‹ Mutisme et surdité ou influence de la surdité native sur les facultés physiques, intellectuelles et moralesChapitre 172 sur 200 · PARTIE II. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

PARTIE II. — CHAPITRE III

c’est que depuis qu’il existe dans le monde des sourds-muets instruits, et aujourd’hui le nombre en est assez grand, on n’en a pas vu un seul qui se soit mis dans le cas d’être poursuivi pour infraction aux lois, ou dont la conduite ait paru reprochable au point de vue de la morale.

On ne doit pas induire de ce qui précède qu’il n’est pas possible en général de leur apprendre notre langue. Nous avons expliqué à l’aide de quels procédés , à la fois simples et parfaitement logiques , on leur enseigne le mécanisme de la phrase ; et ils arrivent ainsi presque tous à se rendre familières les formes souvent si singulières d’un des idiomes les plus difficiles qui existent. Les idiotismes, les gallicismes et cette abondante quantité d’expressions abstraites qui se retrouvent partout dans le langage familier comme dans le style le plus élevé, leur présentent de sérieuses difficultés ; mais il ne faut pas perdre de vue que le sourd-muet étant l’enfant de la nature , toutes ses connaissances ont leur point de départ dans le monde sensible ; c’est le regard qui est en quelque sorte l’introducteur de toutes les idées qni germent dans son cerveau ; et son langage étant essentiellement figuré et elliptique, il connaît les lois de l’abstraction, et il les applique presque constamment. 11 en résulte donc qu’il -a une aptitude parfaite à se rendre compte de ces

formes du langage qui, transportées du monde physique au monde moral, n’ont de valeur que par analogie. On comprend dès lors qu’il y ait dans la mimique du sourd-muet de l’éloquence et de la poésie. « Le style le plus éloquent sera toujours , dit M. Kératry, celui qui empruntera le plus d’expressions aux réalités matérielles que le spectacle de la création offre à nos regards. Un langage dans lequel il entrerait un grand nombre de termes propres à énoncer des idées abstraites, serait absolument sans couleur. Dans toute la rigueur du mot, l’orateur qui veut faire sensation doit frapper et remuer son auditoire ; sa parole doit être tour à tour une flamme , une épée, une massue : ainsi l’a voulu celui qui a présidé à l’organisation humaine. » Il ne faut pas perdre de vue que, privé de l’ouïe, le sourd-muet ne peut avoir naturellement le sentiment de l’harmonie; et, s’il parvient à se rendre compte très exactement de toutes les expressions de notre langue, que ces expressions soient abstraites ou positives , que ce soient des termes propres ou des images, il a dû faire de prodigieux efforts d’esprit pour se former un jugement d’une sûreté parfaite. Ce résultat inouï s’obtient cependant- presque toujours ; et le sourd-muet acquiert une telle finesse de goût, qu’il est choqué lorsqu’une expression est employée mal à propos, ou que sa signification est étendue, même

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