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délicieux pour Marceline et Jaquino ; de noblesse attendrie, de gravité sereine pour Léonore; de bonhomie joviale, de vigueur tranquille pour Rocco; de sauvage férocité, d'allégresse diabolique pour Pizarre, prend, pour Florestan, une ampleur, une beauté que rien n'égale. L'orchestre ne se borne point à accompagner les voix; il a son rôle nettement défini, chante sans cesse, rit, pleure, s'agite, souffre, enveloppe le drame de poésie et d'harmonie. Et comme le compositeur a superbement méprisé l'effet dans ces seize morceaux qu'il faudrait étudier un à un, mesure par mesure, pour les bien connaître, pour les bien aimer, pour les bien applaudir aussi; car, sous leur apparente simplicité, ils cachent une profondeur d'expression, une liberté de formes qui déconcertent absolument le public, partagé entre les coupes traditionnelles et la mélopée wagnérienne ! Il s'y habituera peu à peu. A ces morceaux, pour remplacer le « dialogue » qui les séparait, M. Gevaert, avec son grand et sévère talent, a ajouté des récitatifs dont je me plais à dire la valeur, mais que j'ose condamner, par cette bonne raison qu'il faut laisser les chefs-d'œuvre tels que les auteurs les ont conçus. (Et je n'excuse pas Berlioz de s'être fait le collaborateur de Weber). Mais revenons à Beethoven. Parmi ses seize morceaux, huit ou
neuf sont d'une magnificence supérieure. Le monologue de Pizarre, où tonnent les timbales, où hurlent les trombones, terrifie autant par la vérité de la déclamation que par l'audace de l'instrumentation On sait, pour l'avoir maintes fois entendu au concert, ce qu'est Tair de Léonore, si tendre et si doux, si énergique et si chaleureux; mais quelle surprise n'éprouvera-t-on pas lorsque l'on écoulera le chœur des prisonniers remerciant la nature, le soleil, la brise, élevant aux cieux leur âme qu'oppresse le bonheur de la liberté passagère, et quelles larmes ne verserait-on pas pendant cette sublime ei émouvante scène si elle était mieux interprétée! Mais Facte du cachot l'emporte encore sur tout ce qui précède. Quelle angoisse, quelle désolation dans le lent prélude sanglotant et gémissant; quelle amertume, quelle tristesse, quelle souffrance dans la longue déploralion de Florestan que traverse, évoqué par le hautbois, en une clarté surnaturelle, le souvenir de l'épouse aimée ; quel effroi dans le duo des fossoyeurs sourdement martelé par les contrebasses et quel contraste entre l'indifférence sinistre de Rocco et la douleur déchirante de Léonore; quelle pureté, quel apaisement dans Faffeclueux trio qui suit et quelle violence, quelle flamme dans le foudroyant quatuor du pistolet; quel cri de
théâtre que celui de Fidelio : « Je suis ?a femme! » et quelle trouvaille dramatique que la phrase d'espérance qui s'élève de l'orchestre entre les deux appels de la trompette lointaine; enfin, quelle souveraine grandeur dans le gigantesque ensemble qui termine l'œuvre, sorte de vaste fresque sonore, de majesté incomparable! Celte reprise élait aussi nécessaire à la dévotion des foules qu'à l'éducation de nos « jeunes maîtres ».
On a repris Guillaume Tell qui, pendant six ans, n'avait pas paru à l'Opéra.
S'il est vrai que notre Académie nationale de musique soit une espèce de musée — le Louvre en quelque sorte — de l'art lyrique, cette reprise satisfera d'autant plus la foule que, à la suite de l'incendie du magasin de décors, une dizaine d'ouvrages anciens, dont deux de Meyerbeer, furent successivement remis à la scène et préférés au chef-d'œuvre de Rossini, préférable cependant, lui seul, à la bonne moitié de ces ouvrages.
Je sais bien que certaines parties de Guillaume Tell ont beaucoup vieilli, et, très évidemment* le public en a été frappé. Tous les exercices de virtuosité, toutes les vocalises, tous les ornements qui surchargent de façon si fâcheuse des mélodies que rien n'obligeait l'auteur à fleurir;
tout ce qui, çà et là, atteste l'improvisation hâtive, le désir de plaire facilement, n'importe comment, révèle l'oubli des lois de vérité dramatique ; toutes les faiblesses de style ne trouveront plus leurs défenseurs de jadis. Mais, en revanche, que de choses superbes ont été mises en valeur par l'action puissante du Temps! D'abord ne s'aperçoit-on pas qu'un sentiment de la nature, magnifiquement exprimé, donne à la partition, dès les premières pages, un air de haute noblesse? Sans parler de l'ouverture, curieusement agreste, malgré sa conclusion brutale, de quelle grandeur et de quelle grâce à la fois sont empreints les divers épisodes musicaux de la fête des campagnes, traversés par Tappel lointain des cors de Gessler; combien admirable est le tableau de la réunion du Grûtli, où. les représentants de chaque canton apportent avec eux l'atmosphère même des villages qu'ils habitent, et quel étonnant coup de soleil tombe sur la scène finale, dissipant, en une aube dç liberté, les nuages qui enveloppaient les lacs, les montagnes, les bois! Jamais la poésie spéciale d'un pays n'a été mieux traduite. Et puis, quand Rossini l'a voulu, quelle fermeté, quelle énergie dans la déclamation; quel souffle, quelle ampleur dans les passages patriotiques; quelle richesse, quelle couleur dans l'orchestration et,
aussi, quels beaux accents d'humanité, faisant pardonner des formules qui peuvent déparer Guillaume Tell, mais non le tuer!
Ce sont cependant ces formules qui, emplissant tant d'autres œuvres du maître italien, œuvres aujourd'hui défuntes et oubliées, ont exercé sur une masse de compositeurs, pendant des années et des années, l'influence déplorable que Ton sait. Ceux qui, sans scrupule, se les appropriaient, parce qu'elles étaient à la mode, croyaient triompher des braves gens qui avaient de moins basses ambitions. Que reste-t-il des premiers, et de quelle sorte l'effort des seconds a-t-il abouti? Je ne citerai que Berlioz qui, pour s'être refusé à subir le joug du conquérant, fut bafoué, insulté et entra dans la gloire. Il en sera toujours de même et aussi longtemps que le monde sera monde, les créateurs seuls survivront. Créateur, Rossini le fut indubitablement et par ses qualités et par ses défauts. Ses deux créations, où les qualités ont primé les défauts, où le génie a eu raison du métier, survivront donc. Si l'éternelle douleur crie et se révolte dans Guillaume Tell, l'éternelle gaieté rit et se moque dans le Barbie?* de Séville. Ici et là se meuvent des êtres particuliers, privilégiés, nés de l'émotion momentanée, de la fantaisie changeante de F artiste qui, pour les concevoir, a su
se libérer des communes entraves, êtres devenus, de cette façon, éternels. Pas plus que la comédie rossinienne à l'Opéra-Comique, le drame rossinien ne doit et ne peut être supprimé à l'Opéra. C'est pourquoi je me réjouis que le grand tableau musical, avec ses imperfections et ses beautés, ait repris sa place au « musée » de notre premier théâtre d'Etat.
L'ABBE PEROSI
ET