PARTIE II. - CHAPITRE
homme : il semble avoir été choisi par la Providence, qui veille sans cesse sur nous, pour nous apprendre quelques uns des grands mystères de la nature. Qui a fait plus sous ce rapport que l’abbé de j|Épée? Est-il un homme qui ait plus de droits que lui à l’admiration des siècles? Disciple vénéré du Christ, il a seul, après lui, fait entendre les sourds et parler les muets. Mais plus sa découverte était grande, plus elle était susceptible d’être étendue et améliorée , et il ne suffisait pas pour cela du savoir et du dévouement d’un seul homme. Obligé de lutter sans cesse contre les préventions de son époque, préventions qui paraissent avoir surtout existé dans l’esprit d’un grand nombre d’hommes instruits, plutôt que dans celui de la foule, qui admirait son courage et semblait croire à une espèce de sortilège, il ne nous a pas laissé d’indications bien complètes sur les procédés particuliers à l’aide desquels il cherchait à apprendre à ses élèves la construction de notre langue. Quelques définitionsde l’article et des pronoms, plus ingénieuses que vraies, tendaient à faire comprendre aux sourds-muets ce que c’étaient que ces parties du discours, et surtout à leur donner une idée exacte des signes qui devaient les exprimer. L’article, disait l’abbé de l’Épée, cette particule qui n’est presque dans aucune langue ancienne, et qui, n’étant pas dans la nature, ne se trouve
pas dans celle du sourd-muet, est à la phrase comme la jointure des doigts, des poignets, des coudes, qu’on appelle articles ou articulations, est pour les parties du corps qu’elle relie entre elles ; et le signé raisonné de tout article , comme il l’appelait lui-même, est naturellement tiré d’un des mouvements les plus habituels des articulations. L’abbé de l’Épée avait choisi celui du doigt qui se plie, s’étend et se replie en forme de crochet. Le sourdmuet savait, toutes les fois que ce signe était fait devant lui, que l’article devait être employé ; un autre signe particulier lui faisait connaître quel était l’article qu’il fallait écrire : il n’était donc pas possible qu’il y eût d’erreur commise. Ce que l’abbé de l’Épée faisait pour cette partie du discours, il le faisait également pour tous les mots de la langue ; il assignait à chacun son signe particulier ; quelquefois même une expression avait deux signes, et pour arriver à la décomposer, il se servait tantôt de la langue latine, tantôt de la langue grecque. Il n’enseignait ainsi que des mots isolés, détachés ; aucun lien n’existait entre les idées qu’il communiquait à ses élèves; mais, étonné lui-même d’un succès inattendu, il se croyait dans la bonne voie, et il y marchait avec de plus en plus d’ardeur.
Aussi, après avoir enseigné en quelques mois une assez grande quantité de noms substantifs,