‹ Mutisme et surdité ou influence de la surdité native sur les facultés physiques, intellectuelles et moralesChapitre 138 sur 200 · PARTIE H. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PARTIE H. — CHAPITRE II

il n’y a dans la nature que des êtres isolés et dans l’intelligence que des idées sans liaison, se laissa dominer par le désir de multiplier les connaissances de son élève ; et lorsque l’aride nomenclature des objets mis à sa portée fut épuisée, il en décomposa les parties, et il poussa, il faut le dire, jusqu’à un excès ridicule cette analyse, qu’il fit plus particulièrement des parties du corps. Un élève qui ne savait pas encore les qualifications des choses les plus usuelles, qui naguère, d’ailleurs, ne lui paraissait pas susceptible d’éducation, s’élevait déjà à la connaissance des mots collectifs par la décomposition d’un organe et l’étude minutieuse de chacune de ses parties.

Bientôt l’ardente avidité de l’élève ne connut plus de bornes : les objets placés à côté de lui ne pouvant plus exciter sa curiosité, il fallut aller dans la campagne j descendre dans les entrailles de la terre, interroger ses productions diverses ; les espèces, les genres, étaient méthodiquement classés: rien n’échappait aux regards de l’élève, que le maître menait en quelque sorte par la main au milieu de ees productions si variées de la nature , qui se produisaient de toutes parts. Les rivières, les forêts, le eiel et la terre, tout fut scruté par cet enfant de la nature, dont le regard était, deux jours auparavant à peine, si incertain, et qui paraissait

alors aux yeux de son maître ne rien trouver qui fût au-dessus de son intelligence.

Les premiers mois se passaient ainsi, et l’abbé Sicard, qui savait si bien quel danger présentait l’emploi trop étendu de mots isolés, ne pensait pas encore aux formes grammaticales , à la phrase. L’abbé de l’Épée faisait du moins un utile usage des expressions de tout genre qu’il enseignait tout d’abord ; c’étaient des matériaux qui lui étaient indispensables pour construire de petites phrases; et à l’aide des signes qu’il avait attachés à chacune d’elles, il entrait sans retard en relation avec ses élèves, et il ne doutait nullement que leur intelligence ne jouât là un rôle essentiel; ici, au contraire , on semble ne penser qu’à une seule chose, c’est à faciliter le développement de l’intelligence, à agrandir le cercle des idées : on agit avec les sourds-muets comme s’il était vrai qu’ils n’eussent jamais rien vu, rien observé, et qu’il fût nécessaire de leur communiquer les premières notions de l’existence des êtres. Jamais, nous n’hésitons pas à le dire, il ne fut rien imaginé de plus contraire à la raison ; jamais on ne poussa plus loin l’oubli involontaire des principes en vertu desquels l’intelligence humaine se développe et se fortifie.

A quoi pouvait être utile d’enseigner, au point où

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