BRISÉIS
et, aussitôt, l'équilibre, l'unité de la composition deviendront impossibles. D'ailleurs, qui donc eût osé s'emparer de la plume tombée d'une telle main, se substituer à un pareil poète et se vanter ensuite d'avoir deviné sa pensée d'outretombe?...
Le tempérament, la personnalité — j'ajoute la puissance et la tendresse, l'exubérance passionnée et la bonté joyeuse — furent précisément les qualités dominantes de Chabrier. Ceux qui, pour servir un art très différent, ont, au lendemain de la triomphale audition du concert Lamoureux, audition qu'il convient de rappeler, affecté de méconnaître ces évidentes qualités, le regretteront, car, à parler franc, jamais elles ne s'étaient encore affirmées avec la force qui se manifeste ici. Ecoutons, dès le début, — Briséis n'a ni prélude ni ouverture — le chœur lointain des matelots, si légèrement, si délicieusement enveloppé d'orchestre. Vague, indistinct d'abord, on le peut prendre pour l'appel de quelque Néréide. Mais quand la galère apparaît dans le clair de lune, portant Hylas et ses compagnons, le chant grandit et éclate en la surprise d'une brusque modulation. Que l'on rame plus doucement, que l'ancre soit jetée et que les voiles se plient, car Hylas, avant de courir les flots, veut saluer d'un adieu la vierge Briséis, sœur musi-
cale de Gwendoline, comme nous le dit de suite un thème d'amour de grâce exquise, de vivacité extrême. Une courte et charmante symphonie accompagne la jeune fille qui vient au devant du voyageur.
Son cri heureux s'attriste en des accords d'in finie souffrance. Un mal horrible ronge Thanastô, sa mère, que seul pourrait guérir Apollon, dont le noble et superbe motif est aussitôt exposé. Mais l'orchestre étincelle et Hylas, magnifiquement, invoque Eros, dispensateur de toule sève, de toute lumière, de toute joie. Puisque, dans Corinthe, sa fiancée est fameuse pour ses richesses, il partira et rapportera For qui le doit faire l'égal de l'épouse. A la mélancolie de Briséis, redoutant les mauvaises îles en fête, Hylas répond par un serment d'éternelle fidélité. Car la mort n'éteint pas l'amour et les sommeils sont doux au fond des tombes nuptiales. Cependant la vie est bonne aussi; les amants se le disent en de ravissantes strophes. Ils chantent : « Hymen ! hyménée ! » tandis que les marins appellent : « Hylas ! Hylas ! » Les deux voix unies répètent alors le serment et le clament dans une sorte d'enthousiasme frénétique. Le chœur des matelots résonne, ainsi qu'au début de l'acte, et les amants, de plus en plus éloignés l'un de l'autre, se jettent toujours le mot d'adieu :