‹ Musique et musiciensChapitre 5 sur 15 · LE PIANISTE-ACCOMPAGNATEUR · texte numérisé non relu

LE PIANISTE-ACCOMPAGNATEUR

Qu'il me soit permis d'emprunter à Brillât-Savarin la forme d'un de ses aphorismes les plus célèbres pour exprimer une vérité musicale trop peu connue :

On devient. pianiste, on naît accompagnateur.

Voilà ce que le public aura toujours beaucoup de peine à comprendre, et voilà pourtant ce qui est incontestable pour tous les artistes musiciens.

Pianiste-accompagnateur ! Tout le monde croit l'être, car le plus mince amateur accompagne à l'occasion : en réalité, Paris ne compte pas plus

de sept ou huit véritables accompagnateurs parmi les vingt mille pianistes qui ornent cette harmonieuse capitale et vivent du produit de la double croche. Et comment en pourrait-il être autrement, quand on songe à l'ensemble des qualités rares, je dirais presque des qualités surhumaines qu'exige cette ingrate autant que difficile profession.

En effet, ce ne sont pas seulement des qualités de musicien naturelles et exceptionnelles qu'il faut à l'accompagnateur. Avec beaucoup de science, il lui faut aussi la plus rare des vertus chez tous les hommes , une vertu si sublime qu'elle est proclamée sainte : l'abnégation.

Examinez tour à tour les différentes positions sociales, professions ou états, et vous verrez qu'elles ont toutes pour stimulant la fortune ou la gloire ; beaucoup d'entre elles conduisent simultanément à la gloire et à la fortune.

Seul, entre tous les êtres humains qui ont l'honneur de payer des contributions à l'Etat et de porter un paletot, le pianiste-accompagnateur ferme fatalement sur lui les portes de la fortune en entrant dans la carrière, et, sacrifice mille fois plus grand pour un artiste, condamne volontairement son nom à l'obscurité, tout en exposant le plus souvent sa personne au yeux du public.

Il manque une chose aux sages de la Grèce pour mériter toute mon admiration : c'est d'avoir été pianistes-accompagnateurs.

Et j'ai la conviction que bon nombre de martyrs

canonisés n'ont, pas plus que les accompagnateurs en général, mérité cet insigne honneur par leur patience, leur résignation, leur humilité.

Oui, les accompagnateurs sont des saints martyrs, victimes de la persécution incessante des chanteurs et des solistes, et de l'ignorance du public, qui les regarde sans les voir, les entend sans les écouter et les considère comme les comparses obligés, mais très-peu intéressants, de la musique de concerts. Quant à la musique de théâtre, comme les accompagnateurs ne figurent ni dans l'orchestre ni sur la scène, le public, qui ne sait pas la participation active et intelligente que ces artistes ont prise à l'étude de l'œuvre exécutée, ne pense et ne peut jamais penser à eux.

Les journaux, en général, ne leur rendent pas la justice qui leur est due à cet égard, en associant, dans les comptes rendus, leur nom aux noms des musiciens et des divers employés de théâtre auxquels on doit l'exécution et la mise en scène des opéras nouveaux.

Quelques journaux de musique seulement pensent, de temps en temps, à s'acquitter de ce devoir de critique par quelques mots d'éloge à l'adresse des accompagnateurs, dont les fonctions, dans un théâtre lyrique tel que les théâtres lyriques de Paris, sont aussi importantes, aussi indispensables certainement que celles du chef d'orchestre lui-même.

Pour être bon accompagnateur, il faut :

1° Être bon pianiste, car les accompagnements de certains morceaux d'opéra sont aussi difficiles à jouer que de véritables solos, et sont presque toujours d'une exécution gauche et ingrate ;

2° Déchiffrer rapidement, ce qu'on ne peut jamais arriver à faire si les yeux ne sont pas naturellement conformés pour saisir promptement l'image des objets et en porter l'impression au cerveau ;

3° Transposer la musique dans tous les tons avec la même facilité qu'on doit avoir à la lire dans le ton où elle se trouve écrite ;

4° Réduire au piano et à première vue la partition d'orchestre, parce qu'il peut arriver qu'on ait à accompagner le chant sur la grande partition ;

5° Accompagner au moyen de la basse chiffrée;

6° Être assez bon harmoniste pour accompagner un chant sans le secours d'une basse, et avoir assez de goût et d'intelligence pour improviser la suite d'un dessin obstiné clans un accompagnement dont l'auteur n'aurait écrit que les premières mesures ;

7° Posséder ce don de nature qui fait, non pas qu'on suit le chanteur, — ce qui est une très-mauvaise manière d'accompagner, — mais qu'on devine ses intentions, qu'on se rend compte de ses qualités et de ses défauts, de manière à mettre en relief celles-là et à dissimuler ceux-ci, et qu'on s'identifie au chanteur en formant avec lui un ensemble parfait. C'est cette qualité souveraine de

l'accompagnement, ce don d'intuition si rare qui a manqué parfois aux plus grands compositeurs. — Beethoven accompagnail très-médiocrement, et conduisait l'orchestre en dépit du bon sens ; — c'est cette qualité qui me faisait, en commençant, ' poser cet aphorisme à la Brillat-Savarifl : On devient pianiste, on naît accompagnateur ;

8° Il faut être doué d'une grande patience et n'avoir de volonté que celle de l'artiste qu'on accompagne ;

9° En publie, il faut'toujours se taire sans murmurer, et accepter comme siennes les fautes de mémoire ou les fautes de mesure que commettent parfois les chanteurs ou les solistes qu'on accompagne, de manière à ne pas détruire le prestige dont chaque virtuose tient à s'entourer.

Par exemple, un chanteur fait-il une fausse entrée, ou escamote-t-il quelques mesures. Il lance alors le plus souvent sur l'accompagnateur un coup d'oeil foudroyant, qui veut dire poliment maladroit; et l'accompagnateur a le devoir de se taire.

En revanche, une fois hors de la vue du public, l'accompagnateur peut épancher son cœur ulcéré :

— Farceur! vous m'avez lancé un regard terrible, quand c'est vous qui vous êtes mis dedans!

— C'est vrai, mon cher; mais devant le public je ne pouvais pas avoir l'air de m'ètre trompé, moi, soliste.

— Oui , et c'est le pauvre accompagnateur qui doit tout supporter ! Tenez, les applaudissements continuent, on vous rappelle ; allez saluer ce bon public.

— J'y vais.

10" Enfin, le pianiste-accompagnateur doit, au besoin, comme le soldat en campagne, braver la faim, la soif, la fatigue, le sommeil, et accompagner à toute heure et par tous les temps.

En voici la preuve.

C'était au début de ma 'carrière artistique, j'étais encore au Conservatoire. — Que les années s'écoulent vite ! — Le concierge de la maison dans laquelle j'occupais, au cinquième étage, un très-modeste appartement de garçon, monta chez moi tout essoufflé.

— Monsieur, me dit-il, on vous demande en bas.

— Qui me demande ?

— Je ne sais, monsieur; mais ce doit être un grand personnage, un ministre, un ambassadeur, un roi peut-être, car il est venu dans une magnifique voiture traînée par deux superbes chevaux conduits par un cocher très-sérieux , très-gros et très-galonné; en outre, il y a derrière ce carrosse un chasseur haut de six pieds et coiffé d'un chapeau de forme singulière relevé par de belles plumes de coq.

— Et c'est moi que ce personnage demande?

— Oui, monsieur, c'est vous; il désire vous parler sans retard. Il a l'air très-pressé.

— C'est, que je n'ai pas encore déjeuné.

— Oh ! monsieur, ça ne fait rien.

— Ça ne vous fait rien à vous, j'en suis persuadé ; mais ça me fait quelque chose à moi.

— Je prends toujours mon café de bonne heure.

— Dans ce cas, c'est différent, et puisque vous prenez votre café de bonne heure, je ne dois pas avoir faim et je vous suis.

En descendant l'escalier, le cœur me battait. Que pouvait avoir à dire un personnage d'une semblable importance à un pauvre petit artiste obscur tel que moi ! L'imagination va plus vite que les jambes, et je n'étais pas au bout de l'escalier, que j'avais déjà fait dix suppositions plus heureuses les unes que les autres.

Enfin je me trouve en face de celui que je regardais déjà comme l'auteur de ma fortune et de ma gloire à venir.

Ce personnage était un petit homme, assez maigre, habillé simplement, mais avec distinction. Il jeta sur moi ses yeux petits , mais singulièrement vifs et intelligents. Après m'avoir examiné un instant :

— Je suis le comte de P..., me dit-il d'une voix brève, et l'hôtel de ma mère, où je demeure, est dans le faubourg Saint-Honoré. Je m'occupe de musique. Je chante, et j'ai besoin, non pas d'un professeur de chant, je ne crois guère à la science des professeurs de chant en général, et j'ai failli perdre ma voix avec le dernier maître qui m'a

donné des leçons; ce que je veux avoir, c'est un accompagnateur , tout simplement pour répéter avec lui les airs de ténor du répertoire français. Mon marchand de musique , M. Sauzcau , rue Saint-Honoré, m'a donné votre adresse en me faisant l'éloge de votre talent.

— M. Sauzeau est très-aimable, et...

— Acceptez-vous d'être mon accompagnateur?

— J'accepte avec bonheur, monsieur le comte.

— Je pourrais vous faire gagner beaucoup d'argent ; mais il faudrait que vous vous rapprochassiez de l'hôtel. Yous ne tenez pas, n'est-ce pas, d'une manière absolue à rester dans cette maison ?

— Le petit appartement que j'occupe ici est à ma convenance. Mais, s'il le fallait, je donnerais congé.

— Yous trouverez très-facilement près de l'hôtel deux ou trois petites chambres qu'il vous faut, puisque vous êtes seul, et de cette manière, comme je vous l'ai dit, je puis vous faire gagner beaucoup d'argent. Yoici comment. Je fais les affaires de ma mère, et je ne sais jamais d'avance les moments que je puis avoir de libre. Si vous demeuriez près de l'hôtel, je vous enverrais chercher par mon domestique, ou j'irais chez vous pour chanter toutes les fois que j'en aurais le loisir. M. Sauzeau m'a dit que votre prix est de cinq francs l'heure?

— Oui, monsieur.

— C'est fort bien, j'accepte ces conditions, et nous commencerons de suite, si vous le voulez?

— Je suis à vos ordres, monsieur le comte, et si vous voulez me donner votre heure...

— Mon heure, c'est tout de suite, à l'instant même ; vous allez monter dans ma voiture avec moi.

— Mais, monsieur le comte , c'est que n'ayant pas pu prévoir l'honneur de votre visite, je n'ai point fait une toilette convenable, et...

— Vous êtes fort bien ainsi. D'ailleurs nous n'allons pas à l'hôtel; nous allons chez une personne de ma connaissance, un peintre, qui a mis son piano à ma disposition, et devant lequel j'aime à chanter, parce qu'il est homme de goût et de bon conseil.

Un peu étourdi de ce qui m'arrivait, et passablement étonné des allures très-originales de mon noble visiteur, j'hésitais, d'autant plus que mon estomac, par de légers tiraillements, me rappelait l'heure passée du déjeûner. Mais je vis mon estimable concierge me sourire en me montrant du doigt le grand chasseur aux plumes de coq, et ma résolution fut prise. D'un pied léger, je montai dans la riche voiture dont les coussins de soie jaune me parurent infiniment préférables aux banquettes de l'omnibus, mon équipage habituel.

Nous arrivâmes en quelques minutes, après avoir brûlé le pavé, chez le peintre, qui ne sembla nullement surpris de nous voir venir en grand équipage lui demander son piano pour répéter un morceau de chant.

M. le comte chanta je ne sais plus quel air de ténor, et je l'accompagnai.

Je ne m'en tirai pas trop mal, à ce qu'il paraît, car en sortant de cette répétition improvisée, mon noble protecteur me dit :

— Yous accompagnez tout à fait à ma convenance, et il pourra se faire que je vous emmène dans le monde avec moi pour m'accompagner ; mais je ne vous promets rien à cet égard. Ce que je puis vous promettre, si vous venez loger près de V hôtel, c'est, comme je vous l'ai dit, que je vous ferai appeler souvent, et que j'irai chez vous une ou deux fois par jour au moins.

Le soir j'écrivis à ma mère que, suivant toute apparence, ma fortune était faite.

Plein d'enthousiasme, je donnai immédiatement congé à mon propriétaire, et j'allai me mettre en quête d'un logement près de l'hôtel habité par mon très-noble , très-illustre et très-millionnaire ténor.

Je trouvai deux chambres dans une maison à cinquante pas de l'hôtel. Ces deux chambres étaient laides, obscures et chères. N'importe, je les louai immédiatement, enchanté de les avoir.

Il me faut le dire, l'heureuse rencontre que j'avais faite de M. le comte était surtout précieuse à mes yeux par la protection que je croyais pouvoir trouver dans un personnage aussi hautplacé etaussi en faveur que lui. Sans doute l'argent qu'il allait me faire gagner de la manière la plus agréable,

puisqu'il s'agissait simplement de l'accompagner au piano, devait être pour moi d'un grand secours à cette époque de ma vie ; mais ce qui me touchait surtout, ce qui m'allait droit au cœur, c'est de penser que, quand mon illustre client me connaîtrait mieux, au bout d'un certain temps, il voudrait bien s'utiliser à favoriser mes débuts comme compositeur au théâtre de l'Opéra-Comique. Déjà, à cette époque, j'avais barbouillé beaucoup de papier réglé et je brûlais du désir de me faire connaître. Une partition était entièrement achevée dans mon tiroir. Quel jour, mon Dieu! que le jour où on l'exécuterait. Cette pensée m'empêcha de dormir la première nuit que je passai dans mon nouveau logement.

Le lendemain j'attendis que M. le comte de P... me fit dire d'aller chez lui, ou qu'il vint lui-même chez moi.

Personne ne parut.

Le surlendemain je. ne sortis qu'à quatre heures pour rentrer à six.

Comme toujours, quand on attend quelqu'un et qu'on s'absente un moment, c'est pendant ce moment d'absence que la personne attendue se présente.

En rentrant, mon concierge, d'un air profondément respectueux qui chatouilla sensiblement ma vanité, m'apprit qu'un chasseur, coiffé d'un chapeau orné de longues plumes de coq, était venu de la part de M. le comte de P... me dire que M. le

comte m'attendrait chez lui le lendemain matin à sept heures précises.

C'était dans l'hiver, le thermomètre marquait dix degrés au-dessous de zéro ; à sept heures il ne fait pas encore jour dans cette saison : je crus que le concierge se trompait ; mais il m'assura qu'il ne se trompait point, et que le comte ne serait plus chez lui à sept heures et demie, ayant quelques courses matinales à faire ce jour-là.

Un frisson anticipé parcourut tout mon corps en entendant ces paroles du concierge, prononcées comme une sentence.

Mais il fallait se résigner, et je me résignai.

Pendant la nuit je me réveillai trois fois en sursaut, craignant d'avoir laissé passer l'heure.

La première fois, il était quatre heures ; la seconde fois, cinq heures et demie ; la troisième fois, sept heures moins un quart.

Je me levai précipitamment, j'allumai deux bougies pour y voir plus clair et ne pas perdre de temps à chercher tout ce dont j'avais besoin, et dix minutes plus tard j'étais prêt.

Il avait tombé de la neige une partie de la nuit, et le froid ayant redoublé d'intensité, la rue se trouvait couverte de verglas. Vingt fois je faillis tomber dans le court trajet de ma maison à l'hôtel du comte. Enfin, j'y arrivai sans accident. Je tirai le cordon, et après cinq minutes d'attente pendant lesquelles je grelottais de tous mes membres, on m'ouvrit la porte.

J'entrai et demandai M. le comte de P...

Le concierge dirigea sur mon visage l'ouverture d'une lanterne sourde, et sans jamais m' avoir vu auparavant, me dit :

— Ah! c'est vous qui êtes le pianiste; montez le perron; à droite vous suivrez un corridor qui vous mènera à un petit escalier que vous monterez; au bout de cet escalier vous prendrez un autre corridor; mais, cette fois, vous tournerez à gauche et vous suivrez toujours devant vous. Montez l'escalier que vous trouverez en face, et surtout ne faites pas de bruit, car madame pourrait vous entendre. Prenez ensuite votre gauche en inclinant toujours vers la droite jusqu'à ce que vous trouviez un angle ; c'est là que se trouve la chambre à coucher de M. le comte.

Puis, pressé sans doute de se recoucher, il referma brusquement le guichet de sa loge, sans attendre les observations que j'aurais pu avoir à lui faire. Je me trouvai donc seul dans cette cour d'hôtel et n'y voyant pas à deux pas devant moi.

D'abord je montai le perron et je pris à droite le corridor indiqué.

Puis le petit escalier.

Puis au bout de cet escalier, un autre corridor.

Mais, arrivé là, il me fut impossible de me rappeler les instructions du concierge. L'obscurité la plus profonde régnait partout. Je me consultai sur la route que j'avais à prendre ; j'écoutai attentivement si je n'entendrais pas quelque bruit qui pût

me guider; le silence était aussi profond que l'obscurité.

En suivant le mur, je trouvai un escalier; je le pris atout hasard. Ce fut une funeste inspiration, car cet escalier me conduisit, par des corridors successifs, à l'aile gauche de l'hôtel, et c'est dans l'aile droite que mon noble ténor avait son appartement. Je vis que j'étais perdu dans cet immense hôtel, et, de dépit, je donnai à tous les diables ma profession d'accompagnateur et lea ténors millionnaires qui, en hiver, veulent chanter à sept heures du matin.

Si j'avais pu retrouver le chemin pour m'en retourner, j'eusse, de bon cœur en ce moment, renoncé à la protection de M. le comte et à tout l'argent que j'espérais gagner avec lui; mais il m'était aussi difficile de reculer avec certitude que d'avancer, et je fus sur le point de me mettre à crier, pour forcer quelqu'un à venir à mon secours. Pendant plusieurs minutes encore j'errai dans ce noir labyrinthe. Enfin, m' étant cogné à une porte, j'entendis une voix crier :

— Qui est là?

J'étais sauvé.

— C'est moi, répondis-je, ouvrez.

Un domestique se montra, et je lui racontai mon embarras. Cet homme parut fort étonné de mon récit, et je crois qu'il me prit d'abord pour un voleur.

— Yous êtes, me dit-il d'un ton moitié crain-

tif, moitié menaçant, l'accompagnateur de M. le comte ?

— Oui.

— Ça m'étonne, car M. le comte n'a pas d'accompagnateur.

— C'est précisément parce qu'il n'en a pas qu'il est venu me chercher pour l'accompagner.

— Mais on n'accompagne pas à cette heure matinale.

— Je le croyais comme vous avant d'avoir eu l'honneur de connaître M. le comte.

— C'est étonnant.

— Oui, c'est étonnant, mais ce n'en est pas moins vrai pourcela, et je vous prie de me conduire à la chambre de M. le comte.

Cinq minutes plus tard nous frappions à la porte de l'appartement de M. de P.

Il était levé, habillé, avait lui-même allumé son feu, et se tenait prêt à sortir.

— Monsieur le comte, dit le domestique en me désignant du doigt, monsieur prétend qu'il est votre accompagnateur?

— Ah ! c'est vous ! exclama M. de P. en me faisant entrer dans sa chambre, je désespérais de vous voir.

— Et moi aussi, lui dis-je.

— Enfin, il vaut mieux tard que jamais, et nous pouvons encore disposer d'un tout petit quart d'heure... Quelques vocalises d'abord pour me rincer la gorge ; puis après, vous m'accompa-

gnerez l'air du Sommeil, de la Muette... Seulement, n'accompagnez pas fort ; moi, je chanterai pianissimo. 11 est encore de trop bonne heure pour que je puisse donner toute ma voix. Je craindrais de réveiller ma mère.

Je me mis au piano. M. de P. vocalisa pendant dix minutes et chanta l'air du Sommeil, de la Muette, après quoi il me dit :

— Sortez-vous aujourd'hui?

— S'il le faut, je resterai chez moi.

— Il est fort possible que je vous envoie chercher à trois heures pour repasser un duo que je dois chanter ce soir avec la baronne X..., chez la comtesse ***. Il y aura des artistes du Théâtre- Italien, et je tiens, autant que possible, à ne pas leur paraître trop inférieur.

A trois heures en effet, ce jour-là, M. le comte de P. m'envoya chercher.

— Je n'ai, me dit-il, que vingt minutes à vous donner; ça vous est égal, n'est-ce pas?

— Ce sera comme vous voudrez, lui répondis-je. Et il se mit à chanter, pendant vingt minutes,

avec un plaisir et un entrain peu ordinaires.

En somme, j'étais très-content de mon ténor millionnaire, qui, pendant la première quinzaine, m'envoya chercher pour l'accompagner, tous les jours régulièrement et jusqu'à trois fois par jour. Seulement, il n'avait pas d'heure fixe, ce qui, parfois, me gênait considérablement pour mes travaux particuliers, et pour donner les quelques leçons de

musique que j'avais en Ville. Mais je passais sur ces inconvénients en songeant aux cinq francs par séance qui me seraient payés à la fin du mois, à la protection du comte, à mon opéra.

Il arriva que mon noble client ne m'envoya pas chercher de deux jours ; je le croyais malade, lorsque, dans la nuit, je fus réveillé subitement par quelqu'un qui frappait violemment à ma porte. Je me levai à la hâte et j'allai ouvrir.

C'était le comte.

Il avait un cahier de musique sous le bras.

— Je vous dérange peut-être, me dit-il, mais je ne vous tiendrai que dix minutes : le temps de repasser l'air de la Dame Blanche, que je vais chanter chez la duchesse de L... Je sors de chez la marquise de B..., où j'ai enlevé tous les suffrages avec l'air de Guido et Ginevra ;

Hélas ! elle a fui comme une ombre !

— Quelle heure est-il? demandai-je à M. de P.

— Il est deux heures.

Le comte vit une certaine hésitation en moi.

— Vous hésitez à m'accompagner? me dit-il.

— C'est à cause des voisins, qui seront peut-être désagréablement surpris d'entendre chanter à cette heure avancée de la nuit.

— Bah ! bah ! la bonne musique fait toujours plaisir à entendre; et même j'ai remarqué que la voix et le son des instruments avaient quelque

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chose de plus charmant encore la nuit que le jour, surtout lorsqu'on dort à moitié.

— J'ai bien peur, lui répondis-je, que mes voisins ne restent pas longtemps dans ce demi-sommeil si favorable à l'audition de la musique... Enfin, puisque vous le voulez absolument, permettez-moi d'allumer des bougies et d'endosser un paletot.

— Le fait est, ajouta le comte, qu'il fait un froid de loup ce soir.

Mes dents claquaient, mais je fis bonne contenance et je jouai hardiment ma ritournelle.

Lui, d'une voix dont il ne chercha nullement à diminuer l'ampleur, entonna, avec l'accent de l'enthousiasme, ces paroles célèbres :

Ah ! quel plaisir d'être soldat (bis),

On sert par sa vaillance,

Et son prince [bis] et l'État,

Et gaiment [bis) on s'élance

De l'amour (bis) au combat!

Ah! quel plaisir! ah! quel plaisir!

Ah ! quel plaisir! d'être soldat!

Alors, j'entendis le murmure de quelques voix lointaines, et le bruit de coups sourds qui partaient de plusieurs points du mur de ma chambre.

— Ce sont les voisins, dis-je au comte.

— Et que veulent-ils?

— Suivant toute apparence , répondis-je en riant, mes voisins ne partagent pas le, plaisir que vous avez d'être soldat à cette heure de la nuit, et

c'est pour vous donner votre congé qu'ils cognent sur le mur et font entendre des récriminations étouffées.

— Vous croyez?

— J'en suis à peu près sûr.

— Après tout, dit le comte, puisqu'ils sont maintenant réveillés, ce n'est pas quelques notes de plus ou de moins,... et je tiens beaucoup à répéter la fin de l'air, pour me mettre tout à fait en voix.

Et sans attendre ce que j'aurais pu lui dire, il continua de plus belle :

Sitôt que la trompette sonne, Sitôt qu'on entend le tambour, Etc., etc., etc.

Le lendemain, la maison tout entière alla se plaindre chez le concierge, qui fut admirable : « Ce musicien, leur dit-il en parlant de moi, est sans doute somnambule. »

Je ne sais pas si cette explication calma les locataires, justement irrités ; ce que je sais, c'est que le concierge, qui me voulait du bien à cause du chasseur qui venait parfois me demander, me dit avec bonté :

— Monsieur Comettant, la règle dans cette maison est de ne pas chanter après minuit, et de ne pas avoir de chien ; surtout de ne pas chanter après minuit.

J'avais en M. le comte de P. un singulier client.

comme vous le voyez, chers lecteurs, et avec lequel tout n'était pas roses dans l'accompagnement.

Mais le mois touchait à sa fin, et je pris patience en calculant la somme assez ronde, pour un étudiant compositeur de musique, que M. le comte allait me payer.

La ponctualité était une des qualités de M. de P. Un beau jour, il tira son carnet et me dit :

— Votre mois finit aujourd'hui : réglons nos comptes.

— Nos comptes sont faciles à régler, dis-je à mon tour ; vous m'avez fait appeler soixante-trois fois chez vous, et vous êtes venu neuf fois chez moi ; cela fait en tout soixante-douze séances.

— C'est bien cela; mais encore faut-il calculer l'argent qui vous revient.

Je le vis aligner une majestueuse colonne de chiffres, faire une addition, puis une division. Quand ces diverses opérations furent terminées:

— Voyez, me dit-il en me présentant son carnet, si je ne me suis pas trompé. Nous avons vingt-neuf heures et douze minutes ; ce qui fait juste cent quarante-six francs.

Je crus à une plaisanterie de la part du comte ; mais il parlait très-sérieusement. Je pris son carnet et je lus :

26 janvier 35 minutes.

28 Id 15 —

29 janvier 40 minutes.

29 Id 20 —

30 Id 45 —

Ier février 40 —

Id. Id 10 —

2 Id 25 —

Etc., etc., etc. Le compte se trouvait ainsi établi depuis le premier jour où j'eus l'honneur de faire la connaissance de M. de P. et où il m'emmena dans son bel équipage chez le peintre, jusqu'au dernier jour de mon mois. La répétition qu'il vint me demander à deux heures de la nuit pour chanter, à la grande contrariété des voisins : Ah! quel plaisir (V être soldat, était portée pour 24 minutes.

Il y a deux choses qui toujours me troublent et me rendent muet, tant je suis né naïf et tant je suis resté naïf : la preuve de l'ingratitude, envers moi, de la part de personnes que j'ai véritablement aimées, et les traits de mesquinerie de la part de gens qui ont tout l'argent nécessaire pour se montrer magnifiques. J'avais compté sur autant de pièces de cinq francs que j'avais eu de vacations auprès de mon amateur archi-millionnaire, c'està-dire que j'avais compté sur 360 fr. ; il ne m'en offrait que 146 ! Quelle dégringolade! Et mes illusions touchant la protection que M. le comte m'accorderait un jour pour faire accepter mon ouvrage à l'Opéra-Comique ! tout cela tombait devant la colonne de chiffres tracée sur le carnet de M. de

P. Il devina quelque chose dans ma physionomie, car il me dit :

— Ne m'avez-vous pas confirmé que votre prix est de cinq francs par heure, et mes calculs ne sontils pas exacts ?

Je ne sais ce que je lui répondis, toujours estil que nous n'eûmes aucune contestation, et que, ce jour-là même, j'écrivis au comte qu'il eût à se chercher un autre accompagnateur, mes occupations ne me permettant plus de continuer avec lui.

Et telle est la misère d'esprit de certaines gens, misérables malgré leurs richesses, que le plus souvent ils n'ont aucune conscience de leurs mesquineries poussées parfois jusqu'à l'injustice, comme dans le fait que je viens de raconter. J'ai la conviction que M. le comte de P. a cru se montrer trèsconvenable en agissant comme il l'a fait à mon égard, car je l'ai toujours cru incapable de vouloir commettre une injustice envers qui que ce soit.

Si jamais ces lignes lui tombent sous les yeux, il en sera fort étonné, j'en suis sûr, et me donnera tort.

Parbleu! les accompagnateurs n'ont-ils pas toujours tort.

Les places officielles d'accompagnateur sont peu nombreuses en France. À l'Académie impériale de musique, il y a quatre accompagnateurs dont les attributions sont spécifiées, ce sont : 1° M. Wauthrot, premier chef du chant ; 2° M. Victor Massé, premier chef des chœurs ; 3° M. Croharé, deuxième

chef du chant ; 4° M. Charles Prévost, deuxième chef des chœurs.

Les fonctions de M. Wauthrot sont de la plus haute importance. En l'absence du compositeur, c'est lui qui le remplace auprès de tout le personnel chantant. Il indique les mouvements, fait respecter la tradition, modifie les passages qui demandent une modification, ajoute ou retranche, et tous, depuis les premiers sujets jusqu'aux plus modestes choristes, doivent écouter ses observations et tenir compte de ses conseils. En outre, dans tous les comités qui se forment et où l'avis des musiciens est réclamé, il a voix consultative, et son opinion est prise généralement en grande considération.

MM. Hérold et Halévy ont, tour à tour, occupé au grand Opéra, les fonctions que remplit aujourd'hui, avec distinction, M. ^\Tauthrot.

Les fonctions du chef des chœurs, comme l'indique suffisamment cette dénomination, consistent à instruire et à diriger les chœurs, ce qui n'est point une petite affaire à l'Opéra. Ce théâtre, en faisant choix pour occuper cette place d'un artiste aussi éminemment distingué que l'auteur des Noces de Jeannette et des Saisons, lui a donné par cela même une nouvelle consécration.

Au reste, les fonctions de chef des chœurs à l'Opéra ont toujours été remplies par des artistes d'une grande valeur. 11 suffira de citer M. Benoit, professeur d'orgue au Conservatoire, qui, avant

M. Massé, dirigeait les chœurs de l'Académie de musique.

Les fonctions des accompagnateurs en second consistent à faire répéter les chanteurs sous la direction du chef du chant et du chef des chœurs.

À l'Opéra-Comique, il n'y a que des accompagnateurs proprement dits, ayant les mêmes titres ; ils sont au nombre de trois : MM. Chariot, Basile et Soumis.

Au second Théâtre-Lyrique, les accompagnateurs sont : MM. Delibes et Simon.

Enfin, je citerai M. Alary, le charmant auteur de Tre Nozze et de la Beauté du Diable , qui remplit, à la cour des Tuileries, la place d'accompagnateur.

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