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LE PROFESSEUR QUI N'EXÉCUTE PAS

Le professeur de piano qui n'exécute pas, est un être mystérieux, bien digne d'exercer la sagacité des esprits observateurs.

Enseigner ce qu'on ne sait pas parait, en effet, au premier abord, un mystère inexplicable, et on se demande par quel phénomène étrange, le professeur de Cette catégorie n'a pas un peu profité lui-même des leçons qu'il a données aux autres.

Et pourtant, il est en musique des bizarreries plus inexplicables encore.

Par exemple, je connais un illustre professeur de solfège et d'harmonie, auteur de méthodes si ingénieuses, si logiques, si faciles pour apprendre Ces deux branches importantes de l'art, qu'il suffit pour devenir un savant musicien, d'acheter les susdites méthodes sans qu'il soit besoin de les étudier. Certes, il serait difficile de pousser plus loin le progrès de l'enseignement ; à moins d'arriver à donner gratuitement les méthodes. Mais il ne faut pas l'espérer. Eh bien! qui le crorait? l'illustre inventeur de ces méthodes, que je ne crains pa

de qualifier de surnaturelles, — ni vous non plus sans doute, — n'a jamais, à ce qu'on assure, su ni solfier, ni mettre une basse sous un chant. L'esprit se perd en conjectures devant un pareil fait, et malgré soi on incline à supposer un pacte secret entre le diable et le professeur :

— Yeux-tu, aurait dit le diable au professeur, être plus grand que le monde ?

— Oui, aurait répondu le professeur.

— Enseigner le solfège ?

— Oui.

— Comme on ne l'enseigna jamais?

— Oui.

— Et l'harmonie aussi?

— Oui.

— Et faire imprimer des méthodes ?

— Oui.

— Qui te rapporteront beaucoup d'argent?

— Oui.

— Et beaucoup de gloire ?

— Oui.

— Soit ; je t'accorde tout cela, mais à une condition ?

— Une condition, laquelle?

— C'est que, malgré tous tes efforts tu ne pourras jamais apprendre toi-même ce que tu enseigneras si facilement aux autres.

— Et puis?

— C'est tout.

— J'accepte.

Et le diable aurait disparu au milieu d'une vive lueur, laissant après lui une forte odeur de soufre, et le professeur aurait fait imprimer ses méthodes, et il en aurait vendu beaucoup, et tout le monde aurait appris à solfier et à faire une fugue avec autant de facilité qu'on apprend à jouer à la bataille, excepté lui.

Revenons au professeur de piano qui n'exécute pas. Parmi les professeurs de cette catégorie, s'il en est de très-malheureux et qui chassent l'élève avec aussi peu de succès que les chasseurs parisiens chassent le lièvre et la perdrix dans la plaine de Saint-Denis, il en est aussi de très-heureux et dont la clientèle est toujours aussi abondante que productive.

Personne dans le monde des arts ne connaît leur nom, jamais ils n'ont rien publié, jamais aucun journal ne s'est occupé d'eux, jamais on ne les entend nulle part, par la raison péremptoire qu'ils ne savent rien jouer ; jamais même, ils ne produisent aucun de leurs élèves, et pourtant, dans un certain monde souterrain, ils passent pour des phénix, on les consulte sur les opéras nouveaux qu'ils ne vont jamais voir, sur les grands virtuoses qu'ils ne vont jamais entendre, sur la musique nouvelle qu'ils ne connaissent pas, sur l'histoire de la musique qu'ils ignorent complètement ; à toutes ces questions qu'on leur adresse, ils répondent sans hésiter et prennent volontiers pour juger des œuvres nouvelles et des virtuoses présents, l'air

dédaigneux qui, à défaut de modestie, convient si bien au mérite transcendant.

On les contemple alors avec admiration et on les invite à dîner; ils aiment les bons morcaux et se connaissent en vins. De plus, ils font partie, ce qui est très-louable, de plusieurs sociétés de bienfaisance : Société de l'ami des enfants; Société des bons pères; Société des bonnes mères ; Société du pot-aufeu, qui est un peu la Société du court bouillon, etc., etc. Ils payent régulièrement les deux francs par mois de cotisation exigés par ces différentes sociétés, et ils trouvent que ce n'est pas cher; car cela les pose comme de saints hommes vis-à-vis des âmes charitables, en même temps que cela les met en relations avec des gens bien placés dans le monde, qui leur feront avoir des élèves à l'occasion.

Les couvents et les confréries, en province surtout, accaparent ces professeurs qu'on voit courir dans la rue pour gagner cinq minutes, et qui à cinq heures du matin, en hiver, sont installés au piano à côté de jeunes élèves, lesquels soufflent dans leurs mains pour conjurer les engelures dont leurs doigts sont horriblement émaillés.

Le professeur de cette catégorie ne se marie pas, il se laisse marier par ses protecteurs, et fait toujours en cela une excellente affaire. S'il n'aime jamais beaucoup celle dont il épouse la dot, il a du moins pour elle les égards qu'un mari philanthrope et professeur doit à sa femme; et le diman-

che, après vêpres, il promène, s'il fait beau temps, sa femme et ses enfants dans le cas où le ciel aurait béni son union. S'il fait mauvais temps, il accorde son piano, ou il met en ordre sa collection de papillons.

A Paris, ce professeur gagne de douze à quinze mille francs par an, et il en dépense de trois à quatre mille.

En province, il gagne annuellement de six à dix mille francs, et il en dépense de deux mille cinq cents à trois mille.

Il a dans son salon, les portraits lithographies des grands compositeurs de musique, donnés en prime par le Journal des demoiselles auquel est abonnée sa chaste moitié, comme étant à peu près la seule publication littéraire qu'une mère de famille puisse lire dans ce temps de profonde corruption, sans s'exposer à pervertir son cœur, à égarer son esprit.

Il arrive toujours un moment où ce professeur éprouve le besoin de goûter les bienfaits du repos, et d'aller vivre dans un des appartements de la maison dont il est le propriétaire.

Alors il vend sa clientèle à quelque musicien dont le sort l'intéresse et qui le paye comptant, et il se renferme tout entier dans les soins de la famille. Personne plus que lui n'est habile à obtenir pour ses fils des demi-bourses dans les collèges et des faveurs dans les différentes administrations.

Il meurt marguillier de sa paroisse.

Au-dessous de ce professeur qui occupe le plus haut de l'échelle, dans la catégorie si nombreuse des professeurs de piano qui ne jouent pas du piano, se placent aux échelons intermédiaires tous les musiciens -violonistes, — bassistes, — contrebassistes, — harpistes, — guitaristes, — flûtistes, bassonistes, — trompettistes, — trombonistes, — ophicléidistes, — clarinettistes, *— hautboïstes, — — cornistes, — altos, — trompettes à pistons, — timbaliers, — chapeaux-chinois, — -serpents de cathédrale, — maîtres de chant et accordeurs de pianos, qui trouvent dans cet instrument véritablement providentiel, un complément de ressources nécessaires à leur existence. Supprimez le piano, et je ne crains pas de prédire les plus graves catastrophes sociales.

Combien d'estimables musiciens qui ne trouvent pas à donner des leçons de l'instrument dont ils jouent fort bien, et qui s'emploient lucrativement à donner des leçons de piano dont ils ne savent pas jouer du tout. Au demeurant je n'y vois pas de mal, et si pour perfectionner un élève, un exécutant habile est indispensable, un bon musicien qui connaît son clavier pourra toujours donner les leçons de piano du premier degré.

Quand vous voyez suspendu à la porte, chez les marchands de vins et de meubles d'occasion, un écriteau vert tendre, sur lequel sont écrites ces deux dignes : Leçons de piano et de chant A UN FRANC, par un élevé de llerz et de Miac Damoreau, vous

pouvez être bien certain qu'il s'agit, d'un de ces pauvres musiciens, dont les doigts sont aussi rebelles que le gosier, ce qui ne les empêche pas de vivre parfois très-convenablement du produit de leurs leçons.

Mais à côté des professeurs qui donnent des leçons de piano à un prix convenable, combien en pourrait-on compter qui en donnent à cinquante centimes, pour un déjeuner, pour un dîner, pour du charbon, pour des robes ! etc.

J'ai eu l'occasion de voir plusieurs fois, chez des amis, une vieille demoiselle, sourde à sourire au bruit d'un coup de pistolet et à répondre : plaît-il? paralysée des deux mains, et qui, malgré ses infirmités, donnait des leçons de piano en échange de tout ce dont elle avait besoin pour vivre. A sept heures du matin, elle donnait sa première leçon en échange d'une tasse de café au lait avec du pain et du beurre. Son épicier, son boucher, sa couturière, sa modiste, son charbonnier, sa cordonnière et son propriétaire, étaient payés en leçons de piano.

Un jour je la rencontrai. Elle me demanda de mes nouvelles. Je lui fis signe que je me portais bien. Puis elle sourit et me dit avec un air de grande satisfaction : Savez-vous où je vais de ce pas? Je lui fis comprendre que je n'en savais rien. Eh bien, ajouta-t-elle, je vais prendre un bain. Je lui exprimai de mon mieux tout le plaisir que me causait pour elle cette excellente nouvelle. Mais,

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continua-t-elle, il y a quelque chose que vous ne pouvez pas deviner. Je gardai le silence. C'est que ce bain et tout ceux que je prendrai à l'avenir ne me coûteront rien. Je répondis par un geste de tête, qui voulait dire, bravo! Oui, dit-elle, j'ai trouvé ce que depuis longtemps je cherchais ; un établissement de bains, qui voulût faire un échange avec moi ; je donne des leçons à la petite fille de l'établissement, contre le droit de prendre tous les bains qui me seront agréables. Quand je n'ai rien de mieux à faire, je vais prendre un bain à l'eau de son, cela rafraîchit et fait passer le temps.

Les leçons de musique offertes en payement me rappellent un fait assez original. Un violoncelliste que je ne veux pas nommer, mais dont le nom vous est certainement connu, se trouve un jour assis à une table de jeu où les louis d'or et les billets de banque couvraient le tapis vert. C'est dire qu'on jouait gros jeu. Notre artiste joue et perd en quelques minutes l'argent qu'il avait sur lui; une bagatelle, 300 francs. Le jeu continue sur parole, et, à quatre heures du matin, quand il fallut se retirer, le violoncelliste en question redevait à son heureux adversaire la somme ronde de 4,000 francs. Il se trouva que ce dernier connaissait la position assez (modeste alors du violoncelliste et qu'il voulut agir généreusement avec lui.

— J'ai compris, monsieur, lui dit-il, à votre manière de jouer que nous ne jouions pas sérieu-

sèment, et je ne vous considère pas comme étant mon débiteur.

A ce trait de magnificence inattendue rehaussée par la façon toute courtoise dont il se produisait, le violoncelliste fut ému de bonheur et de confusion. Il sentait bien que c'était un cadeau qu'on voulait lui faire, et il en était à la fois heureux et humilié. Sans doute il eût payé les 4,000 francs qu'il savait bien devoir s'il les avait eus, mais il ne les avait pas. Il chercha le moyen de concilier les délicatesses de sa conscience et de son amour-propre avec la pénurie de ses moyens financiers.

— Monsieur, balbutia-t-il, je suis violoncelliste.

— Je n'yr vois aucun mal, monsieur, au contraire.

— Je joue toujours sérieusement, monsieur, et je tiens à vous payer.

— Faites, monsieur, comme il vous plaira.

— Voulez-vous, monsieur, que je vous fasse par écrit une reconnaissance de la somme que je vous dois?

— C'est inutile, monsieur, votre parole me suffit.

— Eh bien, monsieur, je reconnais vous devoir la somme de 4,000 francs, payables en leçons de violoncelle et à votre ordre.

— Soyez persuadé, monsieur, que lorsque j'aurai pour 4,000 francs de leçons de violoncelle à prendre ou à faire prendre, je me souviendrai de votre aimable proposition.

Après l'échange de leçons de piano contre tous les objets possibles y compris les bains, après l'offre de payer en leçons des dettes de jeu, il ne manquait plus que d'emprunter de l'argent avec primes en leçons de piano. Cette dernière opération a été tentée publiquement, et voici ce que je lis dans les annonces du journal le Siècle, à la date du samedi 4 mai 1861.

« On demande 300 francs pour un an, contre » intérêt de deux leçons de piano par semaine, » par un professeur dont la capacité et l'honorabi- » lité seront prouvées. Écrire franco à M. K., rue » Taitbout, 8, à Paris. »

Une semblable annonce est extraordinaire en France. Aux Etats-Unis elle n'aurait rien que de très-ordinaire. Les journaux américains renferment tous les jours des demandes bien autrement excentriques, ma foi ! Jugez-en par celle-ci que j'ai recueillie sur les lieux-mêmes, qui est très-courte, et que pour cette raison je demande la permission de citer incidemment : « On demande, pour com- » pléter une troupe d'artistes ambulants, un pia- » niste accompagnateur, un clarinettiste et un » phénomène humain, un géant, une naine, une » femme colosse ou une femme barbue. On don- » nerait la préférence à une femme qui aurait une » tête de mort. »

En présence du grand nombre de professeurs de musique qui vivent plus ou moins bien du produit de leur industrie artistique, on s'est souvent

demandé s'il ne conviendrait pas de réclamer pour les professeurs de musique, les garanties de capacité exigées pour les professeurs des diverses branches de l'instruction ordinaire. Je ne vois pas bien, en effet , pourquoi les professeurs de musique échappent aux examens de capacité, qui sont la dignité du professeur et la garantie des familles.

La musique, objecte-t-on, est un art libéral et doit, en conséquence, pouvoir s'enseigner librement.

A cela, je réponds que les avocats, eux aussi, exercent un art libéral et que pourtant, pour plaider devant un tribunal, comme avocat, il faut nécessairement avoir reçu son diplôme. Une profession est libérale par sa nature et nullement par ce que tout individu peut l'exercer sans diplôme. Serait-il plus agréable pour les familles, de confier à des professeurs de musique incapables, l'éducation spéciale de leurs enfants, que de mettre ceux-ci dans les mains d'ignorants professeurs de grammaire, de géographie, d'histoire, de calcul, etc.? L'argent que l'on donne à un ignare maître de musique, et le temps perdu par l'enfant dans l'étude stérile d'un instrument, sont-ils donc de moindre valeur que l'argent et le temps consacrés à l'instruction générale? Je comprends très-bien que tant que l'étude de la musique n'a été qu'un accessoire à peine notable dans l'éducation en France, on n'ait pas pensé à en régulariser le mode d'enseignement ; mais aujourd'hui que cet

art fait partie de l'instruction générale, que tout le monde, en conséquence, apprend à chanter ou à jouer d'un instrument, que le nombre des professeurs est considérable dans toutes les villes de l'empire, il serait grandement temps, il me semble, de donner une garantie aux familles, en exigeant pour les professeurs de musique, en général, les examens aux différents degrés que doivent passer les professeurs voués à l'enseignement ordinaire.

Cette sage mesure ne satisferait pas moins les professeurs instruits que les élèves.

Quant à ceux qui enseignent ce qu'ils auraient grand besoin d'apprendre eux-mêmes, je ne vois pas bien l'inconvénient qu'il y aurait à les effacer de la liste des professeurs. Au lieu de vingt mille professeurs de piano qui piétinent sur et dans le macadam de Paris, il n'y en aurait peut-être que dix mille, peut-être même que cinq mille; mais ces cinq mille, plus occupés, et mieux payés, et jouissant en outre de la considération qui s'attache toujours à la capacité reconnue, feraient certainement plus pour les progrès et la dignité de l'art que tous les professeurs réunis d'aujourd'hui.

Un jour viendra peut-être où tous les emplois, toutes les professions seront le prix d'un concours. Alors, mais alors seulement, les capacités naturelles et acquises seront à leur place : les bottiers feront de bonnes bottes, les professeurs de bons élèves, et beaucoup de gens qui font tant de cho-

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ses à cette heure, ne feront plus rien du tout. Ce sera le bon temps.

Mais ce temps viendra-t -il jamais !

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