LE PIANISTE AMATEUR
Les bons pianistes amateurs sont aujourd'hui nombreux en France. A Paris, comme dans toutes nos grandes villes, on en rencontre qui possèdent un véritable talent d'artiste.
Quant aux pianistes amateurs d'un talent médiocre, leur nombre est incalculable ; ils brillent plus ou moins, mais innombrables comme des étoiles de petite grandeur dans le vaste ciel de l'harmonie.
En général, sur cent musiciens amateurs, quatre-vingt-quinze, au moins, jouent du piano.
Pourquoi cette préférence , presque absolue , accordée au piano sur tous les autres instruments de musique?
Pour plusieurs raisons :
La première, c'est que le piano est le seul instrument, avec l'orgue expressif, que jouent les femmes depuis que la harpe est muette dans nos salons, et que la guitare ne sert plus qu'à accompagner la sérénade du comte Almaviva dans le Barbier de Séville.
La seconde, c'est que le piano, grâce au clavier, invention admirable, permet, en les simplifiant, de jouer facilement la mélodie et l'accompagnement de tous les airs d'opéras^ et d'exécuter des quadrilles, des valses, des polkas, en général toutes les espèces de musiques de danse.
La troisième, c'est qu'il faut beaucoup moins de temps d'étude pour se rendre supportable et se supporter soi-même sur le piano, où la note est toute faite, que sur le violon, le violoncelle, le haut-bois, la clarinette, le cor, etc.
La quatrième raison, enfin, c'est que le piano étant devenu un meuble de salon indispensable, on peut en jouer partout où l'on se trouve, comme entraîné par la circonstance, et sans qu'il y ait dans cette exhibition musicale improvisée, aucun des caractères de la préméditation. Il n'en est pas de même pour les violonistes, les bassistes, les clarinettistes, les flûtistes, les hautboïstes, les cornistes, etc., qui ne peuvent jouer une seule note nulle part sans se faire suivre ou précéder de leur instrument.
Le piano, par sa nature d'instrument meuble, autant que par ses ressources harmoniques et sa qualité de son, — la moins énervante de tous les instruments de musique, — devait un jour devenir ce qu'il est, un monarque absolu, nommé par le suffrage universel des amateurs.
Mais le succès si rapide et si complet du piano l
1 Nous trouvons les chiffres suivants dans l'excellent et tout récent ouvrage de notre collaborateur et ami, M. le comte de Pontécoulant : Organograpliie ; — Essai sur la facture instrumentale. Paris, chez Castcl, libraire-éditeur : « En 1819, la fabrication des instruments de musique, eu général, n'occupait dans toute la France que 1,067 ouvriers.
» En 1830, on comptait à Paris 220 ('acteurs de piano ou ouvriers travaillant pour leur compte, et 139 dans les départements. La l'abri-
devait indispensablementlui créer des détracteurs. Quel grand succès n'engendre pas d'ennemis. Il devait aussi inspirera M. L. Yéron, rédacteur en chef du Constitutionnel la pensée assurément trèsoriginale d'établir un impôt sur ces instruments. Et comme un bonne idée, à l'égal d'un malheur, n'arrive jamais seule, l'illustre docteur a proposé en même temps qu'un impôt sur les pianos, un impôt sur les allumettes chimiques.
Yoici ce que nous lisons dans le Constitutionnel, à la date du mardi 19 novembre 1861 :
« On a parlé à tort de nombreux projets d'impôts qui seraient soumis au Corps législatif dans sa prochaine session.
» Nous avons des raisons de croire que les seuls projets à l'étude sont un impôt minime sur les allumettes chimiques, qui aurait certainement sa justification dans les graves et si nombreux accidents dont il est temps que l'administration se préoccupe.
cation et la réparation du piano entretenait, à Paris, seulement, 2,500 ouvriers; en 1848, ils étaient, pour cette seule spécialité de la facture instrumentale, au nombre de 3,000. En 1820, le chiffre annuel de la production parisienne était d'environ 0,500 instruments; en 1848, elle dépassait 8,067, et en 185G, la production en pianos de la ville de Paris seule, a atteint le chiffre de 12,000 instruments. Si en 1834 on estimait à 100,000 le nombre des pianos répandus en France, il a du plus que tripler depuis cette époque. Nîmes, Toulouse et Marseille se distinguent par leur fabrication de pianos, et, dans cette dernière ville, il faut citer l'établissement de M. Boisselot, qui a su donner à l'industrie de la facture des pianos un grand essor.
J'ajouterai à ces détails, donnés par M. de Pontécoulant, ce fait significatif : Il y a dans le seul département de la Seine soixante-trois mille pianos en 'ocation !
25 i MUSIQUE ET MUSICIENS.
» Le seul autre impôt dont il est encore parlé, et qui n'atteindrait en rien les classes laborieuses, porterait, dit-on, sur les pianos* L. V. »
Comment! durent se dire les abonnés de ce grave journal, on imposerait Les allumettes chimiques parce qu'elles flambent, et qu'en flambant elles peuvent occasionner des accidents! Faudraitil donc pour que les allumettes échappassent à l'impôt, qu'elle ne prissent pas feu? J'avoue, durent continuer de se dire les abonnés de cette feuille politique, qu'avec des allumettes chimiques incombustibles, « les graves et si nombreux accidents dont il est temps que l'administration se préoccupe,» seraient beaucoup moins à redouter. Mais laissons de côté l'impôt sur les allumettes, et parlons un peu de l'impôt sur les pianos.
Il y a trois systèmes d'impôt : l'impôt fixe , l'impôt proportionnel, l'impôt progressif.
A quel système d'impôt M. L. Véron voudrait-il qu'on soumît les pianos? Au système d'impôt progressif, sans doute, comme étant celui qui présente les meilleures conditions de répartition. En effet, il y a dans tout impôt qui n'est pas progressif, une cause radicale d'inégalité qui choque les notions que nous avons des lois et de la justice distributive. Donc, M. Véron, faisant l'application de ce dernier système d'impôt exonérerait les pianos des professeurs, mais il imposerait aux amateurs une taxe progressive : tant pour une fantaisie, tant pour un quadrille, tant pour une polka, tant pour une valse.
On jugerait de la fortune des gens par le nombre de leurs triples croches. Par ostentation, on exécuterait des gammes du matin au soir.
Supposons qu'une loi semblable soit votée ; alors on entendra faire les réflexions suivantes :
« Il faut que les voisins du dessous soient bien à leur aise, car on entend leur piano sans cesse.
— Les voisins du dessus ont éprouvé des pertes sensibles depuis la dernière baisse à la Bourse ; cela est évident, car leur petite fille se contente, à cette heure, d'une polka par jour, elle qui en jouait jusqu'à dix autrefois.
— Quelle femme dépensière que cette Mme Krinolikoska! Elle jette véritablement, comme on dit, les doubles croches par la fenêtre. Avec ce qu'elle gaspille de fausses notes, il y aurait de quoi nourrir une honnête famille.
A côté des prodigues pour qui l'harmonie ne coûterait rien, il y aurait les avares pour lesquels on confectionnerait des imitations de pianos à l'abri de l'impôt. Dans la quatrième page des journaux on verrait, à côté delà pâte Regnault, l'annonce de ce nouveau produit industriel :