‹ Mutisme et surdité ou influence de la surdité native sur les facultés physiques, intellectuelles et moralesChapitre 174 sur 200 · PARTIE II. — CHAPITRE III. oh · texte numérisé non relu

PARTIE II. — CHAPITRE III. oh

par l’étude et la réflexion ; l’oreille, en effet, leur manquant, il leur faut un autre guide, et ils le trouvent dans les règles de la prosodie, dont ils n’ont garde de s’affranchir: aussi leurs compositions poétiques offrent-elles rarement de la hardiesse, parce que les élans de leur imagination se trouvent comprimés dans ce lit de Procuste. Leur poésie n’offre donc presque jamais rien d’original ; c’est une espèce de miroir dans lequel se reflète avec des couleurs assez pures, parfois brillantes, le souvenir des œuvres de génie dont le jeune poète a savouré l’harmonie avec délices. Ainsi l’imitation est partout dans leurs travaux : on dirait que le génie delà création a disparu, avec la faculté d’entendre, et que la nature, en leur donnant la possibilité de mesurer les formes avec une rigoureuse précision , n’a pas voulu leur permettre, à eux, de servir de modèles en quoi que ce soit.

11 n’est cependant pas de genre de travaux de l’esprit dans lequel le sourd-muet dût mieux réussir que dans le culte de la poésie. Son langage, toujours figuré, prête à la pensée des formes qui révèlent sans cesse dans l’esprit quelque chose d’idéal et de fantastique. Si ce langage pouvait être écrit, il n’est pas douteux que toutes les compositions faites avec ce style original, si riche en images, ne présentassent partout le sentiment le

plus prononcé du rhythme. Mais toutes les tentatives faites jusqu’à ce jour pour matérialiser cette langue ont complètement échoué, et il n’est guère permis d’espérer que toutes celles qui pourront avoir lieu plus tard soient plus heureuses. Le sourdmuet, dès lors, poète par le cœur et par la pensée, conserve dans sa conversation mimique la teinte poétique qui est le cachet de son -imagination. Mais quand il veut revêtir ses inspirations des formes de notre langue, dont il acquiert bien rarement un usage assez parfait, il fait des efforts impuissants ; les expressions convenables lui manquent, il les cherche longtemps, et le plus souvent celles dont il se sert, et qu’il emprunte toujours, donnent à sa pensée, qu’elles amoindrissent, une tournure commune. Le besoin d’écrire, qui l’excite sans cesse à surmonter les obstacles, fait qu’il lutte péniblement, mais avec courage, contre eux. L’œuvre se termine enfin ; elle devait être vive, originale, et elle se trouve froide, décolorée, et n’offre dans ses détails que la reproduction presque servile d’hémistiches et de mots groupés et combinés, non sans adresse, mais qui, dans leur ensemble, ne présentent aucun charme à l'esprit. Et cela se comprend à merveille. Il faut, pour réussir en poésie, que la pensée sorte tout exprimée du cerveau du poète, comme Minerve est sortie tout armée de la

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