‹ Mutisme et surdité ou influence de la surdité native sur les facultés physiques, intellectuelles et moralesChapitre 42 sur 200 · PARTIE L - CHAPITRE I · texte numérisé non relu

PARTIE L - CHAPITRE I

nements ou les actes accomplis sous leurs yeux, qui ont plus particulièrement excité leur intérêt. Pour prouver que leur infirmité n’est rien moins que la cause de cette tristesse apparente, il suffirait de citer la réponse que Clerc fit à une dame qui, dans une des séances publiques que dirigeait avec tant d’éclat l’abbé Sicard, lui demanda si les sourds se trouvaient malheureux : « Qui n’a rien eu, écrivit-il sur le tableau, n’a rien perdu , et qui n’a rien perdu, n’a rien à regretter. Or, les sourds-muets n’ont jamais entendu ni parlé, donc ils n’ont perdu ni l’ouïe ni la parole, et par conséquent ne peuvent regretter ni l’une ni l’autre. Or, qui n’a rien à regretter ne peut être malheureux, donc les sourdsmuets ne sont ni ne peuvent être malheureux.

D’ailleurs, c’est une grande consolation pour eux que de pouvoir remplacer l’ouïe par l’écriture , et

la parole par les signes.» Fit-il pas mieux que

de se plaindre? aurait dit le bon La Fontaine, et d’un seul trait il aurait ainsi jugé le raisonnement de Clerc et le sentiment qui l’avait inspiré ; mais toujours est-il qu’en général les sourds-muets savent se résigner à leur position, et qu’il est fort remarquable de les voir faire ainsi contre leur mauvaise fortune bon cœur.

L’abbé de l’Épée ne croyait pas, lui, à cette indifférence des sourds-muets; car il prétend que

lorsqu’il expliquait à ses élèves la signification du mot entendre, quelques uns manifestaient une grande joie, mais que d’autres éprouvaient une grande tristesse de ce qu’ils n’avaient point dans l’oreille le petit marteau qui faisait entendre les autres , ou de ce qu’il y était enveloppé. Les deux premières, dit-il, ne pouvaient contenir leur mauvaise humeur lorsqu’elles apprirent que le chat de la maison et le serin avaient chacun un petit marteau , et comme c’était un vendredi, elles demandèrent si la carpe en avait aussi un.

Il n’est d’ailleurs presque aucune des jouissances matérielles que 1 homme éprouve dont ils ne prennent leur part ; et, comme si les appétits devaient se développer davantage par suite des obstacles qui gênent et compriment les facultés morales, ils montrent pour les plaisirs sensuels, et surtout pour ceux de la table, des dispositions particulières : ils tiennent à la qualité des mets ; mais la quantité ne leur déplaît pas. Le spectacle lui-même est loin d’être pour eux sans attraits ; et ce n’est pas seulement la beauté et l’illusion des décors, mais encore et surtout le jeu de l’acteur qui les intéresse. Le débit, en effet, n’est pas la partie la plus essentielle du talent d’un véritable artiste; il faut qu’il entre tellement dans la pensée de l’auteur de la pièce, qu’il personnifie par ses gestes, par sa démarche, son

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