PARTIE IL — CHAPITRE IL
cesse, agissant comme un homme qui, avant d’avoir jeté les fondations d’un édifice, en façonnerait les décors et en préparerait la coupole. Le sourd-muet ne savait pas encore distinguer le masculin du féminin ; l’article, le pronom, le verbe, lui étaient inconnus, et déjà on lui enseignait les mots : genre, espèce, sorte, nature, et enfin on ne craignait pas de lui expliquer le système de la gravitation.
Le sourd-muet a une idée parfaitement claire de la division des temps ; mais il ne connaît que trois grandes époques, qui sont le présent, le passé et le futur. Pour lui, le passé est un, comme le présent; il l’indique en jetant sa main derrière son épaule, comme il exprime l’avenir en la poussant horizontalement devant lui. Il n’est nécessaire d’aucun procédé particulier pour lui faire connaître cette distinction ; mais il faut se placer dans des circonstances et en présence de faits qui ne lui permettent pas de confondre l’un des temps avec un autre. La marche la plus logique est de commencer par le présent, qui est l’intermédiaire naturel entre le passé et le futur. L’abbé Sicard l’enseignait le dernier; et, conformément aux exigences de sa méthode analytique , il décomposait le temps pour se servir du participe du verbe et de l’auxiliaire être ; il passait ensuite au passé, et le présent venait Je dernier. Il y avait alors une série de transformations à l’aide des-
quelles on arrivait à la forme régulière du verbe. Nous persistons à croire que jamais élève ne fut doué d’assez de pénétration pour comprendre la série de raisonnements à l’aide desquels on cherchait à lui démontrer la nécessité de ces métamorphoses.
Le procédé au moyen duquel l’abbé de l’Épée faisait connaître la valeur des pronoms personnels nous paraît aussi être infiniment préférable à celui de l’abbé Sicard ; c’est du reste celui qui est le plus généralement en usage dans l’école de Paris, et dans toutes celles dont nous connaissons au moins en partie la pratique.
Excité sans cesse par le désir de tout représenter par des signes symboliques, l’abbé Sicard ne se contenta pas des gestes si expressifs à l’aide desquels les sourds-muets manifestent leurs idées sur les trois grandes divisions du temps ; il voulut les représenter par des lignes, dont l’une, la ligne commencée, désignait le futur; l’autre, la ligne terminée, le présent, et la troisième, c’est-à-dire la ligne coupée, le passé. Cela était-il donc plus expressif et plus rationnel que le langage des gestes, dont aucune définition n’est plus heureuse que celles qui s’appliquent à ces trois grandes parties de la durée? Pour le passé, en effet, le sourd-muet jette la main derrière lui ; pour l’avenir il la jette devant; il est, lui, la limite entre les deux ; il personnifie le présent, qu’il