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A PROPOS DE LA CENTIÈME AUDITION DE

M. Colonne a eu grandement raison de s'enorgueillir des cent auditions glorieuses et triomphales qu'il a données de la Damnation de Faust. Le chef-d'œuvre admirable et miraculeux, humain et divin, qui, joué à l'Opéra-Comique, devant les banquettes, en une triste matinée de 1846, ruina son auteur, l'eût tué, sans le bel élan charitable et tendre de ses amis, fut, plus tard, exécuté au théâtre du Châtelet, devant des salles combles, le coup de fortune qui assura l'existence de l'Association dont on a fêté si joyeusement le jubilé. Ainsi va le monde.

Grâce à l'initiateur entêté et courageux, le public a fait depuis longtemps la paix avec le maître illustre. Seuls, j quelques musiciens se

hasardent encore à formuler de vagues critiques, reprochant à Berlioz ses goûts de littérateur et de descriptif, ne lui pardonnant pas surtout d'avoir élargi le domaine de notre art particulier en associant aussi intimement cet art aux autres arts.

Oserais-je dire que mon admiration pour Berlioz vient précisément de ce qu'il a parlé une langue très supérieure, selon moi, à celle dont un simple musicien aurait pu se servir. S'affranchissant de toute entrave comme il Ta fait, il était naturel qu'il cherchât des moyens nouveaux d'expression, qu'il les trouvât dans la poésie et la peinture. Que la pure musicalité de son œuvre en souffre quelque peu, je n'y prends pas garde, préférant un morceau d'art à un morceau de musique, heureux, d'ailleurs, de pouvoir oublier un instant la rudimentaire grammaire des sons.

Ah! cette grammaire des sept notes, redoutable forteresse arbitrairement édifiée parles Boileau du contre-point! Mais ses règles, essentielment variables du reste, ne doivent servir qu'à guider les commençants et non à enchaîner l'inspiration du compositeur sûr de soi et sachant ce qu'il veut. Les lois de l'harmonie ne sont pas plus immuables que les lois de la poésie et un accord défendu peut être aussi bon qu'un

hiatus ou une simple assonance, souvent préférable à la rime sans reproche, car la musique, à l'exemple de la poésie, est faite pour l'oreille plutôt que pour l'œil . Je maintiens absolument le droit de l'artiste à exprimer ses idées par tel moyen qui lui convient, pourvu qu'il me fasse partager son émotion et m'ouvre son cœur. Corot que, dans mon enfance, j'ai vu travailler, peignait avec la cendre de sa pipe, quand les couleurs réglementaires ne lui suffisaient pas, et sa tendresse pour la nature se souciait aussi peu des règles de l'école que nous nous en soucions nous-mêmes lorsque nous admirons ses tableaux.

Si Berlioz a commis des fautes d'harmonie ou de syntaxe, je les lui pardonne d'autant plus volontiers qu'en l'état d'âme où il a su me mettre, je ne les ai jamais remarquées. Ses prétendues incorrections ont toujours, au contraire, mené mon esprit si haut, si haut, dans les belles contrées heureuses où toutes les libertés existent, même les libertés d'écriture, qu'il m'a été impossible alors de raisonner et de nTindigner.

Car nul mieux que lui n'a su nous émouvoir jusqu'aux larmes par des moyens inappréciables. Pourquoi cette seule note de clarinette pénètret-elle jusqu'au fond de notre cœur et pourquoi ces quelques sons de hautbois nous montrent-ils

des paysages de rêve? Impressions extra-musicales qu'un musicien n'arrivera jamais à nous donner s'il n'est le « poète » comme l'entendaient les Grecs, le créateur faisant de Fart avec son génie et non l'artisan accomplissant une besogne avec son métier.

Et c'est surtout la Damnation de Faust qui me plonge en cette émoiion profonde où nulle pensée de critique ne m'est permise, car, à Tencontre des personnages du Faust de Gounod, musicaux seulement, ceux de Berlioz sont intellectuels, ils sont peints avec une puissance d'évocation admirable, étant divers, parlant chacun un langage particulier, se mouvant dans des décors sonores de la plus étonnante fantaisie et du plus poignant réalisme.

Au demeurant, le malentendu nous importe peu. 11 est éternel, il existera toujours entre les forts, les créateurs qui parleront à la foule une langue personnelle, neuve et libre, et les débiles, les disgraciés qui, en vertu d'étranges et mystérieux privilèges, se diront les utiles gardiens de traditions imaginaires. Toujours aussi, on reprochera leur ignorance à ceux qui auront le plus fermement travaillé; leur insouciance, à ceux qui auront le plus noblement réfléchi; et toujours Ton accusera de mépriser les purs maîtres d'autrefois ceux-là mêmes qui témoi-

gneront le plus de respect aux vrais classiques et qui édifieront leur œuvre précisément sur les fondations du passé. Pas musicien, affirmait-on, Richard Wagner, ce fils de Beethoven ; pas musicien, Hector Berlioz, ce descendant de Gluck; pas musicien, César Franck, ce continuateur de Bach! Et voilà les trois gloires musicales de la seconde moitié du xixe siècle.

On doit remercier hautement le directeur de rOpéra-Comique d'avoir mis au répertoire de son théâtre le souverain chef-d'œuvre musical que notre public ignorait et que, pour sa grande et pure joie, il va enfin connaître.

Aucun des hommes de ma génération n'a pu, en effet, entendre Fidelio à Paris. Les représentations qui en furent données au Lyrique de Carvalho, avec Mme Pauline Viardot dans le rôle principal, n'obtinrent pas assez de succès pour que, depuis lors, on ait songé à monter l'ouvrage sur une de nos scènes subventionnées. (Faut-il rappeler la courte apparition, aux anciens Italiens de la place Ventadour, de Mme Krauss dans ce rôle?) La peur de ne pas « faire d'argent » et une opinion jadis très accréditée, que je demande la permission de ne point partager, furent la cause de cet oubli

total, extraordinaire et parfaitement déplorable. Il me semble d'abord que nul ne devrait tenir compte, en matière d'art et à propos d'une œuvre comme celle-là, de la crainte des mauvaises recettes, crainte si souvent chimérique d'ailleurs; quant à l'opinion en question, que certaines personnes, en petit nombre heureusement, émettent encore, la voici : Beethoven, colossal et stupéfiant génie, n'était pas « homme de théâtre ».

Pas homme de théâtre, grand Dieu! le poète dramatique des Symphonies, des Sonates, des derniers Quatuors, de la Messe en ré... et du reste ! Mais, pour penser cela, quelle basse idée a-t-on donc, musicalement parlant, de l'homme de théâtre, et sa fonction serait-elle assez mal jugée pour que l'on crût un Beethoven incapable de la remplir? Evidemment, si, sous le prétexte que l'homme de théâtre s'adresse à des foules simplistes, sa besogne se réduit à écrire aussi rapidement, aussi négligemment que possible, en vue de l'effet direct, du succès immédiat, du gros gain, des morceaux d'expression nulle, banale ou superficielle, Beethoven n'était pas homme de théâtre et son seul opéra, opposé à tant d'opéras de ceux que l'on appelle couramment des hommes de théâtre, n'est pas un ouvrage de théâtre. Mais si l'homme de théâtre,

sans autre souci que d'écouter son cœur, d'en noter les tempêtes, s'attribue la haute et noble mission d'élever les âmes par de beaux chants de vérité, de tendresse, d'amour, de haine, de douleur, de bonheur et de passion, Beethoven, assurément, fut homme de théâtre, aussi bien au théâtre, au concert, à l'église qu'ailleurs et Fidelio est un chef-d'œuvre de théâtre, tout comme Don Juan qui, quoique composé par un symphoniste, n'en est pas moins un chef-d'œuvre de théâtre.

Il y a dans Fidelio non seulement de la musique (tantôt charmante, tantôt émouvante, tantôt claire, lantôt sombre, fantôt joyeuse, tantôt désespérée, il y en a d'un bout à l'autre de la partition, ce qui n'est point à dédaigner, n'est-ce pas?), mais il y a encore en ce chefd'œuvre les plus magnifiques, les plus sublimes accents d'humanité. On sait l'origine et le sujet de la pièce. Gaveaux d'abord, Paër ensuite avaient, sur un livret de Bouilly, écrit chacun une Léonore dont la réussite fut du reste médiocre. En sortant d'une représentation de la seconde de ces Léonore, Beethoven répondit à Paër, lui demandant ce qu'il pensait de son ouvrage : « Votre opéra me plaît : je vais le mettre en musique. » Il exécuta sa menace. Le mélodrame de Bouilly, très naïvement char-

pente, très exagérément noir et triste, offrait cependant au génie du compositeur des situations tragiques, des caractères divers, la gamme assez complète des sentiments éternels. Par vengeance, Pizarre, le gouverneur d'une forteresse, a emprisonné un innocent, Florestan, dont la femme, Léonore, sous des habits de jeune garçon et afin de se rapprocher de lui, fait accepter ses services au geôlier Rocco. Marceline, la fille de ce geôlier, délaisse son fiancé, le guichetier Jaquino, pour aimer l'inconnu ou plutôt celui qui dit s'appeler Fidelio. Le gouverneur se décide à tuer son prisonnier et donne l'ordre à Rocco de creuser une tombe dans le cachot où est enfermé Florestan. Fidelio l'aide en cette funèbre besogne, et quand Pizarre s'approche, le poignard à la main, l'épouse, armant un pistolet, se met en devoir de défendre l'époux. Mais une trompette sonne au loin, annonçant l'arrivée du ministre. Florestan est sauvé, à la joie générale et au grand trouble de Marceline qui, s'apercevant que Fidelio est une femme, revient à son fiancé.

Beethoven a splendidement développé ce thème. Chacun des personnages qu'il a créés parle une langue musicale différente qui, cependant, concourt à un ensemble de merveilleuse unité. Le style, de grâce familière, de charme

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