‹ Mutisme et surdité ou influence de la surdité native sur les facultés physiques, intellectuelles et moralesChapitre 112 sur 200 · PARTIE IL - CHAPITRE I · texte numérisé non relu

PARTIE IL - CHAPITRE I

dans la nature ne pouvait lui servir à exprimer dans le passé des divisions de temps qui n’existaient pas dans le langage des signes, il ne crut pouvoir mieux établir ces distinctions entre les choses plus ou moins passées qu’en numérotant les temps du verbe. 11 y avait ainsi le premier passé, le second passé, et ainsi de suite. Fut-il jamais rien imaginé de moins rationnel? N’était-ce pas jeter la confusion la plus complète dans l'esprit de l’élève ? Aussi, comme pour rendre hommage à cette vérité, il se vit bientôt forcé de supprimer les passés prochains, les temps comparatifs, etc.

L’œuvre de l’abbé de l’Épée était immense. Par sa découverte, il venait de rendre à, l’humanité un service dont les bienfaits doivent se perpétuer jusqu’à la fin des siècles. Son désir le plus ardent était de prouver au monde l’efficacité de sa méthode, de crainte qu’après lui elle ne fût abandonnée. Son ardente charité s’étendait ainsi sur les générations futures de sourds-muets. Craignant que la nature ne lui fournît pas assez vite des moyens complets de démonstration, il conçut la fatale pensée de lui venir en aide. Cette entreprise, toutefois, lui paraissait hardie, et sa modestie s’en effrayait; aussi, appela-t-il à son aide les lumières de tous ceux qui seraient frappés des erreurs dans lesquelles il pouvait tomber. Mais qui pouvait alors entendre sa

prière? Le monde entier admirait les résultats des efforts dè, son génie ; des têtes couronnées s’inclinaient respectueusement devant le bienfaiteur de l’humanité (1) ; et personne n’eût osé douter de la bonté des expédients qu’il mettait en usage. Il y avait cependant, parfois, beaucoup trop de métaphysique dans le choix de ses signes. Il avait complètement perdu de vue le principe qu’il avait proclamé d’abord, que c’était l’élève et non le maître qui indiquait le signe de chaque chose ; aussi, que d’efforts d’esprit ne lui fallut-il pas pour imaginer des signes comme celui que nous avons cité ci-après! Il s’agissait d’enseigner à ses élèves la signification du mot croire, et il leur disait, comme s’il eût parlé à des élèves de philosophie :

Je dis oui par l’esprit, je pense que oui.

Je dis oui par le cœur, j’aime à penser que oui.

Je dis oui de bouche.

Je n’ai pas vu, et je ne vois pas encore de mes yeux ; JE CROIS.

Le sourd-muet, ce pauvre enfant auquel on n’a

(1) L’empereur Joseph If, non content d’avoir assisté à ses leçons, et de lui avoir fait, pour lui prouver son estime , les offres les plus séduisantes , voulut un jour lui servir la messe à Saint-Roch , et il y parvint à la faveur de l’incognito, après avoir écarté l’enfant qui chaque matin rendait à l’abbé de l’Épée ce pieux service.

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