et dites-moi s'il est possible de mieux se pénétrer du sentiment des auteurs dont ils se font les interprètes, et aussi s'il est possible de mieux régler l'ensemble de l'exécution d'un ouvrage, ce qui est le grand art de l'exécutant. Point de ces emportements de mauvais goût, de ces sonorités stridentes qui n'appartiennent pas aux nuances de la musique, et sont comme les cris de douleur de l'instrument ; point de ces ralentendo exagérés, de ces pianissimo ridicules qui deviennent nuls pour l'oreille et n'agis-

sent que sur les yeux des auditeurs spectateurs, occupés exclusivement à suivre les mouvements de coude du pianiste et à contempler ses jeux de physionomie : ceci est du charlatanisme, et nos virtuoses sont des musiciens qui se respectent e veulent être respectés.

Distingués par leur tenue au piano, ils apportent dans leur exécution la distinction de leur personne, et ne s'écartent jamais des lois d'un goût sévère. Au risque de plaire un peu moins aux vulgaires auditeurs, ils cherchent à satisfaire complètement les gens dont l'opinion fait autorité, et n'exagèrent rien, ni les mouvements, ni la sonorité ni l'expression. Ce sont véritablement des modèles d'une école qui, nous l'avons déjà dit, est aujourd'hui justement considérée en Europe comme la première du genre.

Parlerai-je, dans ce chapitre, sur les pianistes virtuoses, des jeunes enfants qu'une sollicitude mal entendue de leurs parents pousse à devenir des petits phénomènes en musique, lesquels sont plus propres à inspirer de la pitié que du plaisir? J'avoue n'avoir pas le courage de m'entretenir longuement de ces intésessants martyrs de la double croche, dont la figure pâle et amaigrie, l'air souffreteux et triste, attestent trop éloquemment du régime hors nature auquel on les soumet. Pauvres chers enfants ! à un âge où ils auraient le plus besoin de courir les champs, de respirer le grand air, de jouer et de rire, on les tient enfermés dans

une chambre, assis au piano, l'oreille et l'esprit tendus sur la musique, dont les effets inévitables sur ces frêles natures, déjà si éprouvées par la croissance et par le manque d'exercice, sont inévitablement de développer en elles, outre mesure, le système nerveux aux dépens du système musculeux et du système sanguin, c'est-à-dire de compromettre à tout jamais leur santé.

Je veux croire que le?> père et mère des malheureux petits prodiges ignorent le mal qu'ils font à leurs enfants, mais il faut les plaindre alors, car leur tendresse les égare, et ils s'exposent à d'irréparables malheurs. Il faut être né trois fois robuste pour supporter le régime auquel on soumet les. enfants dont on veut faire des phénomènes en musique.

J'ai entendu raconter à Herz, qui débuta fort jeune dans le monde musical, par quelle série d'exercices, je pourrais dire d'affreux supplices, il passa pour arriver à posséder le talent de serre chaude dont son père se montrait si fier pour son fils. Dès l'âge de trois ans et demi, le père de Henri Herz, qui avait arrêté dans ses plans que son fils serait un prodige, fit fabriquer pour le pauvre enfant un petit piano de la hauteur d'une chaise et d'une étendue d'environ quatre octaves. Henri s'asseyait sur un tabouret ; son père en faisait autant, et tous d'eux s'amusaient, pendant plusieurs heures par jour, à qui remuerait les doigts le mieux et le plus vite sur les touches étroites du

clavier de l'instrument joujou. Quand l'enfant grandit on lui donna un piano plus grand, toujours proportionné à sa taille. A six ans il fut admis à l'honneur de jouer sur un piano de grandeur naturelle, et son père lui fit présent d'une paire de bottes à revers jaunes.

— Tu le vois, lui dit-il, je te considère désormais comme un homme, et je te traite comme tel. Tâche de te montrer digne de mes bontés en usant peu tes bottes et beaucoup le clavier de ton piano.

À huit ans, le père de Henri Herz lui donna une nouvelle preuve de sa considération en lui achetant une montre en argent qu'il suspendit au-dessus de l'instrument. Cette montre avait pour objet de marquer les heures de travail de l'enfant, condamné, outre les études du jour, à faire des exercices et des gammes depuis huit heures du soir jusqu'à onze heures. A onze heures une domestique se présentait. Elle tenait dans ses mains un appareil singulier de l'invention du père de Henri Herz. Cet appareil se composait d'une poulie fixée au plafond, et sur laquelle roulait une longue corde dont l'extrémité soutenait une planchette d'une longueur d'environ un demi-mètre. A chaque extrémité de la planchette étaient attachés deux bouts de ficelle retenant deux anneaux. Le petit prodige passait le médium et l'annulaire de ses mains dans ces anneaux, et la domestique mettait l'appareil en mouvement en faisant courir la corde sur la poulie. Par ce moyen les deux doigts

les plus rétifs de la main se troirvaient soulevés, et il fallait, pour les ramener au niveau du clavier, un effort de l'enfant très-propre, suivant M. Herz père, à favoriser l'indépendance du troisième et du quatrième doigt.

Quand la montre d'argent marquait minuit, c'est-à-dire après une heure de cette étrange gymnastique, les travaux de la journée étaient terminés, et chacun allait se coucher.

Brisé par la fatigue et mort de sommeil, le pauvre enfant s'endormait, à peine au lit. Mais à six heures du matin le père, qui couchait dans la chambre à côté de celle de son fils, frappait au mur en lui criant :

— Allons, Henri, il est six heures, mon ami, vite au piano !

Et le jeune martyr se levait en trébuchant de sommeil, trempait son visage dans l'eau froide pour achever de se réveiller, et ramait la galère, autrement dit, se mettait à l'étude.

Je n'exagère rien. Mais si Henri Herz a pu supporter cette existence, et s'il a largement profité de ce système d'éducation musicale, il a fallu pour cela qu'il fût aussi bien doué au physique qu'au moral ; car à la place de Henri tout autre enfant eût succombé à la tâche ou fût devenu idiot.

En général, j'en conviens, les petits prodiges coûtent moins d'efforts à établir, et les exemples de férocité musicale tels que celui que nous venons de citer sont heureusement peu communs.

Mais toujours il faut, pour qu'un enfant prenne rang parmi les virtuoses, outre des dispositions naturelles rares, un travail opiniâtre dont le résultat inévitable est un état d'énervement préjujudiciable au corps et à l'esprit de l'enfant.

Combien je'préfère aux triomphes, toujours tempérés par de pénibles réflexions, des petits virtuoses,les amusants triomphes du pianiste sans doigts! Certes, ce n'est pas sur celui-là qu'on pourrait s'apitoyer, car il n'est que trop évident pour tout le monde que jamais sa santé ne s'est altérée à acquérir du mécanisme sur son instrument.

Mais pour bien juger du mérite tout particulier des pianistes de cette catégorie , assez nombreux depuis quelque temps à Paris, il faut pénétrer chez eux, dans leur salon, et les voir en représentation, au milieu des invités accourus pour s'abandonner aux charmes de leur exécution absente.

C'est ce que nous allons faire, si, après avoir déposé avec moi au vestiaire votre canne et votre pardessus, vous voulez bien m'accompagner dans ce séjour où brille, avec le plus pur béotisme parisien, le génie moderne du faiseur, dissimulé sous le gilet blanc et le faux col du simple pianiste.

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