PARTIE II. — CHAPITRE III
d’une manière presque imperceptible, en dehors des limites que l’usage lui a assignées. Son style est donc toujours correct et parfaitement pur; et lorsqu’il est assez exercé pour ne pas s’asservir d’une manière trop rigoureuse aux lois auxquelles il est assujetti, il transporte parfois dans notre langue les formes pittoresques de la sienne. Le plus souvent, toutefois, il se sert des expressions telles qu’il les a vu employer; il n’y change rien, et la langue française est toujours pour lui un idiome étranger, qu’il connaît bien, dont il se sert habilement , mais qui est plutôt pour lui un instrument de communication, un pont, en quelque sorte, jeté sur le gouffre qui le tenait séparé du reste des hommes, et au moyen duquel on a mis fin à l’isolement auquel il paraissait condamné, en établissant entre eux et lui des communications faciles, que le levier de la pensée même. Le langage des signes occupe toujours la première place, et met obstacle à ce qu’il y ait entre l’intelligence et la langue acquise une association directe et intime. Quelque brillant que soit son style, il se compose donc de morceaux d’emprunt, et il est toujours entaché des défauts qui sont inséparables d’une traduction.
Le sourd-muet, du reste, choisit bien les expressions dont il revêt sa pensée; sa rédaction est presque toujours élégante et son style fleuri ; il est
rare même qu’il exprime les choses les plus simples en langage familier. Il est presque impossible, en effet, qu’il connaisse bien cette infinie quantité de locutions usuelles qui servent aux communications journalières, et dont quelques unes seulement sont écrites dans les dictionnaires. Le sourd-muet, d’ailleurs, aussitôt qu’il commence à comprendre la langue, l’étudie dans les ouvrages les plus connus ; les écrivains du xvn e siècle et ceux de notre époque deviennent ses maîtres ; et ce ne sont pas seulement leurs pensées et les conceptions si remarquables de leur génie qu’il cherche à approfondir ; il observe aussi avec grand soin la tournure des phrases, la valeur donnée aux expressions ; en un mot, la richesse du style est pour lui, qui d’ailleurs est habitué à apprécier la beauté et l’élégance des formes, d’un mérite exceptionnel : il aime la pompe là, comme il l’aime dans les choses extérieures, et il ne comprend pas plus de grandes pensées exprimées simplement qu’un spectacle sans décors ou un homme puissant sans dignité.
Nous avons déjà dit qu’il s’était rencontré des sourds-muets qui avaient écrit des choses fort judicieuses sur la musique ; ce que nous savons de leur aptitude, d’ailleurs particulière, de leur esprit, nous fera considérer comme moins surprenant d’en voir cultiver la poésie. Ils apprennent l’harmonie des mots