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LA JEUNE MUSIQUE ITALIENNE

On a fêté, on a applaudi, au Cirque des

Champs-Elysées, ce jeune prêtre italien qui, très crânement, le bâton de mesure à la main, est venu demander aux Parisiens d'ajouter leurs suffrages à ceux de ses compatriotes. Sa Résurrection du Christ, œuvre fort inégale mais assez curieuse, en somme, a été chaleureusement accueillie.

J'ai d'autant plus de plaisir à le constater que, je l'avoue, je n'étais pas sans quelque défiance. J'avais entendu parler, comme tout le monde, du foudroyant triomphe de l'abbé Perosi; je savais qu'en seize mois quatre grands oratorios étaient tombés de la plume du nouveau maestro ; je n'ignorais aucune des marques d'enthousiasme prodiguées par les foules milanaises,

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romaines, vénitiennes ou autres à Fauteur de ces oratorios, musicien de vingt-cinq ans, nommé, grâce à un prodigieux coup de fortune, directeur de la chapelle Sixtine, et j'avais lu, dans les journaux de la Péninsule, des articles dont le ton dithyrambique dépassait tout ce qu'il est possible d'imaginer. Naturellement je m'élais procuré les partitions les plus vantées : la Passion, la Transfiguration du Christ, la Résurrection de Lazare, des messes et des psaumes, et je n'y avais point trouvé les qualités créatrices que j'attendais. Sans doute la musique purement d'église me frappa-t-elle par son caractère liturgique, son austérité, sa nécessaire impersonnalité, le compositeur y affirmant des tendances réformatrices du chant religieux, tendances basées sur l'absolu respect des traditions grégoriennes, et il me plut d'y reconnaître Tinfluence directe de Palestrina. Mais les oratorios, qui, en Italie, éclipsent complètement les motets et les messes, me causèrent une violente déception. Il me sembla que Bach, Hsendel, Carissimi, Gounod même, y régnaient de façon un peu trop despotique et, bien qu'appréciant l'excellente écriture vocale et instrumentale de certaines pages adroitement contrepointées, je gardai une inquiétude et réservai mon jugement.

Sur ces entrefaites, don Lorenzo Perosi vint à

Paris et j'eus l'occasion de le rencontrer. Au lieu de l'abbé de Cour, du mondain, de « l'amateur » que je craignais, je vis un petit homme doux, dont les allures, conservant quelque chose de provincial, de campagnard m'étonnèrent. Deux yeux, tantôt calmes tantôt remuants (remuants dès qu'il est question de musique, calmes dès que la conversation s'écarte du sujet préféré), mobilisaient un visage assez banal, mais intéressant par son expression changeante. Je compris vite que le jeune prêtre était bien moins préoccupé de la réforme du chant religieux que de la restauration de l'oratorio. A la manière dont il me parla du théâtre, je fus d'abord convaincu, en dépit des racontars, que l'idée de jeter sa soutane aux orties pour écrire des opéras ne lui était pas encore venue, et je ne tardai pas à m'aperce voir que j'avais affaire à un combatif de trempe supérieure. Que lui importent les drames multiples de notre existence quotidienne, les passions, magnifiques ou hideuses, qui, chaque jour, ennoblissent ou avilissent nos pauvres âmes, mettent en nous, soir et matin, le bonheur et le malheur? Il ne connaît, lui, qu'un unique drame où se heurtent toutes les passions : la Vie du Christ; il affirme que ce drame résume tous les drames passés, présents et futurs, qu'il est le drame éternel de tous les êtres,

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de tous les peuples, le vrai drame de l'humanité, et, par la langue universelle des sons, il prétend l'imposer au monde entier... Mais alors c'est la guerre déclarée par l'Eglise à la scène! Comment le savoir positivement? La douceur tranquille du petit homme ne se dément pas et ses yeux s'agitent sans que son geste soit agressif. Peut-être — c'est ce qui donnerait alors de l'importance aux œuvres de l'abbé Perosi — la lutte est-elle engagée ainsi. D'ailleurs ne m'a-t-on pas dit que de « bons confrères » laïques avaient déjà, plus d'une fois, non point sifflé eux-mêmes, mais fait siffler le jeune prêtre? Si c'était exact — pensez-vous que pareille noirceur soit très exceptionnelle? — ce serait nettement significatif.

Donc, il est à croire que la « nouvelle école » italienne va se diviser en deux camps : l'un commandé par MM. Mascagni, Puccini, Leoncavallo, etc., à la tête d'une nombreuse armée, l'autre occupé par le seul don Lorenzo, qui, de cette façon, aurait affaire à forte partie, car, si fécond qu'il soit, ses rivaux ne manquent point d'activité et d'entregent. Là-bas, la production lyrique est incessante et peut-être un art se réveille-t-il sous le grand souffle de vérité musicale qui passe à cette heure, balayant ce que le

mensonge avait semé sur la terre heureuse de mélodie, d'harmonie et de beauté où, après tant de nobles œuvres sincères, expressives et libres, des ouvrages de fausseté, de formules et de convention apparurent qui, par tout ce qu'ils avaient de trompeur et de vain, séduisirent la foule. Les voilà morts, et ce sera le grand honneur de M. Verdi d'avoir pu, à la fin de sa carrière, par une glorieuse et magnifique évolution de pensée, leur porter le dernier coup.

La leçon du vieux maître est-elle entendue? Nous n'en devons pas douter. Sera-t-elle comprise et donnera-t-elle ses fruits? Je veux encore l'espérer. Les jeunes compositeurs italiens sentent bien que le morceau à roulades, la cavatine avec point d'orgue, les couplets et autres tranquilles amusettes sont devenus hors d'usage. Pour réagir contre l'immobilité de l'opéra d'hier, ils se précipitent dans la vie avec une ardeur que j'aime, mais qu'il faudrait régler. Les développements sommaires de leurs pièces, la facilité d'improvisation dont ils témoignent, l'empressement qu'ils apportent à entasser partitions sur partitions constituent le plus grave des dangers. Toute production de l'esprit, d'où quelle vienne, où qu'elle aille, négligeant l'étude des caractères, insuffisammant réfléchie, hâtivement faite en vue du succès, est condamnée d'avance

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à disparaître tôt ou tard. Ne semble-t-il pas que, déjà, brille d'un moins vif éclat l'étoile de M. Mascagni? D'autres se lèvent, étincelantes, et je souhaite qu'elles illuminent longtemps notre ciel. L'effort tenté en ce moment au pays de musique et de poésie est, il me semble, trop considérable pour rester stérile, et voilà pourquoi il ne m'inspire que sympathie. A parler franc, il n'a engendré jusqu'à présent, dans le domaine du drame chanté, aucune œuvre vraiment originale, vraiment puissante, vraiment novatrice.

Cette œuvre future, don Lorenzo Perosi la destine-t-il au domaine de l'oratorio? La Résurrection du Christ ne me permet pas de l'affirmer. C'est le quatrième ouvrage du cycle de douze, projeté par l'auteur, et déjà, je le reconnais, se manifeste un progrès très frappant. L'audition, comme la conversation, me réservait une surprise. Moins en prêtre officiant qu'en séminariste encore rieur, l'abbé, avec une vivacité d'enfant, monte au pupitre. Il ne conduit pas en chef d'orchestre, mais plutôt en homme que trouble profondément « l'action » engagée. Cette action, on sent qu'il la veut partout : dans l'austère et simple déploration instrumentale de l'agonie; dans les chœurs des soldats, des

Saintes Femmes au pied de la croix; dans le douloureux duo gémissant des deux Marie au sépulcre. Elle n'est pas sans languir, cependant, en la première partie, trop vide, où la personnalité du musicien demeure incertaine, où l'inspiration reste intermittente. Mais le long épisode de la résurrection, celui du triomphe contiennent d'assez nombreuses beautés. Avec une extraordinaire largeur, les voix d'en haut clament Y Alléluia grégorien ; Marie-Magdeleine pleure et cherche celui qu'elle aima. Et les deux anges, en leur chant puéril, l'interrogent : « Femme, pourquoi pleures-tu? » Et, près d'eux, Jésus doucement lui parle : « Femme, pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu? » Ah ! le cri qu'elle pousse alors, le cri de joie, de passion et d'enthousiasme, savez-vous bien que c'est un des plus magnifiques, des plus admirables cris de théâtre que Ton ait jamais notés? Je comprends qu il se soit répercuté au fond de toutes les âmes. On le voit : la religion de don Lorenzo Perosi est une religion de tendresse, de pitié, de bonté et d'humanité; nul artiste, digne de ce nom, qui, dans la grande église de la nature, ne la pratique fidèlement. C'est, en somme, la religion de la vie, de la vie telle que le Créateur nous l'a faite, et, à y réfléchir, l'abîme qui sépare le fjeune prêtre des compositeurs

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dramatiques n'est pas infranchissable. D'autres discuteront métier, polyphonie, orchestration, musique. Moi, je me borne à féliciter celui qui, au moment où la bravoure et la franchise deviennent si rares, a eu le courage singulier de laisser chanter librement son cœur, de s'exprimer sans haine et sans méchanceté, de prononcer un mot d'amour. Qu'il en soit sincèrement remercié.

BRISEIS

L'Opéra s'est honoré en montant Briséis. La tentative me semble d'autant plus méritoire qu'elle est d'un ordre surtout artistique, je me permets d'y insister. Emmanuel Chabrier mourut avant d'avoir terminé son œuvre, dont il écrivit seulement le premier acte. Sans se soucier des habitudes de la foule, habitudes que dérange évidemment la représentation d'une pièce inachevée, les directeurs de notre Académie nationale de musique ont cru qu'il était de leur devoir de jouer, en l'état où l'admirable maître français le laissa, son dernier ouvrage. Ils ont eu raison, et je les félicite d'avoir renoncé à une de ces collaborations posthumes qui ne sauraient être que néfastes, car — remarquez-le — ou le continuateur choisi ne possède ni personnalité ni tempérament, et, dès lors, son travail n'offrira aucun intérêt, ou il a l'un et l'autrer

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