PARTIE 11. — CHAPITRE III
être mis en sous-ordre. On n’avait pas encore vu, en effet, comme cela a eu lieu depuis peu, des sourdsmuets élever la singulière prétention de faire parler leurs semblables.
Les réponses furent donc en très grande partie défavorables. Les sourds-muets auraient pu combattre par bien des raisons solides cette espèce de croisade entreprise contre eux ; mais, mieux que d’autres, ils savent que la raison du plus fort est toujours la meilleure, et ils attendirent que ces préventions funestes se dissipassent. Depuis, on leur a rendu parmi nous complète justice. Aussi leur triomphe les a-t-il un peu trop enivrés : au milieu des transports de leur joie, ils se sont empressés d’inscrire sur leur bannière cette devise léonine : Tout pour et par les sourds-muets. Nous avons cru devoir les défendre contre le reproche d’égoïsme qu’on s’obstinait à leur adresser ; mais, au premier aspect, ce fait semble contredire toutes nos affirmations; on s’étonnera moins, toutefois, de les voir manifester une pareille exigence, si on veut bien remarquer qu’étant pour ainsi dire mis hors de la loi commune par rapport aux autres emplois, ils ont pu avec bonne foi se croire autorisés à considérer du moins comme leur propriété exclusive ceux qui ont pour objet le bien-être et l’éducation de leurs semblables.
Nous ne pouvons, toutefois, admettre cette prétention dans le sens absolu qu’ils lui ont donné, parce qu’elle nous paraît contraire aux véritables intérêts de la société. Leur coopération à l’enseignement peut être de la plus grande utilité, et il serait doublement fâcheux pour eux et pour les autres de les en exclure ; mais l’inconvénient ne serait pas moindre si on le leur confiait exclusivement. Un sourd-muet, quoi qu’on fasse, sera toujours un sourd-muet. Il manque d’un sens, de celui que nous croyons le plus favorable au développement des idées ; la principale porte que Dieu ait ouverte à l’âme pour ss mettre en rapport avec les objets extérieurs est fermée , et, quelque parfait que soit le système à l’aide duquel on a remplacé l’oreille par les yeux, la substitution ne sera jamais assez parfaite pour que les traces de l’infirmité originelle disparaissent complètement, et elles resteront gravées au moral en traits non moins ineffaçables qu’au physique. Chaque organe, en effet, contribue d’une manière plus ou moins large à étendre nos connaissances ; mais il est évident qu’à cet effet il correspnd avec une des facultés de l’âme plus particulièrement qu’avec les autres. Or, si la direction des sens est non seulement intervertie, mais si leur exercice est interrompu , s’il y en a un qui n’agit plus , il reste incontestablement prouvé que ce vide ne sera jamais parfai-