‹ Mutisme et surdité ou influence de la surdité native sur les facultés physiques, intellectuelles et moralesChapitre 160 sur 200 · PARTIE II. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PARTIE II. — CHAPITRE II

et pour cela , il faut, aussitôt que certaines règles grammaticales lui sont connues, l’obliger à en faire, de lui-même, des applications nombreuses, variées, et toujours aussi exactes que possible. On y parvient , non seulement en exigeant de lui de petites compositions, mais en rendant successivement, et par une progression lente et très rationnelle, le langage des signes très elliptique , c’est-à-dire en lui redonnant sa construction spéciale et ses formes idéographiques. Cette transition doit, ainsi que nous venons de le dire, être prudente ; et le talent du professeur consiste à connaître le moment où elle devient possible , et les cas où il convient d’en arrêter la marche ou d’en faire une application plus ou moins étendue. Mais lorsqu’elle est entièrement accomplie, le langage mimique ne révèle plus à l’élève que des idées; aucun mot, aucune expression de la langue écrite qu’il s’agit d’enseigner n’est particulièrement représentée : il faut donc que l’élève ait acquis une connaissance assez parfaite des formes grammaticales pour exprimer par écrit, soit ses propres idées, soit celles qui lui sont transmises à l’aide des gestes ; il ne doit presque plus avoir d’autres secours que ceux que l’enfant ordinaire trouve dans les livres, et plus particulièrement dans les dictionnaires, dont il faut alors l’habituer à se servir.

Chaque progrès que fait le sourd-muet restreint

d’une manière sensible l’espace qui le séparait de la société, qui n’était d’abord pour lui qu’une vaste solitude. Il arrive ainsi graduellement, et par une pente irrésistible, à la dernière limite qu’il puisse jamais atteindre. Là, sans se mêler complètement au monde, il lui emprunte ses connaissances, il s’associe, en quelque sorte, à toutes ses pensées. Quoique le vaste dépôt des connaissances humaines lui soit ouvert, il ne devient pas, il est vrai, un homme comme tous les autres; mais en gardant à l’extérieur une trace profonde de son infirmité originelle , il conquiert par l’instruction son droit de cité parmi nous, puisqu’il possède presque tous les avantages que la civilisation confère par l’étude à l’homme bien élevé.

La transition du monde matériel au monde moral a lieu d’une manière insensible. Il ne faut pas, comme nous l’avons dit, considérer le sourdmuet comme dépourvu d’idées, même lorsque commence son éducation proprement dite; et il ne possède pas seulement les idées que les sens lui ont transmises, il a aussi, comme nous, éprouvé des sentiments ; la douleur, la joie, ont remué son âme, l’amour filial surtout a répandu sur sa triste et douloureuse existence son charme indicible : il voit dans sa mère, qui prend soin de son enfance , qui s’émeut de sa souffrance, qui est heureuse de son

Page 1