LE PIANISTE SANS DOIGTS
Balzac aurait employé dix pages à décrire le salon du pianiste sans doigts, et il aurait trouvé dans chaque meuble, dans chaque tableau, dans
chaque bronze, dans chaque objet de curiosité et jusque dans le moindre bibelot dont ce salon pourrait être orné, la preuve évidente que le maître de la maison est pianiste, et pianiste sans doigts.
J'avoue, quant à moi, qu'il me serait absolument impossible, à la simple inspection d'un salon, de reconnaître si ce salon est celui d'un pianiste de profession, et surtout de déterminer si ce pianiste manque de doigts ou s'il en a beaucoup au contraire.
Je ne chercherai donc pas à imiter l'illustre romancier en décrivant minutieusement le salon dans lequel j e vais vous introduire , avec votre permission .
Qu'il suffise de constater que ce salon est richement meublé et qu'on y remarque, avec un piano à queue moderne, une épinette enrichie partout de très-jolies peintures allégoriques et ayant appartenu à l'infortunée Marie-Antoinette. (Toutes les épinettes un peu ornées ont appartenu à l'infortunée Marie-Antoinette si l'on consulte les brocanteurs qui en ont à vendre et les amateurs qui en ont acheté.)
Aux quatre coins du salon, sur de belles colonnes, sont posées quatre bustes en marbre de grandeur naturelle : le buste de Mozart, celui d'Haydn, celui de Beethoven et celui du pianiste sans doigts dont on admire en outre le portrait peint à l'huile, une main gantée appuyée sur un piano, et dans l'attitude de la méditation.
A quoi pense-t-il dans son portrait, cet artiste
inspiré ? A une chose peut-être : que la Cuisinière bourgeoise est une sotte quand elle affirme qu'il faut nécessairement un lièvre pour faire un civet, puisqu'on fait bien des pianistes sans doigts.
Le musicien imaginaire, que nous prenons pour type des pianistes de cette troisième catégorie est dans un âge qui varie, suivant les appréciations, de trente-cinq à soixante ans. Ses cheveux abondants et frisés, sont tous du plus beau noir; ses dents admirablement rangées, paraissent d'ivoire ; sa taille est cambrée, ses manières sont jeunes et sa mise est d'une élégance parfaite.
Et pourtant, au travers de tout cet ensemble si frais et si attrayant, il s'exhale comme une odeur de moisi.
Une vague méfiance s'empare de votre esprit à mesure que vous contemplez avec plus d'attention cet homme étrange.
Il vous paraissait dans la fleur de l'âge, il n'y a qu'un instant ; il vous semble à cette heure aussi vieux que Mathusalem.
Yous vous frottez les yeux, et vous redoublez d'attention.
Yous suivez tous ses mouvements et vous écoutez sa voix.
Mais ce rébus humain reste indéchiffrable.
Yous vous entêtez à vouloir le déchiffrer, pourtant; et mille singulières pensées viennent vous assaillir.
Yous vous rappelez les contes fantastiques d'Hoff-
mann, et, malgré vous, vous pensez en frissonnant au chef-d'œuvre de Vaucanson.
Mon Dieu ! si ce pianiste était une imitation de pianiste, et s'il n'y avait en lui de vrai que le faux !
La mécanique et la chimie sont poussées si loin aujourd'hui !
Cette supposition est effrayante.
Mais, grâce au ciel, c'est un jeu de l'imagination, et vous revenez à la vérité en songeant que les faux toupets, les fausses dents et les ceintures pour le maintien de la taille n'ont point été inventés pour les caniches.
Puis vous faites cette réflexion mélancolique, qu'il est vraiment bien malheureux que les pianistes, comme les jolies femmes, vieillissent à force d'avoir été jeunes.
C'est clair, je pense, et vous connaissez maintenant très-suffisamment au physique le pianiste sans doigts.
Au moral, il est rusé, ambitieux, patient, calculateur, envieux et poli jusqu'à l'obséquiosité. Il ne vous voit jamais sans vous prendre la main dans ses deux mains, et sans vous demander, d'une voix attendrie, des nouvelles de votre santé, de la santé de votre femme, de celle de vos charmants petits anges (vos enfants) , et même de celle de votre délicieuse petite chienne Mirza, si douce et si intelligente. Vous répondez que tout le monde se porte bien chez vous, que vous n'avez jamais eu
de chienne ni grande ni petite, et le pianiste sans doigts exclame un : « Ah I tant mieux ! » qu'on dirait prononcé par un acteur de la Gaîté ou de l'Ambigu au moment où il s'écrie, en élevant les bras au ciel : « Sauvé, mon Dieu I... »
Le pianiste sans doigts est l'être le plus occupé de la terre, et c'est à peine s'il prend le temps de dîner.
Dans les rues, c'est une locomotive à grande vitesse.
Il tire dix fois sa montre en un quart d'heure, et on le rencontre partout à la fois. Le jour, il donne des leçons aux amateurs du grand monde qui le considèrent comme un homme de génie, quoiqu'il n'ait rien produit jamais, et comme le premier des pianistes, bien, nous le savons, qu'il n'ait pas de doigts. Sur un petit carnet sont inscrits les noms des personnages influents qu'il s'est fait une règle d'aller visiter tous les jours ; tantôt l'un, tantôt l'autre, et à tour de rôle. Ses moments de loisir, il va les passer dans les bureaux des différents ministères, où il sollicite toujours quelque chose.
Il serait le plus heureux des pianistes s'il avait la croix de la Légion d'honneur attachée en rosette à la boutonnière de son habit.
Vingt fois on la lui a promise, et vingt fois, par des circonstances imprévues, il a été ajourné.
Mais il ne perd pas espoir, et pense qu'en fait de croix d'honneur il n'y a que la première qui coûte. Je le soupçonne d'être l'auteur de cette spiri-
tuelle boutade , pour laquelle on aurait peut-être bien fait de le décorer :
— M. X... a deux croix ; pourquoi les lui a-t-on données ?
— On lui a donné le première parce qu'il n'en avait pas, et la seconde parce qu'il en avait une.
Mais n'oublions pas que nous sommes dans le salon de notre héros, pour lequel on vient d'enlever le couvercle du piano.
Le voilà qui s'assied mélancoliquement sur le tabouret, après avoir distribué force poignées de main à toutes les personnes présentes.
Que va-t-il jouer à l'assistance nombreuse et élégante qui semble jouir d'avance du plaisir de l'entendre ?
Est-ce quelques-unes de ces belles compositions spéciales où toutes les ressources de l'instrument sont mises en jeu pour mettre en relief à la fois le sentiment du musicien et l'habileté de l'exécutant?
Est-ce une savante transcription de quelque grande composition orchestrale et vocale ?
Est-ce enfin quelque concerto de Beethoven, de Mendelssohn, de Hummel, de Field, de Kalkbrenner, de Moschelès, de Chopin, ou simplement quelques études?
Ce n'est rien de tout cela; car pour jouer tout cela il faut des doigts ; et notre pianiste n'en a point.
Que va-t-il donc exécuter pour résoudre ce diffi-
cile problème de produire de l'effet sur un instrument dont on ne sait pas se servir ?
Il fera comme certaines cantatrices dont la voix est usée, et qui, ne pouvant plus chanter, se mettent à crier, et proclament indigne du grand art dont elles se disent les seules représentantes, tout ce qui n'est pas de pure déclamation, c'està-dire tout ce qui est en dehors de leurs moyens bornés.
Le pianiste sans doigts s'est fait un choix de petites pièces pour clavecin ou piano, dont le mérite, d'ailleurs, est inattaquable, mais qui, sous le rapport de la difficulté d'exécution, sont entièrement nulles.
Voilà les morceaux qu'il joue à son auditoire, comme on prononçait jadis des oracles, ce qui n'empêche pas cet auditoire de ce montrer émerveillé de l'adorable simplicité de ces beaux ouvrages, exécutés avec une simplicité non moins adorable.
Le pianiste sans doigts finit sa Muette ail bruit des applaudissements, fait une nouvelle distribution de poignées de mains, et se perd dans la foule pour laisser à chacun la liberté de s'entretenir de son incomparable talent.
On entend alors des dialogues dans le genre de celui-ci :
— Ah ! monsieur, quel pianiste que ce M. Serino ! dit une vieille dame en s'adressant à un monsieur placé à côté d'elle.
— Vous trouvez, madame, que M. Seriuo est un pianiste !
— Et qui ne le trouverait comme moi? Quel charme dans cette exécution si finement nuancée ; comme il sait donner à chaque note l'expression qui lui convient. C'est toute une révélation. Son cœur poétique et tendre passe tout entier dans ses doigts, qui, tour à tour, chantent, pleurent et rient. Mozart et Couperin doivent tressaillir d'aise dans leur tombeau.
— C'est probable, madame.
— Quelle pureté de style ! Avec lui le piano est un piano véritablement, et jamais M. Serino ne se laisserait entraîner au fatal exemple des pianistes modernes, qui brusquent à chaque instant l'oreille par des traits en octaves, des suites d'accords plaqués, des arpèges scabreux, des complications stériles. Chez M. Serino, tout est simple, tout est naturel et de bon goût, et il a, pour se maintenir dans cette voie salutaire et ne pas se laisser corrompre par l'exemple des pianistes à grand fracas, un motif puissant...
— L'absence de doigts peut-être?
— Non, monsieur, sa religion artistique, le culte exclusif qu'il a voué aux classiques et le mépris que lui inspirent les funestes tendances de l'art moderne.
Tel est, en somme, le pianiste sans doigts, et les succès qu'il obtient dans un certain monde de complaisants admirateurs dépassent, de beaucoup
souvent, les succès qu'obtiennent en public de véritables pianistes.
Tant d'impudence trouve toujours sa récompense dans cette excellente ville de Paris, où on n'a généralement ni le temps, ni la volonté, ni les moyens de se former une opinion par soi-même.
Qu'un musicien prenne des airs d'inspiré, qu'il se montre dédaigneux jusqu'à l'impertinence envers les artistes qui ont le plus de droit à l'estime de tous ; qu'il se pose, sans hésiter, comme le seul homme en état d'apprécier les sublimes beautés de l'art et, par conséquent, de les faire apprécier aux autres ; qu'il tranche du prophète en inventant et en propageant un système quelconque de composition ou d'exécution musicale, bien baroque, bien fou, bien exclusif, impossible même, et les béotiens applaudiront de toute la force de leur stupidité à l'astre radieux, qu'ils combleront directement ou indirectement des plus précieuses faveurs.
C'est ainsi que, parmi les pianistes établis à Paris (et il en est sans doute de même un peu partout dans les grandes villes) , plusieurs de ceux qui jouissent d'une grande réputation ne la doivent qu'à leur savoir-faire et nullement à leur talent d'artiste.
Le poëte latin se trompe, il aurait dû dire : La fortune seconde l'audace des vieux pianistes sans doigts.
0 grands compositeurs classiques, auriez-vous
pu deviner que vous deviendriez un jour leurs complices !
Mais quel contraste d'allure entre le pianiste sans doigts et le pianiste-accompagnateur, qui, celui-là, a des doigts et d'excellents, et qui, de plus, est très-bon musicien ! L'un passe pour un phénix dans un certain monde, et c'est à peine si l'autre est remarqué du public, qui le considère à peu près comme le groom, le valet de piano des chanteurs et des solistes en général. Un monde moral sépare ces deux existences.
Puisque nous venons d'esquisser la première, essayons d'esquisser la seconde. Le champ est fertile en observations philosophiques et en traits piquants et curieux.