‹ Mutisme et surdité ou influence de la surdité native sur les facultés physiques, intellectuelles et moralesChapitre 134 sur 200 · PARTIE II. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PARTIE II. — CHAPITRE II

d’adjectifs, de verbes, de conjonctions, qu’il séparait dans des cases différentes, il ne croyait pas qu’il fût nécessaire d’attendre plusieurs mois encore pour enseigner à ses élèves toute sorte de phrases ; ses élèves écrivaient avec autant de facilité le mot théologie que le mot menuiserie: chaque expression trouvait sa place, et toujours les réponses étaient aussi justes, aussi certaines que possible.

Quelques questions posées dans des termes différents auraient suffi pour faire comprendre à l’illustre inventeur de la méthode que tout cela était un résultat superficiel, sans consistance, un pur effet de la mémoire. Il n’était pas bien difficile, en effet, à des enfants doués d’un peu de pénétration, d’écrire le mot dont le signe était l’expression correspondante. L’abbé de l’Épée s’était évidemment laissé détourner du but qu’il s’était promis d’atteindre. La dactylologie, disait-il, ne représente que des mots ; tandis que les signes méthodiques, soit généraux, soit particuliers, sont des signes d’idées, et non des signes de mots : ils n’ont pas plus de rapports avec le français qu’avec toute autre langue. Il n’était pas possible d’expliquer plus clairement la différence qu’il y avait entre les deux systèmes, et de mieux faire ressortir les avantages du dernier sur le premier ; et cependant, en multipliant outre mesure ses signes méthodiques, en voulant en don-

ner un, non pas seulement à chaque expression , mais à chaque partie d’un mot composé, il avait entaché sa méthode des mêmes inconvénients qu’il reprochait à celle de ses adversaires. Si la dactylologie ne dicte que des lettres, lui ne dictait plus que des mots isolés ; et l’association entre le signe et les valeurs graphiques qu’il représentait était si directe, si complète , qu’il pouvait ainsi faire écrire à ses élèves ce qu’il voulait, sans se préoccuper le moins du monde du sens plus ou moins abstrait des phrases qu’il dictait : aussi trouvait-il presque ridicule que le public s’imaginât que c’était chose 1 difficile que d’instruire les sourds-muets, et il cherchait à le désabuser par toutes sortes de moyens. Avec un peu d’imagination et de l’ordre dans les idées, disait-il, on peut être pour eux un excellent maître. Et pour prouver que la même facilité existait dans tous les pays , il enseignait à ses élèves, même aux filles, le latin , l’italien , l’anglais et l’espagnol. Son ardente charité et le vif amour qu’il éprouvait pour ces enfants lui rendaient faciles les entreprises les plus ardues. Son unique crainte était qu’après lui son œuvre fût abandonnée. Il offrait donc ses services, avec une générosité admirable, à tous les pays, et il y mettait la condition expresse qu’on ne lui offrirait aucune récompense, de quelque nature qu’elle pût être.

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