PARTIE I. - CHAPITRE I
serait produit dans des circonstances fortuites et spéciales, et telles qu’il serait difficile de les voir se reproduire, celui-là seul serait victime de ce fait isolé. Mais il n’en est presque jamais ainsi ; car, dans une famille où se trouvent plusieurs enfants rapprochés d’âge, souvent les sourds et les entendants y sont placés dans un ordre alternatif ; dans d’autres, on les voit entremêlés d’une manière non moins régulière, mais d’une autre façon ; et comme si la nature qui agit voulait défier tous les calculs, ce n’est pas tous les enfants du même sexe qui subissent les effets de la surdité, mais une fille d’abord, puis un garçon ; souvent aussi l’un est sourd d’une manière absolue, tandis que l’autre entend d’une oreille seulement, et perçoit ainsi quelques sons plus ou moins aigus. On a vu enfin à l’école de Paris un enfant complètement sourd, né de la même couche qu’un autre qui entendait parfaitement. Quelquefois aussi il existe dans la même famille quatre, cinq et même six sourds-muets, et au milieu d’eux, les séparant par l’âge en deux nombres égaux, un enfant bien portant, jouissant des plus belles facultés, n’ayant ni dans sa conformation physique ni dans son organisation intellectuelle la plus légère trace du fléau qui l’a seul épargné. Il y a à Paris, dans un des premiers théâtres des boulevards, un artiste d’un mérite exceptionnel, dont la parole fa-
cile et le talent plein de souplesse excitent l’admiration toujours plus vive de la foule, artiste aimé et digne de l’être, dont le merveilleux langage ne permet guère de supposer que deux de ses frères et une de ses sœurs soient frappés de surdité (1).
Qu’est-ce donc alors que ce mal si capricieux qui semble choisir ses victimes, procède sans règle et auquel il n’est permis d’assigner aucune cause fixe, qui se produit ici sous une forme et là sous une autre? C’est l’œuvre du hasard, car rien n’est plus infini, plus varié que le hasard ; et jusque là la science n’en sait pas davantage. Mais, ainsi que nous l’avons dit, il y a les prédispositions de la mère, ses maladies, ses goûts, ses habitudes de grossesse. L’enfant, tant qu’il est dans son sein, est en quelque sorte l’os de ses os et la chair de sa chair ; il souffre de ses douleurs comme il s’alimente de sa nourriture ; et si, parmi ses douleurs, ses goûts, ses appétits et ses habitudes, il en est qui puissent nuire au développement régulier des formes physiques ou qui portent la perturbation dans l’organisation même, comme aucune de ses parties n'est plus accessible à ces influences et plus délicate que l’organe de l’audition, l’infirmité germe, se fortifie et devient bientôt d’autant plus indélébile que l’état de faiblesse de l’enfant naissant et son atonie naturelle
(l M. Bouffé.