LE PIANISTE POUR SOIRÉES DANSANTES
Dans les pianistes pour soirées dansantes, comme dans toutes les autres catégories d'artistes, il y en a de mauvais, de passables, de bons et d'exceptionnellement bons, tels que M. Philippe Stutz, par exemple, qui joint au talent d'exécutant le talent de compositeur. M. Stutz est le Musard du piano, et quand une maîtresse de maison vous annonce qu'elle aura Stutz pour sa soirée dansante, qui naturellement jouera de la musique de Stutz, vous pouvez être sûr que le bal ne languira pas ce soirlà, et que toutes les jambes seront alertes et vaillantes. Car il ne servirait à rien de le dissimuler, c'est la musique et la façon dont elle est exécutée qui fait le danseur, plus encore que les plus fameux maîtres de danse.
En effet, tel valseur qui avec tel pianiste valsera d'une seule traite pendant vingt-cinq minutes, sans éprouver d'autre incommodité que des bourdonnements dans les oreilles et une forte pression sur le haut du crâne, ce qui est la moindre des choses, se verra chanceler avec tel autre pianiste au bout de dix minutes, pensera malgré lui à tous les inconvénients d'un voyage en mer, et s'imaginant être
embarqué, fera bientôt relâche dans quelque coin du salon, pour se ravitailler d'un peu d'air frais et reprendre son équilibre compromis.
Oui, c'est un fait depuis longtemps acquis à la danse, les bons doigts des pianistes font les bonnes jambes des danseurs, et rendons justice à ces derniers, ils se plaisent à le reconnaître en proclamant hautement cette grande vérité toutes les fois que l'occasion de le faire se présente.
S'il est un proverbe faux entre tous les proverbes, c'est bien certainement celui-ci : Qui peut le plus peut le moins, quand il s'applique aux beaux-arts. En musique, la fausseté de ce dicton est manifeste partout.
Vous représentez-vous l'auteur de la symphonie en ut mineur, et de la Symphonie héroïque, Beethoven, composant des polkas et des scottischs, pour les jouer en qualité de pianiste pour soirées ! Je ne crains pas de dire que musique et pianiste n'eussent pas valu le diable, et que celui qui a pu si admirablement le plus aurait été incapable de pouvoir passablement le moins.
— Un peu plus vite la polka, monsieur Beethoven.
— Pas tout à fait si vite la mazurka, monsieur Beethoven.
— Vous ralentissez certaines parties de la valse, monsieur Beethoven, cela nous coupe les jambes.
— Comment, monsieur Beethoven, vous ne savez pas les Lanciers !
— Ce monsieur Beethoven n'est bon décidément qu'à faire des chefs-d'œuvre ; c'est pitoyable.»
On croit généralement dans le monde que tout bon pianiste est apte à faire danser, c'est une erreur. Que de virtuoses, après avoir excité l'admiration en jouant quelque belle et difficile fantaisie, ont fait fiasco en voulant, par manière de plaisanterie, remplacer pour un moment le pianiste ad hoc !
« Pourquoi donc ne dansiez-vous pas lorsque je jouai? demande le virtuose en s'adressant aux danseurs.
— Parce que nous vous écoutions, répondent les danseurs.
— Et parce que vous ne pouviez pas danser, pense en mordillant ses lèvres le pianiste pour soirées, qui lui n'est pas dupe de cette flatterie des danseurs.
Et, en effet, existe-il quelque part des danseurs qui, entendant bien jouer un air de danse, écoutent cet air au lieu de le danser ! Non, non, et quand un virtuose veut faire danser et qu'on s'arrête pour l'écouter, il ne réussit pas mieux que, si voulant se faire écouter, son auditoire se mettait à sauter son concerto ou sa sonate. Aussi, qu'elles sont tristes ces soirées dansantes, où chaque amateur paye tour à tour son tribut de quadrilles, de polkas et de polkas-mazurkas à la Terpsychore du logis ! Bolhman Sanzeau a beau, depuis douze ans qu'il est mort, sortir chaque hiver de sa tombe, afin d'écrire des contredanses toujours faciles, toujours
brillantes et toujours fantastiques, à l'usage des amateurs qui n'ont que peu d'instants à donner à la culture du clavier, ceux-ci ne profitent que médiocrement de cette attention du plus enjoué des trépassés, et de toutes les sottes économies que peut faire une maîtresse de maison, la plus sotte assurément est l'économie d'un pianiste spécial pour faire danser, quand elle donne une soirée dansante. Demandez plutôt aux danseurs, eux qui savent tout ce qu'il faut chez le pianiste de précision dans le rhythme, de sonorité soutenue, de goût dans le choix des morceaux de musique pour satisfaire pleinement les jambes et les oreilles des "Yestris de la contredanse et des Ferràris de la polka.
Je connais un jeune homme qui, avant d'accepter une invitation à danser, s'informe d'abord du pianiste engagé pour la soirée. Si le pianiste est bon, — et il les connaît tous, — notre jeune homme accepte; s'il est mauvais ou s'il n'y en a aucun d'engagé, il tient en réserve pour une meilleure occasion, ses escarpins et sa cravate blanche.
Parmi les vieux beaux voués au culte de l'entrechat, il s'en trouve toujours qui, par ton, vont s'entretenir avec le pianiste et causer musique avec lui. En pareil cas le pianiste pour soirées ne manque jamais de faire sa profession de foi musicale. Sa manie est de paraître aux yeux des invités un artiste déclassé, né pour faire de la musique sérieuse et même lugubre, mais que les circonstances ont contraint de composer et de jouer delà musique de danse. La
musique religieuse, les messes de mort surtout, et les fugues à deux sujets et à huit parties, voilà son affaire. Il s'agit bien de polka, ma foi ! C'est le contre-point à la Palestrina, qui fait à la fois le charme et le tourment de sa vie. Pour lui, la mélodie est peu de chose, l'harmonie est tout. Jugez ce qu'il doit souffrir, lui qui ne vit que de mélodie !
Un des mérites du pianiste pour soirées est d'avoir un nombreux répertoire de toutes les danses en vogue, de manière à ce qu'il y en ait pour tous les goûts et même pour toutes les opinions politiques, caria politique se faufile partout, en France, et jusque dans les airs de danse. A côté du Quadrille Victor-Emmanuel et de la Polka Solferino, qui peuvent convenir dans certains salons, il y aie Galop François II, de nature à plaire ailleurs, avec la Reilowa Duchesse- de-Parme et les Lanciers Chiavone et Borges. Le choix des morceaux est, en pareil cas, une affaire de tact de la part du pianiste.
Il fut un temps où les services des pianistes pour soirées dansantes étaient assez largement rétribués. Cette profession, comme tant d'autres, est devenue plus que médiocre aujourd'hui, et il est véritablement honteux de voir certaines maîtresses de maisons pour lesquelles rien ne coûte quand il s'agit de flatter leur vanité, marchander avec une persistance cruelle, pour économiser cinq francs sur la nuit d'un artiste.
Quelle tristes misères que les misères des gens riches !