PARTIE II. — CHAPITRE I
tant que l’on dictera, le sourd-muet écrira ; mais si l’on s’arrête tout-à-coup au milieu d’une phrase, il sera incapable de la compléter. Votre élève sera donc une espèce de petite machine montée, à l’aide de laquelle on fera des tours de force.
Chaque expression multiple dans ses applications reçoit un premier signe qui est celui qui traduit sa signification laplushabituelle;il est naturel quecesoit de toutes les idées qu’elle représente, celle qui soit enseignée la première au sourd-muet. Tant qu’il ne connaît que celle-là, il se sert du même signe partout où il retrouve le mot auquel il s’applique, et il tombe alors dans les erreurs les plus grossières. Appliqué de cette sorte, le langage des signes serait la traduction des mots, et non l’expression directe des idées. Ainsi le mot prendre a pour signe générique l’action d’une personne qui étend le bras devant elle pour prendre un objet et le ramener vers sa poitrine ; peut-on raisonnablement se servir du même signe lorsqu’il s’agit d’expliquer la valeur du même mot dans prendre l'air, prendre de la nourriture, prendre congé, prendre plaisir, prendre de l’âge, prendre la parole, etc. etc. ? Ne doit-on pas au contraire exprimer la première par le signe de se promener , la seconde par celui du verbe manger , le troisième par celui du verbe saluer, la quatrième par celui qui exprime la satisfaction, et ainsi de suite? Il est bien évident
qu’entre deux personnes dont l’une voudra faire, dans le premier cas, le signe de ,prendre et ensuite celui d’air, et dont l’autre ne cherchera qu’à exprimer la pensée, il n’y aura pas d’entente possible ; tandis qu’entre deux personnes qui auront bien compris l’esprit du langage des signes, il y aura possibilité qu’elles se comprennent sans s’être jamais vues. Entre elles, il n’y aura pas d’équivoques poulies sensations, pour les idées morales; et si, pour les objets matériels, il résulte du signe convenu, qui, comme nous l'avons déjà dit, doit toujours être une abréviation de la description primitive , un peu d’incertitude , parce que l’une des deux personnes aura adopté le signe représentant la forme de l’objet, tandis que l’autre aura accordé la préférence à celui de sa destination ou de son usage , le doute cessera aussitôt en donnant à la description plus de développement,
C’est ce qui explique comment il est possible que deux personnes qui ne se sont jamais vues puissent causer ensemble ; o,r, ce fait n’est pas contestable. Nous avons eu sous les yeux de nombreux exemples de sourds-muets se rencontrant pour la première fois, et causant fort longuement sans éprouver la moindre difficulté. Mais il y a plus : l’année dernière, il est venu à l’école de Paris un professeur parlant américain ; il ne connaissait pas le français et je ne corn-