PARTIE II. — CHAPITRE L
Üï
chose : celui qui a été adopté pour le mot fusil , est l’action de lâcher la détente. C’est ainsi que le signe, quoique se rattachant toujours à la scène mimique, dont il était une des parties essentielles, devient arbitraire.
Pour le mot peindre il faut de même représenter, toujours par des mouvements rapides, les pinceaux, une toile, une palette, des couleurs ; faire le signe de figure, imiter l’action d’un homme qui mélange et applique des couleurs sur la toile ; mais le signe convenu se réduit à la dernière partie de cette pantomime ; on y ajoute le mouvement du pinceau, qui s’exécute en plaçant le bras droit au-dessus de la main gauche.
Dans le langage primitif des signes, il n’y a pas de synonymes, il y a en peu dans celui qui en est formé. Chaque idée a le signe qui lui appartient ; mais il n’en est pas ainsi de chaque mot ; et de même qu’il n’y en a que pour les expressions de la langue qui représentent une idée, de même une expression a autant de signes différents qu’elle a de significations différentes. Il seraitdurestetout-à-faitcontraire à la raison de chercher à décomposer les mots. Si l’idée est une, qu’importe que le signe écrit qui la représente soit composé? En le divisant d’ailleurs, on s’écarte toujours plus ou moins de son véritable sens. Prenons pour exemple le mot comprendre dans
deux acceptions bien distinctes, 1° dans le sens de cette phrase : J’ai bien compris cela; 2° dans le sens de celle-ci : Je l’ai compris dans le nombre. Si on divise le mot en deux, il faudra faire deux signes, celui de prendre et celui d’avec. On exprimera peutêtre jusqu’à un certain point la pensée représentée par la seconde phrase; mais si, comme on le faisait toujours autrefois, et comme cela n’est encore que trop en usage parmi les personnes qui ne se sont pas rendu compte de l’esprit du langage des signes, on fait le même geste pour la première, peut-on espérer que l’élève en ait une idée exacte ? Prendre avec peut-il lui suggérer l’idée de concevoir? N’estce pas un moyen infaillible de fourvoyer la raison? Il faudra donc se servir ici d’un autre signe, n’ayant avec le premier aucune espèce d’analogie. Qu’importe que la pauvreté de nos langues parlées nous ait obligés à nous servir d’une même locution pour exprimer deux pensées entièrement distinctes? Nous ne devons, nous, avoir en vue que les idées, et donner à chacune une expression à part. C’est pour ne l’avoir pas compris que beaucoup d’instituteurs, et l’abbé de l’Épée lui-même, n’ont obtenu que des résultats partiels très peu importants. En donnant à chaque mot un signe convenu, on fera sans doute écrire sous la dictée du maître à l’élève tout ce qu’on voudra; mais ce ne sera là qu’une opération toute mécanique :