‹ Mutisme et surdité ou influence de la surdité native sur les facultés physiques, intellectuelles et moralesChapitre 137 sur 200 · PARTIE il. — CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

PARTIE il. — CHAPITRE IL

et son successeur immédiat, n’adopta presque aucune de ses idées, et ne partagea pas ses erreurs ; il ne croyait pas surtout qu’il fût aussi facile que le disait l’abbé de l’Épée d’instruire les sourds-muets (J). « Un instituteur, disait-il, qui ne sera pas métaphysicien profond, dialecticien rigoureux et grammairien parfait ; un pareil instituteur ne pourra que perpétuer l’enfance d’une méthode dont le double but a dû être de suppléer le sens de l’ouïe et la faculté de la parole. »

C’était se montrer très exigeant sans doute ; mais ce rigorisme était infiniment préférable et beaucoup plus rapproché de la vérité que la manière de voir de l’abbé de l’Épée. En examinant sa méthode, toutefois, nous ne tarderons pas à nous convaincre qu’en cherchant à éviter les écueils qu’il avait signalés à son prédécesseur, l’abbé Sicard se laissa entraîner dans une voie qui n’était pas beaucoup plus sûre. L’abbé de l’Épée avait déclaré à tort que rien n’était plus facile que d’instruire les sourds-muets, et c’est à tort aussi qu’après lui l’abbé Sicard prétendit que rien n’était plus difficile. Il se montra néanmoins conséquent avec luimême , et la plupart des procédés qu’il employa

(1) Sicard, second mémoire sur l'Art d’instruire les sourdsmuets de naissance.

il h MUTISME ET SURDITÉ.

témoignent de l’énergie de ses convictions sur ce

point.

D’abord il s’était servi de l’alphabet ; mais il ne tarda pas à se convaincre que les signes écrits qui constituent l’élément de notre langue étaient arbitraires, et ne représentaient absolument rien dans la nature. L’esprit de son élève ne gagnait que peu de chose à un exercice purement mécanique ; il l’abandonna donc, et c’est au dessin qu’il demanda d’établir les premières relations entre eux ; il s’en servit pendant les premières leçons avec quelque avantage, et c’est à l’aide de cette transition lente, et, à notre avis, tout-à-fait inutile, qu’il parvint à faire comprendre à son élève la valeur des caractères écrits et l’usage que nous en faisons ; et quand l’accord fut bien établi entre eux sur ce point, il n’y eut pas d’objet dont il ne donnât l’expression à son élève : il lui apprenait ainsi, plus ou moins bien , plus de cinquante mots par jour. La nomenclature , dont l’usage avait été déjà, si abusif, reprenait encore ici la première place et devenait la base de la méthode. Une fois placé sur cette pente rapide, l’abbé Sicard, qui avait, en termes très vifs, exprimé le regret de voir l’abbé de l’Épée ne pas se préoccuper assez tôt du verbe, de ce mot qui sert dans la langue de lien et d’affirmation , qui est en quelque sorte l’âme de la pensée, sans lequel

Page 1