PARTIE II. — CHAPITRE L
d’injustice, de ne pas en saisir les formes avec la même facilité que nous ; et, après avoir pendant longtemps mis en doute qu’ils eussent le don de la pensée, et avoir ainsi blasphémé en eux la bonté de Dieu, nous en sommes venus à exiger d’eux plus que des autres hommes. Nous ne nous étonnons nullement qu’un Allemand ou un Russe s’exprime mal dans notre langue , mais nous ne pardonnons pas au sourd-muet les fautes qu’il commet ; et parce que tous ne parviennent pas avec la même rapidité au même degré de perfection que quelques uns ont atteint, nous condamnons l’enseignement lui-même, cette pensée si féconde que le monde doit au génie d’un prêtre modeste autant que généreux, d’un de ces divins missionnaires dont Dieu, de loin en loin, dote l’humanité pour cicatriser quelques unes de ses plaies les plus profondes.
Les sourds-muets sont plus indulgents que nous : non seulement ils permettent aux autres hommes de ne pas savoir se servir de leur langage, mais ils ont pour ceux de leurs professeurs qui n’ont sur ce point qu’une médiocre expérience, une bienveillance excessive. En parlant leur langue, nous pensons souvent dans la nôtre : de là des erreurs grossières, qui devraient souvent provoquer le sourire dédaigneux de ces hommes dont le regard pé-
nétrant mesure les mouvements extérieurs avec des règles si sûres. Notre physionomie surtout doit leur paraître parfois d’une expression bien ridicule ; car au lieu d’être le fidèle miroir de l’âme, elle se grime d’une manière horrible; et alors le maladroit gesticulateur doit nécessairement produire , sur le nerf visuel du sourd-muet qu’il irrite, une sensation pour le moins aussi désagréable que celle qui impressionne notre oreille, lorsque nous entendons les expressions les plus usuelles de notre langue altérées de la façon la plus grossière.
Quelque pénible, du reste, que soit cet état d’ignorance générale du langage des signes, il n’aurait pour les sourds-muets que de faibles inconvénients , si elle ne mettait pas le professeur qui le manie si maladroitement, dans l’impossibilité presque complète d’instruire convenablement ses élèves. Ceux-ci, en etfet, ne peuvent se rendre compte d’un fait que lorsque les démonstrations sont d’une exactitude parfaite ; aussi , combien d’idées fausses doivent être le résultat de tant d’explications confuses, incomplètes ou irrégulières ! Les faux gestes sont absolument comme les faux raisonnements: ils égarent la raison et mettent l’esprit en défaut.
Il serait donc bien à désirer qu’à Paris l’on mît enfin à exécution un projet formé depuis longtemps :