PARTIE IL — CHAPITRE III
tête de Jupiter: son expression lui est, en quelque sorte, consubstantielle. Or, nous avons surabondamment démontré que le sourd-muet, quelque instruit qu’il soit, ne pense jamais avec les mots, mais avec les signes : ainsi, qu’il compose en prose ou en poésie, il ne fait jamais que traduire ses pensées d’un langage dans un autre.
La poésie lyrique paraît lui plaire particulièrement. Mais comment, dira-t-on, peut-il avoir l’idée exacte du nombre , et surtout le sentiment de la mélodie? Comment ? Pour le dire il faudrait pouvoir pénétrer des secrets de la nature, que nous nous expliquons , il est vrai, à l’aide de beaucoup de suppositions, mais sans que nous puissions, sans doute, nous approcher jamais beaucoup de la réalité des choses. Disons donc, avec Chateaubriand , qu’il y a sans doute quelque harmonie cachée dans le malheur, puisque tous les infortunés sont enclins aux chants (1).
Le sourd-muet sans éducation ne peut rendre, pour ainsi dire, aucun service à la société, et étant incapable de se suffire à lui-même, il a constamment besoin d’un guide et d’un soutien ; car lorsque la mort lui a enlevé ceux que la nature lui avait donnés, il a tout à craindre de l’injustice des hommes pour ses
(1} Chateaubriand, Génie du Christianisme.
biens, etde leur égoïsme pour ce qui concerne sa personne. L’instruction le met en garde contre tous ces dangers ; et si elle ne l’a pas rendu l’égal des autres hommes sous le rapport physique, elle l’a élevé du moins au rang de citoyen: il connaît ses droits et sait les faire respecter ; il peut, comme tous ceux qui jouissent de la plénitude de leurs facultés, faire tous les actes de la vie civile, acquérir et disposer; il est homme enfin, et il use de tous les privilèges que la nature et la loi attachent à cette qualité. Nous ne prétendons pas du reste, on le sait bien, que le sourdmuet sans instruction soit totalement dépourvu des éléments qui constituent la raison de l’homme, et le placent ainsi au-dessus de tous les êtres organisés qui peuplent l’univers. Dieu, avons-nous dit, a mis en lui une étincelle de sa perfection divine, et ce serait commettre un blasphème que de refuser à l’une des créatures qu’il a faites à son image, le discernement et l’intelligence qui sont inséparables du principe sacré qu’il a mis en elles. A moins qu’on ne suppose , en effet, qu’un dérangement dans les organes du cerveau ait fait: cesser les relations préétablies entre eux et l’âme, et détruit ainsi l’activité de l’intelligence, ce qui n’existe que dans l’état de folie, il faut bien reconnaître que celui en qui réside le principe.de la pensée, et qui d’ailleurs n’a rien dans son organisation défectueuse qui al-